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Articles de mars 2010


Découplage

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 31/03/2010 à 11:59
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Les élections régionales s’éloignent, et le débat politique qui en résulte se met progressivement en place. La droite, après une semaine terrible, serre les rangs et se rassemble, de manière très artificielle, derrière son chef blessé, la gauche, sans succomber à l’euphorie légitime d’une belle victoire, se prépare. Regardons y de plus près.

Nicolas Sarkozy est bel et bien comptable de la déroute de son camp aux élections régionales. Cette défaite, explique-t-on à l’UMP, était fatale à mi-mandat, elle était inévitable dans la crise, elle n’a pas grande signification, les élections nationales, les vraies, corrigeront le tir. Les élections régionales en Italie montrent, hélas, la vacuité de ce raisonnement. Elles sont marquées par une victoire, surprenante au demeurant, de Silvio Berlusconi et de ses alliés de la Ligue du Nord, montrant au passage une préoccupante droitisation de la vie politique italienne – c’est dans cette direction là que se prépare la succession du Caïman – malgré une honorable résistance de la gauche, encore en reconstruction. Le Président de la République paie l’addition dans les sondages et se trouve dans la situation baroque, d’un retard de vingt points dans les enquêtes d’opinion sur son Premier ministre, François Fillon, étrangement préservé de l’impact de la débâcle régionale de la droite. Ce découplage, inédit sous la Vème République, a de quoi surprendre, pour le moins. Le Chef du gouvernement a, en effet, été le principal animateur de la campagne de l’UMP, il s’est beaucoup dépensé et déplacé, et c’est aussi sa politique qui a été durement sanctionnée. Je suis, au demeurant, persuadé que sa popularité est assez factice, ou superficielle, que c’est sa personnalité, qui semble dure et sereine, que valorisent les Français, comme pour souligner le contraste avec celle du Chef de l’Etat, dont la fébrilité est désormais insupportable à beaucoup de nos concitoyens. Il s’agit là, au fond, d’un problème d’incarnation. Sur un fond commun de rejet de la droite, de la politique suivie depuis 2007, tout se passe comme si François Fillon, en majesté comme dans l’interview donnée au « Journal du Dimanche », se comportait en Président, alors que Nicolas Sarkozy, faute de hauteur, de distance ou de sagesse, apparaît comme le premier des ministres, puni par leur échec.

Cette situation, on le devine, ne pourra pas durer indéfiniment. Bien sûr, la droite feint le rassemblement. Que pourrait-elle faire d’autre ? Jean-François Copé, le président du groupe parlementaire UMP, soutient, la main sur le cœur, Nicolas Sarkozy, qu’il n’estime plus, pour solidifier l’adhésion des députés…. autour de son projet personnel pour 2017. Dans le même temps, il suggère sa propre politique, son propre pacte, par exemple en imposant une loi sur la burqa, inconstitutionnelle, ou en préconisant l’annulation du bouclier fiscal, clé de voûte du sarkozysme : quel soutien précieux pour le Président ! Ses arrières-pensées sont apparentes, et cela ne trompe guère. Xavier Bertrand, le secrétaire général de l’UMP, qui a montré de sérieuses limites dans la campagne, prétend relancer son parti, notamment en organisant des conventions nationales comme avant 2007 : c’est tout sauf convaincant. L’unité laborieusement reconstituée du front majoritaire n’est en vérité qu’un leurre. En réalité, le doute s’est installé dans leurs rangs, et il a un nom, Nicolas Sarkozy. La plupart des députés de droite, des responsables locaux du parti défait, ne croient plus désormais en sa capacité à les faire gagner à nouveau, le voient au contraire comme un handicap pour les élections de 2012. Ils feignent de soutenir une nouvelle candidature de sa part, ils espèrent presque sans le cacher qu’elle ne se produira pas. De fait, les appétits présidentiels s’aiguisent. Celui de Dominique de Villepin, qui a fondé son « mouvement » avec grandiloquence mais sans impact fort, n’est pas nouveau, ni surprenant. Alain Juppé, en appelant à des primaires à droite, si le Président de la République, « pour une raison ou pour une autre », ne se représentait pas, et en marquant son intérêt pour une candidature dans ce contexte, a révélé ses intentions. Et l’on imagine aisément que François Fillon, condamné à un bail précaire à Matignon mais protégé par sa relative popularité, peut se voir en recours pour l’après-Sarkozy, comme Georges Pompidou le fut pour un de Gaulle déboussolé après Mai 68. Bref, à droite, la crise politique s’approfondit, les brèches sont béantes, et le fragile colmatage en cours ne résout rien.

La gauche, au contraire, bénéficie d’une vraie dynamique, plus forte qu’en 2004 au lendemain des précédentes régionales : à elle de la transformer en élan. Il y a désormais dans le pays, comme l’a écrit « Libération » lundi, un désir de gauche, en tout cas une attente de gauche. La victoire de la gauche, en 2012, est à la fois souhaitée et prédite, la crédibilité comparée du Parti socialiste et de la droite tourne, fût-ce encore faiblement, à notre avantage. A nous, maintenant, de bâtir les conditions de l’alternance. Trois chantiers sont, à cet égard, devant nous. Le premier, le principal, est celui du projet. La convention nationale sur « le nouveau modèle de développement », dont j’ai la charge, entre maintenant dans sa phase décisive. Les treize ateliers mis en place en janvier ont remis leurs rapports, inégaux bien sûr, incomplets sans doute, mais intéressants et riches. Leurs travaux seront mis en ligne sur le site du Parti socialiste, dans les prochains jours, et ainsi soumis à la discussion – étant entendu qu’ils engagent leurs auteurs et non, à ce stade, le Parti socialiste. Parallèlement, le « comité de pilotage » de la convention, que je préside, et les rapporteurs généraux, travaillent d’arrache pied à la rédaction d’un texte qui sera avalisé par le Conseil national du Parti socialiste le 27 avril, avant d’être soumis au vote des militants, et adopté le 29 mai 2010. Nous devons viser l’écriture d’un projet ambitieux, ancré à gauche, redéfinissant le progrès dans la monde de l’après-crise, réactualisant nos valeurs, promouvant à la fois l’efficacité économique, la justice sociale, notamment au travers d’une véritable révolution fiscale, et l’excellence écologique. Je souhaite que nous soyons aussi conscients des contraintes – à commencer par la dette publique, écrasante – qui pèsent sur nous, et fidèles à nos engagements internationalistes et européens. Nous aurons sans doute des débats à trancher – notre rapport à l’Europe, justement, l’ampleur de nos efforts en matière de finances publiques, le degré de protection extérieure que nous devons atteindre, la définition du périmètre de l’Etat et de la puissance publique : il faudra procéder aux clarifications utiles, indispensables mêmes. J’y veillerai.

