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Eloge de Léon Blum

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 22/02/2010 à 12:15
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L’actualité politique, vacances aidant, se calme. Les campagnes régionales, prises dans les échanges de petites phrases ou les polémiques parfois misérables – comme celle lancée par la droite contre Ali Soumaré, tête de liste du Parti socialiste dans le Val d’Oise – peinent à décoller : il semble toutefois que la droite, coincée dans sa stratégie de premier tour, qui la prive de toute réserve au second, choisie par un Nicolas Sarkozy au sommet de l’impopularité, s’apprête à vivre une déroute sans précédent le 21 mars. Continuons à convaincre, pour faire de ce pronostic une réalité. Je voudrais aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, vous parler de mes lectures.

C’est sans doute une faiblesse, ou un archaïsme, j’aime lire, je ne peux pas m’en passer. Une journée sans lecture est pour moi un jour sans plaisir. Il m’arrive même d’attendre la fin d’une réunion, ou pire d’un rendez-vous, pour rejoindre… un livre, un passage interrompu dont j’imagine la suite, un épisode dont je médite le verdict ! Ce goût, qui me vient de l’enfance, s’est transformé avec l’âge : j’ai moins de temps pour m’y consacrer, je lis plus vite, moins bien hélas sans doute, l’information, à travers internet notamment, me prend beaucoup d’énergie – même si je suis protégé de la télévision, que je regarde très peu. Ma préférence va aux romans, à l’histoire, davantage qu’aux essais, qui exigent un effort important pour entrer dans la pensée de l’auteur. J’en lis, bien sûr, de l’économie, de la sociologie, de la politique évidemment, mais plus parce que c’est une partie de mon travail que pour mon plaisir. Ces derniers jours, j’ai terminé un roman historique d’Ilan Greilsammer, « Une amitié espagnole », consacrée à un amour de jeunesse de Léon Blum, et une biographie de Georges Boris par Jean-Louis Crémieux-Brilhac. C’est l’occasion pour moi d’évoquer une figure politique et humaine qui m’est chère entre toutes, celle du Président du Conseil du Front populaire.

Nous avons tous un panthéon politique personnel : Léon Blum est au premier rang dans le mien. N’y voyez aucun mimétisme : les temps ont changé, il était l’homme d’une époque qui n’est pas la mienne, du coup je n’ai jamais porté de chapeau l’hiver, contrairement à d’autres qui ont singé son élégance particulière. Mais, oui, il fait partie, et depuis longtemps, de mes modèles. Il n’est pas surprenant, au demeurant, qu’il ait inspiré tant de livres, car sa vie est un roman. Je ne saurais ici la résumer. On sait comment le jeune dandy normalien, devenu critique littéraire, ami de Proust et de Gide, auteur d’un essai savoureux sur le mariage, entra progressivement en politique grâce à la rencontre de Lucien Herr, comment il devint un ardent dreyfusard – ses « souvenirs sur l’affaire » sont un chef d’oeuvre – puis un socialiste convaincu aux côtés de Jaurès. Le maître des requêtes au Conseil d’Etat fut un proche du premier grand leader du Parti socialiste, son ami, il en recueillit progressivement l’héritage après avoir été, pendant la guerre, le directeur de cabinet de Marcel Sembat, puis s’installa, à 49 ans, à la tête de la SFIO après le Congrès de Tours et le discours sur la « vieille maison ». Le reste est connu : ses hésitations par rapport au pouvoir, la construction d’une grande force socialiste, son implantation dans l’Aude, qui adopta ce bourgeois parisien, l’arrivée aux responsabilités en 36, les réformes sociales qui marquèrent le Front populaire, la tragédie de la non-intervention en Espagne, le refus, parmi 80 parlementaires seulement, des pleins pouvoirs à Pétain, le procès de Riom puis la déportation, le soutien au Général de Gaulle, et son dernier rôle de sage du Parti sous la IVème République.

