L’esprit des primaires

Laurent Fabius, dans une interview à RTL, a livré mercredi une des clés de la désignation, à venir, du candidat socialiste à l’élection présidentielle de 2012. « Il est maintenant acquis » a t-il déclaré, « que Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry et accessoirement moi-même, nous n’irons pas l’un contre l’autre, c’est à dire qu’il y aura une unité, même aux primaires ». Il a insisté en précisant que « vous n’aurez pas dans les primaires Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry, Laurent Fabius, il y aura une personne ». Cette interview est passée un peu inaperçue, elle n’en est pas moins importante, par ce qu’elle révèle, qui est une donnée forte pour la vie du Parti socialiste, depuis 2007, puis lors du Congrès de Reims, et pour la suite.

Au risque de surprendre, je ne suis pas choqué par ce propos. Certes, on peut s’interroger sur le choix du moment pour le prononcer, mais il a le mérite de la franchise, et d’une certaine cohérence. Il donne en effet un sens à l’alliance, qui avait pu sembler à certains étrange, à d’autres – dont j’étais – discutable, des « reconstructeurs ». Il ne s’agissait à l’évidence pas seulement de réduire certains clivages idéologiques, de dépasser le conflit interne né du débat sur le traité constitutionnel européen de 2005, moins encore de rénover le Parti socialiste, mais de donner à celui-ci une armature de pouvoir solide et d’organiser le débat sur le leadership. Laurent Fabius semble suggérer, et il n’a sans doute pas tort, qu’il existe un accord, implicite ou explicite, entre lui-même, DSK et Martine Aubry, sur le fait que l’un de ces trois – et donc logiquement aucun autre – devrait représenter le Parti socialiste face à Nicolas Sarkozy en 2012. Il sous-entend aussi qu’ils sont convenus de se mettre d’accord, à l’amiable, sur le mieux placé parmi eux pour ce faire, sa formulation laissant entendre – il n’est d’ailleurs pas ambigu là-dessus – qu’il ne se sent pas aujourd’hui en situation. Je préfère cette clarté là à des phrases obscures à des bruits, ou à des rumeurs complexes sur je ne sais quel « accord de Marrakech ».

Je ne suis pas non plus heurté sur le fond. Dans mon livre « Mission impossible », je fais le tour de ceux qui peuvent, à un titre ou à un autre, nous représenter en 2012. Les trois personnalités citées en font, évidemment partie. Comment en serait-il autrement ? Tous trois appartiennent à la même génération, qui a gouverné le pays, et l’a bien fait. Tous trois ont été membres du gouvernement de Lionel Jospin. Laurent Fabius a été Premier ministre et a dirigé le Parti socialiste, Martine Aubry en est aujourd’hui la Première secrétaire, DSK, que j’ai soutenu lors des primaires de 2006, a acquis une expérience internationale inégalable au FMI. Il n’y a donc aucune indécence à les voir afficher leurs ambitions, aucune honte à ce qu’ils en parlent ou en aient parlé entre eux. Enfin, il n’est pas scandaleux à mes yeux de chercher à simplifier les primaires, à essayer d’éviter les conflits inutiles, de favoriser les candidats les plus pertinents. En avançant tout cela benoîtement, Laurent Fabius éclaire le tapis, il donne une indication utile, il ne saurait en être blâmé. Pour autant, tout cela ne va pas sans poser de questions, et ne peut se résumer à un simple « nous déciderons, circulez, il n’y a rien à voir ». Passons sur les interrogations les plus triviales. Le type d’accord évoqué par Laurent Fabius n’est pas des plus faciles à respecter. L’enjeu, en effet, est fort, la présidentielle est le sommet d’une vie politique, et tous trois ont assez de qualité, assez d’orgueil, pour se penser non seulement parmi les meilleurs, mais le – ou la – meilleur(e). Et leur complicité d’aujourd’hui ne saurait faire oublier leurs différences, voire leurs différends d’hier : il s’agit bien d’une entente très politique, et très compétitive. On sent bien d’ailleurs que cette dimension concurrentielle est d’ores et déjà très présente – c’est inhérent à la vie politique même – dans leurs relations. Une chose est de dire « il n’y aura qu’une seule personne », dire laquelle, et donc pour deux des trois protagonistes renoncer de bon coeur, en est une autre…