Nous devons aussi réussir la rénovation de notre parti, et à travers elle définir nos alliances et préparer le choix de notre candidat(e) à travers des primaires. J’aurai l’occasion d’en reparler. Pour aujourd’hui je me contenterai d’une interrogation sur la pertinence d’une candidature unique entre les socialistes et les écologistes. J’en vois bien les avantages : elle permettrait à la gauche solidaire de virer en tête au premier tour, et lui donnerait une base large. Mesurons-en aussi les inconvénients possibles : les forces pourraient ne pas s’additionner, sur la base d’un programme quelque peu acrobatique, nous privant de réserves au second tour et ouvrant la voie, au premier, à une candidature écologiste indépendante, plus favorable à la droite. Comme beaucoup, je garde en mémoire les précédentes expériences de candidature unique à gauche, en 1965 et 1974, qui par deux fois débouchèrent sur une défaite de François Mitterrand. On l’aura compris, je suis, à ce stade, réservé et plutôt favorable à une confrontation amicale et organisée au premier tour, suivie d’un rassemblement au second, puis d’un accord législatif. Qu’en pensez-vous ?

Un mot, enfin, sur les candidatures éventuelles à la présidentielle. Je lis, bien sûr, les sondages qui se multiplient depuis quelques jours. Ils montrent à la fois la position de force de la gauche, une situation encore très ouverte face à une échéance assez lointaine, et une indéniable « envie d’ailleurs ». Tout ceci doit être médité. Je maintiens, pour ma part, mon point de vue. Les primaires doivent être une compétition et non un plébiscite, un moment démocratique et non un simulacre, elles confronteront des sensibilités, des générations et des incarnations différentes. A chacun, le moment venu, de s’y investir, avec esprit de responsabilité et détermination, de prouver le sens de telle ou telle candidature, de prendre ses risques, de proposer un projet et une gouvernance au pays. J’ai confiance dans notre sagesse collective pour réussir ce rendez-vous et en faire le creuset de notre victoire, qui, si elle advient, sera celle d’un homme ou d’une femme évidemment, mais aussi celle d’une équipe et, surtout, celle de nos idéaux mis en actes.


Europe : mauvaise passe

Catégorie : Actualité,Europe / International,Réflexions | Par pierre.moscovici | 29/03/2010 à 12:02
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J’ai naturellement, ces dernières semaines, consacré l’essentiel de mes posts sur ce blog à l’actualité politique – la campagne des élections régionales, le déroulement de celles-ci, leurs suites. Cela ne m’a pas empêché, évidemment, de travailler à la préparation de la Convention nationale du Parti socialiste sur le « nouveau modèle de développement », qui va entrer dans sa phase décisive – nous en parlerons ici très prochainement – et de suivre de près – on ne se refait pas – la réponse de l’Union européenne à la crise grecque. Le Conseil européen du 25 mars a apporté une solution permettant, en principe, de prémunir la Grèce des effets de la spéculation. Je m’en réjouis, bien sûr, sans me satisfaire des modalités retenues.

L’Europe, en vérité, traverse une mauvaise passe. Le débat, ces dernières semaines, a fait rage. Les Européens, dans un premier temps, avaient arrêté le principe d’un soutien à la Grèce, tout en lui demandant des efforts pour rétablir la situation de ses finances publiques. J’avais salué cette décision comme une avancée, espérant que l’esprit de solidarité l’emporterait in fine sur la tentation du chacun pour soi. La Grèce a ensuite, sous l’impulsion de George Papandréou, pris des engagements de diminution drastique de ses déficits, provoquant au demeurant des réactions populaires fortes et compréhensibles. Il pouvait dès lors sembler logique qu’une issue positive advienne rapidement et dans de bonnes conditions, d’autant qu’est apparue l’idée d’un fonds monétaire européen (FME), dont la création aurait permis aux pays membres de l’Union de traiter les déséquilibres affectant tel ou tel d’entre eux. C’est, au contraire, à ce moment que la discussion s’est tendue et pour tout dire dégradée, lorsque la Chancelière allemande, Angela Merkel, a refusé d’aider la Grèce, envisagé publiquement l’éviction de l’euro d’un pays laxiste, et suggéré l’intervention du Fonds monétaire international (FMI), réclamée en retour par le Premier ministre grec. A la veille du Conseil européen, la situation, malgré les mesures prévues par les ministres de l’économie et des finances de la zone euro, n’était pas tout à fait stabilisée. Un compromis a pu être trouvé, laborieusement, prévoyant l’octroi de prêts à la Grèce, en cas d’attaques spéculatives, couplé à l’intervention du FMI. Pendant toute cette période s’est manifestée bruyamment une évidente mésentente entre la France, partisane de la solidarité et de la régulation, et l’Allemagne, campant sur une position restrictive.

La solution trouvée a certes le mérite d’exister : elle n’en représente pas moins un triple échec. Le pire a été évité – l’abandon par la zone euro d’un de ses membres, qui eût constitué un signal désastreux et favorisé l’offensive financière contre d’autres Etats, le Portugal et sans doute l’Espagne au premier chef. Je suis pour ma part persuadé que cela aurait signifié, à brève échéance, la fin de l’euro, au bénéfice d’un noyau dur monétaire pourvu de politiques budgétaires peu expansives. Cela ne saurait consoler un cœur européen des reculs enregistrés par ailleurs. Le premier échec est celui de l’Europe elle-même. La Grèce a été soutenue, certes, mais à quel prix ! Le FMI est finalement intervenu pour voler au secours d’un pays membre de l’Union européenne – qui plus est de l’ancienne Union européenne à 15. Certains diront que c’est son rôle, son métier, ce qui est vrai. Il s’agit aussi pour l’Union européenne – je rejoins en cela, une fois n’est pas coutume, le sentiment du Président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet – d’une véritable humiliation. Le FMI, en effet, est sollicité du fait de l’incurie, de l’aboulie plutôt, des Européens – qui ont renoncé, pour des motifs de coût, certes, mais aussi faute de volonté politique, à créer un FME. Il faut donc constater que la solidarité s’est exercée de manière faible et contrainte, et que la mollesse de la mobilisation ne suffira peut être pas – sans doute pas – à décourager demain les spéculateurs.

Cette grave déficience constitue un sévère revers pour Nicolas Sarkozy. Le Président de la République aime, depuis son élection, à se présenter comme le maître de l’Europe, à se faire le chantre du volontarisme, à revendiquer le « retour de la France en Europe ». Il avait su, de façon assez illusoire comme je l’ai montré dans « Mission impossible ? », faire croire à la réussite de la Présidence française de l’Union européenne, en réalité active mais brouillonne et sans grand résultat. Un bilan plus serein et objectif de son action européenne depuis 2007 le montre au contraire davantage adepte du coup de boutoir et du coup de menton que bâtisseur d’Europe. Plusieurs de ses attitudes – le relâchement des déficits publics français, la création de l’Union méditerranéenne, conçue à l’origine comme concurrente de l’Union européenne et réservée aux pays riverains de la mer commune, sa familiarité et son arrogance – avaient favorisé un éloignement marqué entre la France et l’Allemagne : sa relation avec Angela Merkel, loin d’une proximité surjouée, est en fait médiocre, voire distante. Dans la crise grecque, le Président français a payé l’addition de son inconséquence, et cédé à l’essentiel des arguments de l’Allemagne. Il s’est gardé, là, de toute forme de triomphalisme, et pour cause : il a baissé pavillon et laissé l’Europe s’engager dans la voie d’une politique de rigueur financière généralisée. En Europe, aussi, Nicolas Sarkozy est affaibli, voire dévalué.

