Grand chelem

Je reviens, aujourd’hui, sur les élections régionales. Dans un mois, nous serons un jour après le premier tour, à l’heure de négociations qui s’annoncent délicates. On ne cesse – et c’est bien normal – de m’interroger sur l’issue de ces élections, et des dépêches d’agence rendent compte, de façon pas infidèle mais parfois résumée, de mes positions. Il est donc naturel que je les précise ici, pour lever toute ambiguïté.

Le « grand chelem » est-il une perspective réaliste, pertinente ? J’entends, ici et là, critiquer Martine Aubry de l’avoir envisagée, je sens même parfois de l’ironie à ce propos. Eh bien pour ma part, j’approuve la Première secrétaire d’avoir fixé cette ambition, à condition de bien distinguer l’objectif et le pronostic. Tout candidat, tout militant engagé dans une campagne électorale connaît les deux écueils qui le guettent : la démobilisation et l’arrogance. Lors des dernières élections européennes, le Parti socialiste a pêché par défaitisme. Il n’a jamais semblé sûr de ses idées, il n’a jamais affirmé une volonté, il a subi la chronique d’une défaite annoncée, sans créer le sentiment de l’utilité d’un vote. Nos électeurs, logiquement, se sont tournés vers des listes plus assurées dans leurs choix, traitant mieux l’enjeu de l’élection – l’Europe – en l’associant à une valeur émergente – l’écologie. Il fallait éviter cette erreur, et donner un sens au vote socialiste, d’autant plus que la gauche part à nouveau, dans le combat régional, divisée. Dès lors, la référence au « grand chelem » était incontournable. Comment aurait-il pu en être autrement, quand la gauche détient déjà 20 des 22 régions métropolitaines, et peut légitimement nourrir des espoirs en Alsace et en Corse, qu’il serait injuste et infondé de décourager ? Nous devons donc, en effet, nous mobiliser partout pour l’emporter contre une droite sur la défensive, peinant à défendre l’action à la fois inefficace, inégalitaire et désordonnée d’un Nicolas Sarkozy qui paraît avoir perdu le fil de son quinquennat. Ces élections seront l’occasion de donner un signe de défiance au pouvoir, d’affirmer le désir d’une politique différente – plus sociale, plus juste, plus républicaine, plus conséquente.

Mais attention, la référence au grand chelem peut aussi être un piège ! Ce résultat n’est pas impossible, si l’on considère qu’il s’agit aussi d’un scrutin local, mené par des équipes disposant d’un bon bilan, qu’elles souhaitent prolonger par un bon projet. Nous aurons, sur ce terrain là aussi une situation plutôt favorable, par rapport à l’UMP bien sûr, mais également par rapport à des écologistes qui portent le poids, la responsabilité d’une division qu’ils ne parviennent pas à expliquer, alors qu’ils dirigent les régions avec nous, qu’ils se désolidarisent donc d’une action qui est aussi la leur. Toutefois, le grand chelem, convenons-en, n’est pas l’issue la plus probable du scrutin. La droite n’a pas disparu dans ce pays, elle reste forte même si elle est largement démotivée, elle est en train de se mobiliser mécaniquement – je le sens dans le pays de Montbéliard. Mon sentiment est que nous devrons nous battre, partout, et que le résultat sera serré dans plusieurs régions – je pense par exemple à la mienne, la Franche-Comté. Bref, notre tâche est de convaincre notre électorat d’aller voter, dès le premier tour, pour talonner l’UMP et mettre le Parti socialiste en situation de rassembler la gauche dans de bonnes conditions au second. Et pour cela, un excès de certitude peut être nuisible. Ajoutons enfin qu’il serait paradoxal de gagner 18, 19, 20 régions, d’être largement en tête dans une totalisation nationale des voix à 53, 54, 55 % – et de voir la droite plastronner pour avoir obtenu un succès de raccroc ici ou là. Tout ceci dessine le bon usage du « grand chelem » : il est un bon objectif pour la mobilisation, une saine ambition, il ne doit être ni une certitude excessive, ni un critère de jugement de nos résultats. En attendant, faisons campagne !

Quelques mots, enfin, sur la situation en Languedoc Roussillon. Tous les socialistes sont poursuivis par cette question, qui offre un ballon d’oxygène à la droite, en lui donnant l’occasion de détourner l’attention des difficultés économiques et sociales qui constituent le quotidien des Français pour ironiser à nouveau sur nos divisions. J’y réponds avec un zeste de lassitude – après tout, l’enjeu des élections régionales n’est pas un référendum pour ou contre Georges Frêche, je suis davantage intéressé par le sort de la Franche-Comté par exemple – mais aussi avec franchise – quitte à ne pas plaire à tout le monde. Je connais Georges Frêche depuis longtemps, depuis 1982 exactement, quand j’ai effectué mon stage de l’ENA à la Préfecture de l’Hérault – et nous avons toujours eu des rapports difficiles. J’ai toujours respecté son intelligence et sa culture – il est loin d’être le « beauf » que certains aiment dépeindre – j’admire ce qu’il a fait de sa ville et ses dons de bâtisseur, je désapprouve ses outrances, dont la fréquence et l’ampleur se sont hélas aggravées ces dernières années. De son côté, il m’a toujours trouvé trop lié à ses « ennemis intimes » du Conseil général, et m’a souvent critiqué pour un côté « techno » dont je crois m’être guéri. J’ai approuvé le Parti socialiste de s’être éloigné de lui après ses déclarations sur les harkis, je condamne ses propos sur Laurent Fabius même si, n’ayant pas moi-même une « tête très catholique », je ne le crois absolument pas antisémite. Le Bureau national du Parti socialiste, sur la proposition de Martine Aubry, a décidé, après cette dernière provocation, de désigner Hélène Mandroux pour mener une liste socialiste aux élections régionales.

Ma position est claire : je respecte cette décision, et appelle à voter pour Hélène Mandroux et les listes sur lesquelles elle figurera aux deux tours de scrutin. Là se trouve, pour ce scrutin, la légitimité du parti. Mais je ne souhaite pas que soient exclus du Parti socialiste les camarades, nombreux, qui ont soutenu le Président de la Région dans le mandat précédent et ne se sont pas désolidarisés de lui pour la conduite des affaires locales. Les arrière-pensées d’appareil, ne soyons pas naïfs, ne sont pas totalement absentes de toute cette affaire… Enfin, si je condamne avec fermeté les dérapages verbaux de Georges Frêche, je refuse une diabolisation que je crois un peu facile : c’est le sens de mes propos, affirmant que dans l’hypothèse – improbable, et qui n’est pas la mienne – d’un duel au second tour, avec le candidat de l’UMP, Raymond Couderc, je voterais contre une droite qui s’est toujours alliée par le passé avec le Front national. Est-ce vraiment un délit d’opinion, intolérable au regard d’un nouveau discours « politiquement correct » ? J’assume !

Voilà, vous savez tout – ou presque – de ma pensée sur ce sujet, que je ne trouve franchement pas décisif. Passons maintenant à autre chose : c’est ce que j’ai essayé de faire en parlant ces derniers jours de l’Europe, de la sécurité, des retraites. C’est dans ce débat de fond que je persisterai.