Il y a là plusieurs sources d’inspiration. Je veux, dans les limites du format d’un post, en citer trois. Léon Blum, tout d’abord, a sans arrêt pensé la politique. On lui a reproché d’être un intellectuel, ou un technocrate. En vérité, il a toute sa vie réfléchi, lu, écrit, embrassé la politique nationale et internationale dans ses éditos du « Populaire », ou dans ses livres – il faut relire « à l’échelle humaine » : cette dimension là manque trop souvent à l’homme politique d’aujourd’hui, entraîné dans le tourbillon de la communication, ou ignorant du long terme. Il ne s’agit pas, pour moi, de valoriser telle ou telle formation, ou de succomber à l’élitisme : il y a plusieurs voies d’accès à la pensée, aussi respectables les unes que les autres, le brassage humain et social est le sel même de la politique. Mais il n’y a pas de politique qui vaille sans culture, sans amour de la culture. Blum, ensuite, a toujours opéré ses choix en conscience, non en opportunité. Sans doute n’était-il pas dénué d’habileté manoeuvrière : il en faut pour parvenir au pouvoir. Mais à chaque étage de sa vie, pour le meilleur – lorsqu’il s’engage aux côtés de Bernard Lazare dans le soutien à Dreyfus, lorsqu’il s’oppose à l’emprise léniniste, lorsqu’il combat les néo-socialistes qui menacent le parti, lorsqu’il occupe un pouvoir dont il avait théorisé les risques, lorsqu’il s’élève contre Pétain, lorsqu’il refuse de quitter la France pour plaider sa cause face à l’Etat français collaborationniste – ou pour le moins bon – je pense au refus d’intervenir aux côtés de l’Espagne républicaine, ou à sa brève résignation aux accords de Munich et à leur « lâche soulagement » – il agit en fonction de ses convictions davantage que de ses intérêts. Il n’y a pas de politique qui vaille sans courage : il en fallut à Léon Blum pour affronter l’antisémitisme, toute sa vie, les insultes, les calomnies, les agressions physiques, qui marquèrent la IIIème République finissante et dont la relecture relativise nos faciles indignations d’aujourd’hui, il lui en fallut pour supporter la déportation et ses incertitudes – je vous recommande son petit opuscule sur « les derniers jours ». J’aime, enfin, le socialisme de Léon Blum. Il eut la force, après la révolution russe, de choisir le réformisme, le socialisme démocratique. Celui-ci n’est pas, contrairement à ce qu’écrivent ses détracteurs, un modérantisme : les réformes du Front populaire – les nationalisations, les 40 heures, les congés payés – ont vraiment changé la vie, au premier chef pour la classe ouvrière. Mais il est une volonté de transformation sociale réaliste, prenant en compte les contraintes économiques : Léon Blum fut un keynésien, convaincu par Georges Boris et Pierre Mendès-France, il accepta, attaché à la paix, de réarmer la France. Il n’y a pas de politique qui vaille sans fil conducteur. Celui de Léon Blum est sans doute à rechercher dans une interrogation : pourquoi cet homme aisé, considéré un « grand bourgeois », fit-il le choix du socialisme ? Par refus de l’injustice, sous toutes ses formes, me semble-t-il : il avait, avant tout, la passion de la justice, mêlée à celle de la vérité. C’est, au fond, ce qui guide tant d’entre nous vers la gauche.

Aucune oeuvre politique n’est parfaite, celle de Léon Blum ne l’est pas. Ses critiques trouvent trace de plusieurs échecs, ou d’options contestables : fallait-il attendre 1936 pour accepter la participation au pouvoir ? Celle-ci ne fut-elle pas trop vécue comme un remords ? Le Front populaire aurait-il pu durer et réussir s’il avait été plus réaliste ? Léon Blum aurait-il pu ou dû rejoindre la France libre ? La non-intervention en Espagne est, sans doute, la question la plus controversée, celle qui le hante jusqu’à la fin : était-elle possible ? Aurait-elle arrêté Hitler ? Je laisse ces réflexions aux historiens. Mais pour avoir beaucoup lu sur cette période, sur la IIIème République en général, sur le socialisme et Léon Blum en particulier, je suis frappé de n’avoir jamais trouvé une phrase de lui qui fût dégradante ou basse, inintelligente ou facile : l’homme fut constamment respectable. Celà, je l’envie. Et j’essaie, tous les jours, avec les défauts de mon tempérament, avec les travers de la politique médiatique, de m’en inspirer.

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