Mais le succès allemand, indéniable, est une victoire à la Pyrrhus. L’Allemagne, depuis l’origine, est aux postes de commande de l’Europe, solidairement avec la France. Elle est d’ailleurs, traditionnellement, plus allante que nous sur la méthode communautaire. Angela Merkel a, cette fois, mis le frein. Ce n’est pas, à vrai dire, totalement surprenant. On sait que l’Allemagne, traumatisée par le souvenir de l’hyper-inflation des années 20, qui a fait le lit du nazisme, est plus qu’attachée à la stabilité financière : celle-ci fait partie de la culture nationale, des valeurs de la République fédérale d’Allemagne. Angela Merkel, par ailleurs, est dans une situation politique paradoxalement délicate, malgré sa récente et confortable réélection : elle se trouve en effet à la tête d’un gouvernement de coalition avec les libéraux, partenaires malcommodes, et prépare des élections régionales pas forcément simples. Elle a donc durci sa position, pour donner satisfaction à une opinion publique farouchement allergique à tout laxisme. Son attitude n’en est pas moins regrettable, et témoigne d’un nouvel égoïsme allemand, qui tourne le dos à l’esprit des pères fondateurs de l’Europe. Politiquement compréhensible dans une logique nationale, sa position n’est ni courageuse, ni constructive sur le plan européen, elle est donc très inquiétante pour l’avenir de la construction européenne. Je le déplore.

L’Europe, ces dernières années, s’est en vérité, faute d’idéal, de leadership et de courage – qualités qui avaient permis à François Mitterrand, Jacques Delors et Helmut Kohl de relancer la construction européenne, de lancer l’élargissement, de mettre en route l’euro – immobilisée. Les causes de cette impuissance sont nombreuses : affaiblissement d’une Commission mal dirigée par José-Manuel Barroso, choix peu entrainant des nouveaux responsables prévus par le Traité de Lisbonne, mésentente franco-allemande et absence de vision de Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, hégémonie des droites…. Toujours est-il que l’Union actuelle est dominée par un intergouvernementalisme stérile, dépourvue de volonté et de solidarité, incapable de produire une réponse forte à la crise à travers un plan de relance digne de ce nom, inapte à définir des politiques économiques, culturelles, sociales à la hauteur des attentes des Européens. Ce constat ne me décourage pas, il ne me pousse pas dans l’euro-scepticisme. Je reste convaincu que l’Europe est notre avenir, ou plutôt que notre avenir sera européen ou bien ne pourra que décevoir et décliner. Je souhaite donc que la gauche inscrive à nouveau la perspective européenne au cœur de son projet. Comptez sur moi pour militer avec force en ce sens.


Crise politique

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 25/03/2010 à 12:03
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Les suites des élections régionales des 14 et 21 mars continuent d’occuper l’actualité politique. Nicolas Sarkozy avait tenté, en vain, de banaliser le scrutin avant son échéance, annonçant des « conséquences locales pour des élections locales ». L’ampleur du désaveu subi par son camp l’oblige à revoir sa position : il s’agissait bien d’élections nationales, marquées par une sanction violente de l’UMP, qui appellent des réponses nationales. Depuis lundi, le Président de la République tente de reprendre la main mais, faute de crédibilité personnelle, s’enfonce petit à petit dans une crise politique à l’issue incertaine.

Le message des 14 et 21 mars est, en effet, un signe d’inquiétude, d’angoisse sociale, de mécontentement de la majorité des électeurs qui ont choisi le vote à gauche, la protestation ou l’abstention pour marquer leur défiance à l’égard du pouvoir. Le pays, qui a renoué avec les passions politiques à l’occasion de la campagne présidentielle de 2007, retombe dans la morosité et boude les urnes, le gouvernement est, à nouveau, brutalement rejeté, le Président, qui avait tant promis, qui a si peu tenu et beaucoup menti à l’électorat populaire, est inaudible et démonétisé. Les Français, dans leur majorité, ont fait confiance à la gauche pour gérer leur région, pour déployer à l’échelle locale des politiques protectrices et solidaires, ils attendent d’elle, au plan national, une offre politique à la fois ambitieuse et rassurante. C’est bien un appel au changement de politique qui a été lancé les 14 et 21 mars, un appel confus sans doute, sans expression revendicative explicite, mais clairement de nature sociale. Les Français, j’en ai la conviction, auraient espéré – sans y croire de la part de Nicolas Sarkozy – une inflexion forte de la politique fiscale – qu’aurait par exemple symbolisé l’abandon du bouclier fiscal – et des mesures de justice sociale, concernant le pouvoir d’achat, l’emploi ou les services publics. Sans doute, aussi, des remises en cause de certains dysfonctionnements républicains – je pense par exemple à la réforme des collectivités locales ou au débat sur l’identité nationale, qui a encouragé le retour au premier plan du Front national – auraient elles été appréciées, ou du moins comprises.

Nicolas Sarkozy a méprisé ce message, il a ignoré ces attentes, il s’est adressé à son seul camp, l’UMP, sans pour autant le convaincre. Sa première réponse a été un remaniement très technique, un peu dérisoire : la rentrée d’un villepiniste, apparemment sans l’accord de son mentor, d’un chiraquien utilisé à contre-rôle et d’un centriste n’a pas d’autre visée, ni d’autre portée que de tenter de rassurer les différents du parti majoritaire. Son intervention d’hier, délivrée sur un ton hésitant entre l’agacement et la solennité, ne s’adressait qu’à la droite, avec au demeurant de grosses, d’énormes ficelles : accent anti-européen avec la menace d’une crise sur la PAC – oubliant que l’abandon des quotas a été acté lors de la Présidence française de l’Union européenne en 2008 – geste en direction des médecins – sans contenu précis – annonce d’une loi sur la burqua – qui ne ramènera pas au bercail de la droite l’électorat capté par le Front national, au contraire – reprise du discours sur la sécurité – auquel personne ne croit plus de la part d’un homme qui a en charge cette question depuis 2002. Ce bric à brac fait rafistolage, ce sont des mesures de raccroc, déjà promises mille fois et à chaque fois démenties. La promesse de « résultats » lancée par le chef de l’Etat peut se retourner contre lui, lui revenir en boomerang, d’autant plus qu’il s’agit pour lui, désormais, d’un point faible. Son volontarisme a plu, son bagout a impressionné, les Français sont aujourd’hui sceptiques, déçus par des actes si éloignés des paroles, et justement… par l’absence de résultats. La principale annonce de la semaine est bel et bien, en vérité, l’abandon de la taxe carbone. Il s’agit là d’un recul majeur, de la part d’un Président qui s’était affirmé écologiste, qui avait hier revendiqué l’exemplarité française en la matière pour expliquer aujourd’hui la nécessité d’une action européenne préalable. Ce retrait n’est pas seulement piteux, il est grave, car il marque un désintérêt profond, au profit d’intérêts électoraux étroits et au demeurant hypothétiques, d’une priorité politique majeure. Celle-ci avait été mal exécutée – c’est ce qu’avait souligné le Conseil Constitutionnel dans sa décision de décembre 2009 – elle n’avait pas pour autant perdu sa pertinence. Nicolas Sarkozy avait exclu tout changement de cap et toute pause, en réalité il opère à la fois un spectaculaire virage à droite, ce qui devrait faire réfléchir les survivants de « l’ouverture », s’ils conservaient un minimum de valeurs de gauche – je pense pour ma part qu’aucune alliance n’est interdite pour cette droite qui se berlusconise de plus en plus – et un net ralentissement, concentrant toute son énergie sur la réforme des retraites.