Plus fondamental, à mes yeux, est-ce que cette démarche peut signifier plus pour les primaires elles-mêmes. On sait que j’y suis, et depuis longtemps déjà, favorable. Je souhaite des primaires organisées à l’automne 2011, largement ouvertes, vraiment pluralistes. L’existence même des primaires suppose la diversité des candidatures – diversité de sensibilités, diversité de partis si nous parvenons à les ouvrir à toutes la gauche et aux écologistes, diversité générationnelle. Ce pluralisme, cette diversité doivent être respectés, mieux, garantis. Rien ne doit laisser penser que les primaires ne seront qu’un simulacre, une consécration ou un théâtre d’ombres. Les candidats devront être à égalité de moyens, le débat devra être loyal, tous les aspirants doivent pouvoir concourir librement, le vainqueur étant choisi par le corps électoral sur ses mérites propres. Dès lors, s’il est logique, et même utile, de rationaliser les candidatures, s’il peut être pertinent pour tels ou telles candidat(e)s possibles de se coaliser plutôt que de s’affronter, il serait malsain de sembler fermer le jeu et clore les primaires avant même qu’elles ne s’ouvrent, de paraître indiquer qu’elles se joueront en réalité dans un périmètre étroit – très étroit même : trois personnes et quelques lieutenants avisés ne constituent pas un corps électoral massif ! C’est pourquoi il est tellement nécessaire d’en préciser les règles et d’en respecter l’esprit.

J’ai déjà marqué, on le sait, mon intérêt pour les primaires, je ne dissimule pas me préparer à exercer des fonctions d’Etat dans l’hypothèse, que je souhaite, d’une alternance en 2012. Il serait dommage, convenez-en, qu’ayant été ministre à moins de 40 ans et pour 5 ans, je ne songe pas, 10 ans après et je l’espère fortifié par plusieurs expériences – la défaite électorale et la reconquête, la gestion locale… par la réflexion aussi, à amplifier mon action. Mais j’ai toujours dit, et je le répète ici, que je n’étais pas obsédé par la fonction présidentielle, que je me positionnerai le moment venu. Certains y décèlent de la faiblesse, partant de l’idée qu’il faut une forme de folie pour penser à la présidentielle, ou bien une mégalomanie salutaire. Ils y cherchent une force d’irrésolution. Ce n’est pas le cas. J’y vois plutôt une interrogation, que je crois saine, sur les dérives de nos institutions – il n’y a pas qu’un seul pouvoir en République – sur les capacités et les opportunités que l’on peut avoir, à tel ou tel moment de sa vie – un examen personnel lucide manque souvent aux responsables politiques – et enfin sur les exigences de la situation politique de la gauche et du pays en 2012. Il ne suffit pas en effet de vouloir gagner pour soi – il ne s’agit pas de ça en vérité – mais pour mettre en oeuvre un projet, pour être utile, pour faire triompher son camp. Une candidature aux primaires ne peut pas être une simple occasion de faire parler de soi, elle doit avoir un sens, élargir la palette des choix, être utile à la collectivité. Avant de me déterminer définitivement, au début 2011, je pèserai tous ces éléments.

J’ai la conviction, en fait, que nous serons alors confrontés à deux scénarios. Le premier est, implicitement, celui de Laurent Fabius, celui dans lequel une candidature d’expérience s’impose, rassemble, exige donc une simplification de la donne. Dans ce cas, il ne faudra pas la perturber par des oppositions factices ou de témoignage, mais au contraire l’entourer, l’aider à l’emporter. Le deuxième scénario, que pour l’heure rien n’a démenti et que les déclarations d’autorité ne suffisent pas à faire disparaître, est celui d’une situation beaucoup plus incertaine, plus mouvante, où ne se dégagerait aucune candidature « naturelle », où l’aspiration au renouveau serait plus forte que les vertus de la stabilité. A ce moment là, il faudra relever ce défi de la rénovation, porter cette parole, s’avancer dans une compétition constructive mais ferme. Contrairement à certaines apparences, nourries par les médias et les sondages, aucun de ces deux scénarios n’est d’ores et déjà triomphant.

Donnons donc un peu de temps au temps. Que chacun se prépare et mûrisse sa décision. La déclaration de Laurent Fabius contribue à la réflexion, elle délivre une information importante, elle peut même faciliter les primaires Attention, toutefois, à ce que des accords particuliers ne paraissent pas en nier l’esprit. Nous en reparlerons après les élections régionales.