Ces manoeuvres ne trompent pas les Français, qui ne croient plus ce Président aussi discrédité que ne l’était son prédécesseur Jacques Chirac à la fin de son quinquennat. Ils ont déjà entendu tout cela, ils ont attendu la réalisation de ces engagements, ils connaissent désormais les trucs du bateleur, qu’ils observent à la fois blasés et désenchantés. La difficulté, pour Nicolas Sarkozy, est que les électeurs de droite ne seront, à mon avis, guère plus convaincus que les autres, alors que c’est à eux seuls qu’il s’adresse, et que la discorde s’installe dans son camp. La mésentente entre le Président et le Premier ministre est, tout d’abord, patente. François Fillon, devenu plus populaire que son chef, est désormais l’objet de la jalousie de celui-ci. Il a, en quelques jours, subi plusieurs humiliations : il voulait démissionner pour donner du sens à sa reconduction, cela lui a été refusé, il espérait un vrai remaniement pour consolider un gouvernement fragilisé par la défaite de 20 ministres lors des élections régionales, et ne l’a pas obtenu, il a, enfin, été interdit de parole après son succès, insultant pour le Président, devant le groupe parlementaire UMP, et a du annuler son intervention sur TF1. L’homme est flegmatique, expérimenté et plutôt loyal, mais cela fait tout de même beaucoup. Il sait désormais être en sursis, disposer d’un CDD avec une mission unique, la réforme des retraites, et placé sous la surveillance d’un supérieur qu’il irrite. Leurs routes vont s’écarter, et cela ne se fera pas sans frottements ou sans heurts : ce n’est pas ainsi qu’on dirige, sereinement, un Etat en temps de crise. Cerise sur le gâteau, Dominique de Villepin, le rival honni, longtemps promis à un « croc de boucher » et maintenant rescapé du procès Clearstream, lance un mouvement dont la destinée, revendiquée par ses proches comme François Goulard, est bel et bien la présidentielle de 2012. Nicolas Sarkozy, décidément, a perdu son savoir-faire : c’est pour cela qu’il a perdu si largement les élections régionales, c’est pour cela que ses réponses à la défaite approfondissent la crise politique au lieu de lui donner une issue.

Le Président, j’en suis convaincu, n’est plus maître de son destin. Il aurait dû se remanier, modifier sa façon d’être et d’agir, le contenu de ses politiques, il se contente de poursuivre son action – peut-être en pire. Comme je l’ai écrit dans « Mission impossible ? », la gauche socialiste, si elle sait faire face à ses trois crises – idéologique, stratégique, de leadership – a rendez-vous avec l’alternance, avec le vrai changement politique. Y est-elle prête ? La semaine écoulée a montré ses atouts – majeurs – et ses difficultés – non négligeables. J’y reviendrai ici, pour étayer ma conviction : notre responsabilité est lourde, nous nous devons d’être imaginatifs, cohérents, et de tracer les voies du rassemblement. C’est ce que l’on attend de nous, c’est cette espérance qui (re)naît que nous n’avons pas le droit de décevoir.


Tout commence

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 22/03/2010 à 12:04
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Le deuxième tour des régionales, sans surprise, a confirmé le premier. L’abstention a reculé, sans modifier les rapports de force. La gauche, avec près de 54 % des voix, réalise un des plus beaux scores de son histoire, l’UMP, avec 35,5 % est sévèrement défaite, le Front national – curieusement, et cela mérite analyse – n’a pas reculé, au contraire, entre les deux tours, et obtient plus de 9 % des voix. La droite, soulagée d’avoir conservé l’Alsace, et s’appuyant sur ses victoires à la Réunion et en Guyane, minimise l’ampleur de sa défaite : le désaveu qui la frappe est néanmoins puissant, cinglant même. Pour le Parti socialiste et la gauche, tout commence.

Le sarkozysme, décidément, se réduit de plus en plus à la « com ». Au premier tour, ses porte-voix avaient, en choeur, nié toute sanction, feint de se lancer dans une « autre élection » susceptible d’effacer ce premier coup qu’ils ne voulaient pas voir. Hier soir, les mêmes, avec la même harmonie, fiches identiques sortant de l’Elysée à la main, annonçaient la défaite, revendiquaient de façon formelle des « responsabilités », pour aussitôt banaliser le scrutin. Il faudrait, disent-ils, remanier, mais « techniquement », poursuivre les « réformes » en ouvrant de nouveaux – modestes – chantiers, et surtout « garder le cap » qui les a fait gagner en 2007. Pas de petites phrases, pas de contestation frontale, aucun rendez-vous pris avec l’histoire : la maison Sarkozy est bien tenue. Cette technique du « circulez il n’y a rien à voir », maintenant bien rôdée, ne convaincra pourtant personne : l’édifice présidentiel est par terre. C’est un vote de colère qui s’est exprimé les 14 et 21 mars, qui laisse la droite majoritaire dans … moins de dix départements ! C’est un appel au changement qui a été lancé. C’est un message de rejet qui a été adressé au pouvoir. La France populaire, la France des ouvriers, des employés, des salariés en général, qui a cru aux promesses de campagne du Président de la République, celle qui se lève tôt, qui espérait travailler plus pour gagner plus, celle qu’il a trahi, lui a logiquement dit non : ce n’est pas en ignorant ce refus qu’il la retrouvera, qu’il ramènera les électeurs perdus. Le roi est nu – sans stratégie, sans inspiration, sans ressources. La mission que j’évoquais dès cet été – gagner en 2012 – n’est pas impossible.

La réaction du Parti socialiste et de la gauche a, quant à elle, été très saine. Bien sûr, il y avait de la joie à vivre cette belle victoire, à voir nos politiques dans les régions largement approuvées – on comprendra que j’ai une pensée pour la Franche-Comté, où Marie-Guite Dufay a largement battu le « bon élève » du sarkozysme, Alain Joyandet, notamment grâce au vote du pays de Montbéliard, qui a largement fait confiance à la gauche. Ce succès est aussi un encouragement adressé au Parti socialiste pour qu’il se redresse davantage encore, qu’il reste uni, qu’il incarne l’espoir, qu’il rassemble la gauche et les écologistes, sans esprit d’hégémonie, comme cela a été fait entre les deux tours. Ne boudons pas notre plaisir, ne succombons pas non plus au petit jeu médiatique du « qui a gagné » et ne relançons pas la « querelle des égos » dont notre électorat ne veut pas. Nous avons su, hier soir, je crois éviter ces travers : il n’y a eu, dans nos réactions, ni arrogance, ni triomphalisme, et c’est bien ainsi.

Car si la majorité des Français nous a dit sa confiance, elle a aussi exprimé une attente exigeante, qui nous oblige. Cela, Martine Aubry l’a bien dit hier soir. Le Parti socialiste a su, depuis juin 2009, mettre en sourdine le choc des ambitions, légitimes, qui le traversent. Nous avons, autour de nos exécutifs régionaux, bâti des équipes cohérentes, pluralistes, et surtout proposé à nos concitoyens des projets cohérents, à la fois efficaces et solidaires. Il y a là, toutes choses étant égales par ailleurs, un modèle à suivre – imparfait, incomplet, mais profondément estimable. C’est cette image là que les Français ont envie de voir, celle d’une gauche ambitieuse et réaliste, engagée et cohérente. Pour autant, soyons en conscients, nous n’avons pas reçu les 14 et 21 mars un chèque en blanc pour l’alternance. Nous avons déjà vécu dans le passé de belles victoires dans des élections locales – à commencer par les régionales 2004 – qui ne se sont pas ensuite transformées en succès nationaux, faute de crédibilité de nos candidat(e)s, de nos équipes ou de nos projets. Hier, pour ma part, j’ai entendu dire, massivement : « nous ne voulons plus de Nicolas Sarkozy et de la droite, nous vous demandons de préparer l’alternance, soyez à la hauteur de l’espoir que, timidement encore, nous mettons à nouveau en vous ». Oui, nous avons depuis hier une lourde responsabilité sur les épaules, mais beaucoup reste à faire.

Je reviendrai dans les prochaines semaines sur notre « feuille de route ». Aujourd’hui, je voudrais toutefois souligner trois tâches essentielles, qui vont rythmer notre calendrier. Nous devons, d’abord, jouer notre rôle d’opposition face aux mauvais coups du pouvoir, et porter l’exigence sociale du changement. Collectivités locales, retraites, indemnisation du chômage, services publics, identité nationale : sur tous ces terrains, nous pouvons et devons faire reculer le gouvernement. Simultanément, notre travail sur le projet doit être approfondi. Car les Français attendent maintenant une gauche de proposition. C’est ce qui sera au coeur de la Convention nationale sur « le nouveau modèle de développement », dont j’ai la charge, qui se déroulera le 29 mai. Une large partie de notre avenir se joue là, dans notre capacité à porter une vision alternative sans renouer avec les vieux démons du « sinistrisme » qui, devant un peuple aussi lucide, sceptique même, que le nôtre, causeraient notre perte. Enfin, il est nécessaire de fixer, maintenant, la règle du jeu pour les primaires, ouvertes à nos partenaires écologistes et de gauche s’ils le souhaitent, qui sélectionneront notre candidat(e) et organiseront la compétition, nécessaire, logique, entre des personnalités, des sensibilités, des générations différentes tout en garantissant l’indispensable rassemblement.

C’est pourquoi les élections régionales sont à la fois pour nous un rétablissement, un aboutissement et un commencement. Le Parti socialiste est sorti du purgatoire, il tourne définitivement le dos au désastreux Congrès de Reims. Il a vu sa gestion locale, une fois de plus, reconnue. Il porte à nouveau l’espoir d’une large partie de nos concitoyens. Il lui reste maintenant l’essentiel : préparer avec force, avec sérieux, l’alternance, pour construire une gauche durable. C’est là, pour chacun de nous, une tâche exaltante et une ardente obligation.


Contraste

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 18/03/2010 à 12:06
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Dans ma vie politique, déjà longue, j’ai vécu de nombreux « entre deux tours ». Ils se ressemblent, au fond, tous un peu. Ils sont consacrés au débat, toujours délicat, parfois douloureux, entre les partis qui, après s’être déchirés au premier tour pour entraîner les électeurs, se rassemblent ou s’en donnent de manière plus ou moins artificielle, et à la tentative pour les uns, en tête, de confirmer ou amplifier les résultats, pour les autres, distancés, de refaire leur retard. C’est pourquoi, d’ailleurs, les soirées électorales de premier tour sont souvent décevantes, un peu routinières, répétitives. C’est à l’issue du second tour que peuvent être tirées les leçons définitives d’un scrutin. Ces élections régionales ne font pas exception, même si l’ampleur, inattendue, de la défaite de la droite et la configuration, particulièrement claire, à gauche, favorisent des recompositions du paysage politique. Cette semaine, à cet égard, est pleine de sens et de contraste.

La réaction de la droite UMP à sa « claque » du 14 mars a été, en effet, particulièrement caricaturale, elle a été un pur déni. Ses porte-parole – Xavier Bertrand, Frédéric Lefebvre, Luc Chatel, Jean-François Copé, rentré en grâce à son grand désespoir, et même François Fillon, le Premier ministre – déroulent en boucle et sans la moindre conviction des arguments assez stupides puisés à la source du pouvoir, chez Nicolas Sarkozy. Leur ritournelle se développe en trois mouvements. D’abord, ils refusent d’accorder du sens à l’élection, en s’appuyant sur la force de l’abstention. Ils oublient, au passage, leur triomphalisme au soir des européennes, où le taux de participation fut… plus faible encore : cela ne trompe personne, l’abstention est bien stratégique, elle marque en particulier un désaveu de leur camp. Ils prétendent, ensuite, que ce retrait civique serait dû au manque de charisme des présidents de région, à leur incapacité à « vendre » leur institution, voire à la nature même de celle-ci. Même si je ne mésestime pas la difficulté objective à identifier les régions – il faudra y réfléchir – c’est à pleurer : que dire, alors, de la difficulté du parti du Président, réduit à 26 % des suffrages, à convaincre ses électeurs, alors que l’action des socialistes a été, au premier tour, approuvée par les leurs ? Ils prétendent, enfin, que c’est une autre élection qui commence, comme s’il ne s’était rien passé dimanche dernier, comme s’il s’était agi d’un vote pour rien. C’est absurde : dans un scrutin à deux tours, le second peut corriger le premier, il en est toujours la poursuite. La droite refuse de tirer des leçons d’un vote, et c’est peu démocratique. C’est pourquoi il faudra, le 21 mars, lui montrer à nouveau la force du rejet populaire.

En vérité, chacun – à commencer par Nicolas Sarkozy – connaît l’ampleur de la sanction. Des voix – celles de Alain Juppé, de François Baroin – se lèvent pour la reconnaître, les élus UMP grognent, les ministres s’inquiètent. Des boucs-émissaires sont d’ores et déjà tout désignés – l’ouverture, qui se retourne contre son auteur, le débat sur l’identité nationale et Eric Besson, son inventeur, qui ont « fabriqué », comme je le pressentais ici-même, le retour du vote en faveur du Front national, certaines « réformes », comme celle des retraites, qui inquiètent. Il y aura, chacun le sent, des conséquences lourdes à tirer à droite de ces régionales, à condition toutefois que le message du 21 mars confirme celui du 14. Ce quinquennat, blessé, et ce Président, décalé, ne peuvent se poursuivre à l’identique après le succès, que j’espère, de la gauche.

A gauche, justement, se dessine un nouveau paysage, porteur d’espoir, mais aussi d’interrogations. Le Parti socialiste, je l’ai écrit dans « Mission impossible ? », souffre de trois crises : le projet – nous en reparlerons dès le 22 mars – le leadership – ce sera l’affaire des primaires – la stratégie. Sur ce plan là, les régionales apportent un début de clarification. Au lendemain des Européennes, on s’en souvient, certains de mes camarades avaient porté un jugement plus que pessimiste sur l’avenir du Parti socialiste, le donnant pour « mort ». De bonne foi, sans doute ils avaient placé leur espoir dans un rassemblement « rose/vert/orange », autrement dit dans un dépassement du Parti socialiste au profit d’une coalition avec les écologistes et le Modem. Par analyse, par conviction, et non par sectarisme ou par antipathie, je n’ai pas adhéré à ces martingales – vous vous souviendrez que je l’ai écrit dans ce blog dès cet été, pour expliquer mon refus d’aller à Marseille puis à Dijon. Je n’ai jamais cru, en effet, à la disparition du courant socialiste, mais à sa nécessaire rénovation, et ai toujours écarté la perspective, séduisante mais illusoire, d’un « Parti démocrate » à la française. Ce schéma est mort le 14 mars. Parce que le Parti socialiste est redevenu le coeur des forces d’opposition. Parce que les écologistes, tout en s’installant, n’ont pas réussi leur pari de nous enterrer. Parce que le Front de gauche pèse encore. Et, enfin, parce que le Modem, à force d’être asservi à une stratégie purement présidentielle, n’a pas résisté à l’égotisme de son chef – certes traité de façon peu élégante par Corinne Lepage, qui a « pris son bénéfice » et s’en va en dénonçant des dérives… qu’elle connaissait dès son adhésion au Modem – et à l’illisibilité de sa posture. François Bayrou n’est pas fini, mais son parti disparaît, petit à petit, de la carte électorale et se met, de facto, à l’écart de tout système d’alliances.

Les forces de gauche et écologistes ont au contraire conclu, assez facilement en vérité, une nouvelle alliance, une nouvelle unité. Peu importe les formules – « rose/rouge/vert », gauche solidaire, gauche sociale, écologiste et républicaine – un nouveau front est né, qui peut, j’en suis convaincu, nous amener à un brillant succès dimanche. En meeting à Montbéliard mardi soir, avec Martine Aubry, pour soutenir Marie-Guite Dufay dans son combat contre Alain Joyandet, j’ai été frappé par l’ampleur et la chaleur du rassemblement, réunissant plus de 1200 personnes, par la volonté d’alternance qu’il portait. Faut-il y voir le « new deal » qui nous amènera à la victoire en 2012 ? Une chose en tout cas, est claire : la victoire, si elle doit advenir, passera par là ! Pour autant, nombre de discussions sont encore devant nous. Les primaires seront-elles ouvertes à toute la gauche et aux écologistes ? Une candidature unique au premier tour de la présidentielle est-elle possible ? Serait-elle souhaitée par tous les partis de gauche ? Est-ce la bonne formule ? Faudra-t-il organiser la pluralité des groupes parlementaires par un partage équilibré des circonscriptions législatives ? Pouvons-nous, surtout, construire ensemble le projet de société entraînant, ancré à gauche, mais aussi crédible et conscient de la dureté des temps, de la force des contraintes qui pèseront sur nous en 2012 ? On le voit, les questions ne manquent pas, elles sont lourdes de conséquences et de sens. L’alliance des régionales est un début, encourageant, elle n’est pas, loin s’en faut un aboutissement : l’Union, demain comme hier, sera un combat.

En attendant, il reste, dimanche 21 mars, à confirmer, mieux à amplifier, le message du premier tour. Je ne crois pas, je vous l’avoue, au ressaisissement de la droite, d’autant plus qu’elle n’a, par son déni de réalité et son absence complète de remise en cause, donné aucune raison à ceux de ses électeurs qui ont exprimé leur mécontentement au premier tour de changer d’avis. Je sens, au contraire, l’envie à gauche de sanctionner plus lourdement encore ce pouvoir inefficace et méprisant. Il fallait, pour cela, deux conditions. Le rassemblement, tout d’abord : il a été fait, vite et bien. Et puis, la mobilisation. Elle se poursuit, et devra se poursuivre jusqu’à la dernière minute : il y a, aussi, des abstentionnistes à gauche. J’y contribuerai comme je l’ai fait depuis le début de cette campagne, en meeting ce soir à Caen aux côtés de Laurent Beauvais, Président de la Région Basse-Normandie. Pourquoi le cacher, toutefois : j’ai confiance.


Transformer l’essai

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 15/03/2010 à 12:05
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Les lendemains d’élection sont toujours marqués à la fois par la fatigue, par la sensation dominante – joie et combativité les soirs de victoire, abattement et révolte les jours de défaite – et par la difficulté à échapper à la banalité – les commentaires s’enroulent souvent autour de slogans ou formules qui tournent en boucle. Conscient de ne pas pouvoir totalement échapper à ce dernier travers, je veux livrer ici mon analyse du premier tour des élections régionales.

La gauche, hier soir, a obtenu une première victoire.  L’UMP tente de minimiser le sens de cette consultation, elle ne cesse de souligner l’abstention – forte et regrettable, qui marque le peu d’intérêt de nos concitoyens pour les élections régionales – pour négliger d’en tirer les leçons. Elle oublie au passage le triomphalisme qui fut le sien aux Européennes de juin 2009 – où l’abstention fut plus forte encore ! Peu importe, les faits sont là. Comme on le pressentait, comme je prévoyais, ce premier tour se caractérise par une percée de la gauche d’une rare puissance : le rapport de forces entre les gauches et les droites n’a jamais été si favorable à nos couleurs sous la Vème République. Ce vote, en réalité, revêt une triple signification. Il est d’abord un vote de confiance, confiance envers nos Présidents de Région et leurs équipes, envers les politiques qu’ils conduisent sur nos territoires. La droite n’a jamais réussi à poser les enjeux régionaux, elle s’est contentée de dénoncer les augmentations d’impôts des Régions, modestes dans leur montant sinon dans leur pourcentage, imposées par les transferts de charge d’un Etat impécunieux, et surtout affectées à des politiques publiques – transports, éducation, emploi – perçues comme solidaires, efficaces et protectrices. Les Français savent que nous sommes capables – les plus capables même – de bien gérer au niveau local, ils attendent  – mais j’y reviendrai – que nous prouvions de tels talents à l’échelle nationale. Mais ce vote est aussi, pour le pouvoir et Nicolas Sarkozy, une formidable sanction.

La droite a beau le nier avec énergie, tenter de décrédibiliser le premier tour ou feindre d’entamer une « nouvelle élection », le premier tour des régionales est pour elle un complet désaveu.  La stratégie du parti unique de la droite, hégémonique et rassembleur, a volé en éclats hier soir. Le Parti socialiste, entouré d’alliés puissants – Europe écologie n’a pas confirmé sa performance des Européennes, mais s’installe dans le paysage, le Front de gauche n’est pas une force négligeable – est redevenu le premier Parti de France, l’UMP, même après l’absorption des chasseurs et des villiéristes, est distancée. Les électeurs se sont détournés d’elle dans un triple mouvement – par l’abstention, qui touche la droite au premier chef, par la faiblesse de son score, par la poussée inquiétante du Front national. Elle n’a pas su, et son chef en premier lieu, sortir la France de sa crise politique, répondre aux espoirs de la campagne présidentielle victorieuse de 2007, elle est confrontée à la déception, au scepticisme, à la colère même. Nicolas Sarkozy a eu beau dédramatiser l’impact du vote, tenter l’apaisement avec la promesse, curieuse, d’une pause… dans 18 mois, rien n’y a fait : la défiance se tourne vers lui et l’atteint avec force, elle le laisse sans popularité, sans crédibilité, sans alliés, à la tête d’un camp qui doute de lui. L’homme a du talent, du ressort et  la présidentielle est une toute autre élection : il sait aussi qu’il va devoir se réinventer, il a peu de cartes et peu de temps pour cela.

Enfin, le vote d’hier porte une attente, une exigence, qui se tournent vers la gauche. Ce scrutin est un démenti cinglant à tous ceux qui, il y a moins d’un an, au lendemain des élections européennes, appelaient à la mort du Parti socialiste, ou la décrétaient. Il s’agissait là d’une vision naïve ou d’une illusion sans fondement. Le Parti socialiste, avec ses faiblesses, ses passages aux abysses, est un phénix, sans cesse renaissant, une force politique enracinée dans le pays et surtout, il constitue le seul môle possible pour une alternance nationale: les écologistes n’ont pas réussi leur pari du « dépassement » à l’égard du Parti socialiste, le MoDem n’a pas résisté à l’égotisme illisible de François Bayrou. Je me réjouis que mon parti ait doublé en quelques mois le nombre de ses voix, et qu’il réalise son meilleur score historique lors du premier tour d’élections régionales. Il ne faut certes pas en tirer une valeur prédictive absolue pour l’avenir : les élections se suivent et ne se ressemblent pas, les électeurs sont de moins en moins fidèles à une affiliation partisane, ils votent en fonction de l’enjeu propre de chaque consultation. On nous donnait à tort – je l’ai écrit ici et dans « Mission impossible ? » – pour morts en juin 2009, ne nous croyons pas dès aujourd’hui victorieux en 2012 ! La leçon des précédents scrutins régionaux, qui n’ont jamais débouché sur des conquêtes présidentielles, ne doit pas être oubliée. Les « docteurs tant mieux » du moment pourraient être aussi dangereux que les fossoyeurs d’hier. Beaucoup reste à faire, en vérité : consolider l’assise du parti, renforcer son unité, dessiner son projet, choisir son candidat dans des primaires ouvertes. Il y a aura des turbulences, des débats : à nous de les maîtriser, pour nous rassembler et convaincre. C’est le mandat que beaucoup de Français nous ont confié le 14 mars, c’est une responsabilité que nous devons assumer sans décevoir : si nous le faisions, la sanction, à notre endroit cette fois, serait sans pitié.

En attendant, l’urgence est à la confirmation de ce premier succès, à la transformation de l’essai le 21 mars. Nous en connaissons les conditions : rassembler la gauche et les écologistes, en respectant nos partenaires, continuer à mobiliser. Je ne crois pas, pour ma part, au ressaisissement de la droite. Au contraire, il me semble que l’ambiance serait plutôt à l’amplification, à une nouvelle « claque » donnée à l’UMP. Pour cela, il faut faire campagne, encore et encore. C’est ce que je ferai, comme tous les socialistes, en commençant dès demain à Montbéliard auprès de Marie-Guite Dufay, auteure d’un bon score qui la met en posture favorable pour défaire Alain Joyandet, dont le mimétisme sarkozyste n’a pas convaincu les électeurs, et aux côtés de Martine Aubry. L’heure n’est pas à l’arrogance, mais à l’espérance et à la mobilisation.


Dernière ligne droite

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 11/03/2010 à 12:07
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La campagne pour le premier tour des élections régionales s’achève : elle aura été curieuse, certains disent médiocre, évitant la confrontation des projets, régionaux ou nationaux, se cantonnant dans les polémiques subalternes et les attaques ad hominem ambiguës et même basses

La dernière en date est celle du Sénateur de la Meuse, par ailleurs Président du groupe UMP au Sénat, Gérard Longuet, à l’encontre de Malek Boutih. Critiquant sa nomination possible à la place de Louis Schweitzer, il avoue sa préférence pour un « représentant du corps français traditionnel », regrettant les « vieux protestant, parfait ! » qu’est l’actuel Président. Ce propos évidemment grossier, a été atténué par son auteur, confessant sa « maladresse », et même corrigé par Frédéric Lefebvre, comme chacun sait chantre de la modération et du beau langage. Il me choque bien sûr, par sa connotation xénophobe, par la distinction, la hiérarchie qu’il établit entre les Français, ceux « de souche », comme les « vieux lorrains, les vieux bretons », ceux d’immigration ancienne, et, troisième cercle, plus récente : ce n’est pas ça, l’identité française, telle que je la définissais hier. Cette phrase est plus qu’ambigüe, profondément condamnable. Je veux toutefois, à rebours de certaines interprétations finalement lénifiantes, écarter la thèse d’une simple approximation, commise par un homme issu de la droite extrême – il fut, dans sa jeunesse, un des piliers d’Occident, un de ses animateurs violents – dont les dehors polissés ne doivent pas faire oublier la dureté. Au contraire, je sais Gérard Longuet trop intelligent pour penser qu’il ait parlé au hasard, ou commis une banale imprudence : il s’agit plutôt, selon moi, d’un dérapage prémédité suggérant le racisme, destiné à attirer l’électorat du FN vers l’UMP dont l’exécution a été ratée. Cet incident s’inscrit pour moi dans la lignée des attaques contre Ali Soumaré, et montre un parti majoritaire fébrile, incertain, et du coup prêt à tous les coups, même les moins maîtrisés. Comment s’étonner, dans ces conditions, que le climat politique du pays, à la veille d’une élection importante, soit morose ?

Le rejet du pouvoir est puissant, et Nicolas Sarkozy, qui a déjà expliqué qu’il ne tirerait que peu de conséquences d’une lourde défaite des siens les 14 et 21 mars, fait fausse route. Les élections régionales sont locales, le message sera bien, lui, national. Une victoire de la gauche ne signifierait pas, pour elle, un passeport sans visa pour l’alternance : les Français sont suffisamment stratèges, et maintenant volages, moins attachés qu’hier à une sympathie partisane, pour ne pas penser dès aujourd’hui à l’élection présidentielle. Tirer des plans sur la comète au vu d’un bon résultat, organiser déjà le « casting » de l’après 2012… le 22 mars 2010 serait une folie : que personne, à gauche, n’y succombe ! J’aurai l’occasion d’y revenir ici. Mais un succès de la gauche aurait néanmoins une triple signification. Il témoignerait, bien sûr, de la confiance qui nous est faite pour gérer les collectivités locales. Il marquerait une sanction puissante du sarkozysme, et nous donnerait davantage de force pour faire reculer le pouvoir sur la réforme des collectivités territoriales et sur celle des retraites. Enfin, il affirmerait une attente, que nous devrons comprendre comme une exigence : gagner en 2012 n’est pas seulement possible, mais nécessaire, nous devrons nous atteler collectivement et intelligemment à cette tâche, en commençant par la réussite du projet dont j’ai la charge.

Rien n’est joué, toutefois. La droite va se battre jusqu’au bout. Nicolas Sarkozy lui-même s’engagera au-delà des limites autorisées par les règles républicaines – sur lesquelles il s’assoit, il est vrai, régulièrement – en s’exprimant le samedi 13 mars, au-delà de la période de campagne officielle, dans l’organe dédié de la droite, le « Figaro Magazine ». Il tentera ainsi, jusqu’à la dernière minute, de mobiliser son camp, pour le faire monter au détriment du Front national et limiter ainsi les triangulaires. Il conserve deux espoirs pour ces élections, pour « sauver les meubles ». D’abord, que l’abstention atteigne davantage que prévu l’électorat de gauche, plus populaire et rendu trop optimiste par les sondages favorables. Ensuite, que la gauche se divise, et qu’une bonne performance des partenaires du Parti socialiste – les écologistes et le Front de gauche – complique la tâche de celui-ci en rendant délicats les accords de second tour. S’il en allait ainsi – droite plus mobilisée, abstention plus forte et division à gauche – certains combats apparemment perdus par l’UMP redeviendraient ouverts, comme dans ma Région, la Franche-Comté. C’est ce piège qu’il faut déjouer, en faisant campagne jusqu’au bout, en convaincant, en mobilisant.

L’argument du « vote utile », je le sais, n’est pas facile à manier, et pas toujours très apprécié. Disons plutôt qu’il y a, dimanche 14 mars, une configuration souhaitable pour un large succès de la gauche unie : celle d’un Parti socialiste fort, talonnant et pourquoi pas devançant l’UMP, largement en tête à gauche et donc à l’aise pour rassembler celle-ci dans la cohérence et dans la clarté, sans déchirement excessif. C’est cela qu’il faut répéter jusqu’au bout : la large victoire de la gauche le 21 mars, la sanction contre Nicolas Sarkozy passent par un Parti socialiste puissant – même s’il ne s’agit pas de lui donner un chèque en blanc pour l’avenir – le 14 mars au premier tour. A chacun d’entre nous, à sa place, de marteler le message : dans un pays où les électeurs se décident de plus en plus tard, et au terme d’une campagne sans relief, l’heure est à la mobilisation.


Identité française

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 10/03/2010 à 12:08
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Le film de Rose Bosch, « la Rafle », est en salle aujourd’hui, et sa sortie est un événement. J’ai eu l’occasion de le voir en avant première. Ce n’est pas, formellement, un chef d’oeuvre, ou un travail virtuose : de ce point de vue là, je recommande plutôt « Ghost Writer », le dernier film de Roman Polanski, qui n’a rien perdu de son talent et retrouvé toute son inspiration des années 60 et 70. Mais « la Rafle » est néanmoins à voir. Parce que ce film, remarquablement interprété, montre avec précision, cruauté et sensibilité – en se plaçant du côté des enfants et d’une infirmière – la réalité de cet épisode inouï et ignoble : l’arrestation, les 16 et 17 juillet 1942, à l’initiative de l’Etat français du Maréchal Pétain et de Pierre Laval, sous l’organisation de René Bousquet, de plus de 13 000 juifs français, confinés au Vélodrome d’hiver – le Vel d’hiv – ensuite internés à Beaune la Rolande, camp de transfert gardé par des gendarmes français, puis envoyés à la mort à Auschwitz. Les images sont dures, fortes, impitoyables, la pédagogie est implacable. Loin de participer au concert des critiques, c’est avant tout ce que je retiens de cette projection.

Hier sur France 2, j’ai participé à une émission consacrée à « la Rafle ». Celle-ci était avant tout consacrée au témoignage des survivants du Vel d’hiv, magnifiques, à celui des résistants, des déportés, des Justes qui ont sauvé des Juifs de la mort, des historiens. Avec Jean-François Copé – dont je partage, sur cette période tragique de notre histoire et les leçons à en tirer, la sensibilité – nous étions conviés à donner le point de vue des politiques d’aujourd’hui sur ces déchirements d’hier. Je reçois, aujourd’hui, beaucoup de mots de félicitations ou d’affection pour ce que j’ai exprimé, simplement : mon regard sur une certaine abjection, celle de la collaboration volontaire et ardente avec l’occupant allemand, d’un antisémitisme d’Etat meurtrier, qui ne m’a pas fâché avec ce pays que j’ai choisi de servir, mais au contraire incité à m’investir dans la vie publique pour défendre les valeurs universelles qui y sont nées, pour lutter contre leurs ennemis. On me prête du courage d’avoir osé dire que j’étais, comme Léon Blum, comme Daniel Mayer, comme Georges Boris, comme tant d’autres qui ont entouré le général de Gaulle dès les premières heures de la France libre, un Français, un socialiste, un juif, d’avoir rappelé l’indignation qui fut la mienne lorsque j’ai appris les relations de sympathie entretenues si longtemps par François Mitterrand, pour qui j’ai voté deux fois sans le moindre regret, avec René Bousquet. Je n’ai pas du tout le sentiment d’avoir ainsi été héroïque, en quoi que ce soit, mais simplement d’avoir assumé, publiquement, la façon dont je vivais l’identité française.

Cette identité française, chacun la construit avec son parcours, sa singularité, en l’inscrivant dans l’histoire d’une nation. En réfléchissant à « la Rafle », à ce qu’elle nous apprend de notre pays, je n’ai pu, c’est vrai, m’empêcher de penser à mon père, venu de Roumanie après la guerre pour trouver en France la liberté et une langue, une culture après des années de travail forcé sous le fascisme, à ma mère, qui passa la guerre en Lozère, cachée avec sa famille par des Justes. J’ai pensé à mes grands parents, arrivés en France dans les années 30, si attachés à ce pays, avec l’accent yiddish qu’ils conservèrent toute leur vie. J’ai pensé à ces juifs, français depuis des siècles, d’Alsace, de Lorraine, de Paris, qui ont servi la France avec passion sans imaginer qu’elle pouvait les rejeter. J’ai pensé à eux, parce qu’ils étaient les victimes, potentielles ou réelles, de cette « banalité du mal » qui s’est emparée de l’Allemagne nazie sous le coup de la folie d’Adolf Hitler, et qui a atteint le régime de Vichy : ils aimaient la France, cette France là ne les aimait pas et les avait condamnés à mort. Cette mémoire ne me définit pas tout entier : je ne suis pas croyant, moins encore pratiquant, la religion n’imprègne pas ma vie, en rien, je suis même d’une terrible et coupable inculture en la matière, je suis laïc, en tout. Mais cette histoire est, aussi, la mienne, et je pense que la mémoire peut aider, aujourd’hui, à faire comprendre à quel point elle est française, comme l’est celle des chrétiens, des protestants, des musulmans qui habitent en France et font ce pays.

Le souvenir de « la Rafle » ne doit encourager aucune haine, aucun particularisme. Il rappelle au contraire la dérive d’une époque folle de violence, il souligne les responsabilités de l’Etat français – que Jacques Chirac a eu raison de reconnaître au nom de la France – il ne stigmatise pas une Nation. Car la France, ce fut aussi le meilleur : les 80 parlementaires qui refusèrent les pleins-pouvoirs à Pétain, les Français libres de Londres, les résistants de l’intérieur, les maquis, les Justes… Car la France, c’est avant tout la patrie des droits de l’homme, c’est ce bien commun qu’est la République, symbolisé par notre devise – liberté, égalité, fraternité – c’est le vivre ensemble laïc, c’est le goût de la justice. C’est parce que je suis attaché à tout cela, passionnément même si je le manifeste souvent avec retenue, que je me suis engagé, jeune, en politique, que je me bats au nom de mes convictions, celles d’un homme de gauche, respectueux de celles des républicains de droite, que j’espère pouvoir, un jour, occuper à nouveau des responsabilités d’Etat, celles que voudra bien me confier le peuple souverain. L’identité française, c’est pour moi la capacité à faire vivre ensemble, dans un creuset commun, tant d’identités singulières, à donner à chacun l’opportunité de porter, voire d’incarner ces valeurs. C’est le sens de mon combat, c’est pour moi la leçon de « la Rafle ».