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La grande peur de la droite

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 08/03/2010 à 12:12
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Dans une semaine, le premier tour des élections régionales aura livré son verdict. La gauche et les écologistes seront en train de mener une négociation qui s’annonce délicate – mais qui trouvera une conclusion heureuse, je n’en doute pas – pour unifier leurs listes face à une UMP privée d’alliés, donc de réserves électorales. Je l’ai déjà dit, je le répète : le résultat du premier tour, le 14 mars, est décisif. Soir après soir, je me bats pour convaincre de l’absolue nécessité d’un votre socialiste élevé, pour permettre un rassemblement cohérent et – relativement – aisé : cet objectif me semble réaliste, la mobilisation est plus qu’honorable pour ce type d’élections, je sens dans le « peuple de gauche » monter une volonté forte de sanction et un désir puissant d’alternance, face à une droite qui doute et ne se reconnaît plus dans son leader. En invitant à nouveau à ne pas baisser la garde, c’est cette « grande peur » de la droite que je voudrais évoquer aujourd’hui.

Oui, la droite a peur. Elle craint, évidemment, la déroute lors des élections régionales, sans en exagérer l’impact. Ce sont, en effet, des élections locales, intervenant à mi-mandat, et la majorité présidentielle ne détient aujourd’hui que deux régions métropolitaines : elle a donc peu à perdre. Le 21 mars, quel que soit le résultat, chacun devra être conscient que 2012 ne sera pas joué. La gauche se souviendra, notamment, que sa victoire écrasante de 2004 ne lui a pas suffi à conquérir l’Elysée en 2007 – Nicolas Sarkozy l’a au contraire emporté avec une très grande netteté face à Ségolène Royal. Personne ne sous-estimera, non plus, la signification de cette consultation. Je suis très frappé, au contraire, de la fébrilité, voire du découragement que ressentent les parlementaires de droite. Ceux-ci, en effet, voient avec inquiétude la gauche parfaire scrutin après scrutin son implantation locale, qui les prive de tout soutien en vue d’élections générales. Ils n’approuvent pas nombre des initiatives du pouvoir, à commencer par la calamiteuse réforme territoriale qui heurte les élus de tout bord, dans les parcs urbains comme dans les territoires ruraux : la perspective d’un renversement de majorité au Sénat en 2011 en est considérablement renforcée. Ils déplorent la frénésie législative du gouvernement, à la fois excessive et désordonnée.

Surtout, ce qui me frappe le plus est la perte de confiance dans le Président de la République lui-même. Nicolas Sarkozy reste le chef de la droite, il la domine toujours, il la terrifie encore. Mais alors qu’il est longtemps apparu à ses troupes comme une solution, un passeport pour la victoire, il devient à leurs yeux un problème et une menace de défaite. Depuis l’été, tout se passe comme s’il avait perdu la main. Sa politique, déjà marquée par l’inefficacité, a perdu l’apparence même de la fermeté et de l’énergie, elle n’est plus que coups de menton un peu erratiques, affirmations hasardeuses – on songe à l’annonce de la baisse du chômage, aussitôt démentie par les faits … et par François Fillon – alors que sa démarche, hier assurée au point d’en paraître à juste titre arrogante, est devenue hésitante : retrait de la candidature, dûment encouragée, de Jean Sarkozy à la tête de l’EPAD, recul sur la double rémunération – évidemment acceptée par l’Elysée – d’Henri Proglio, engagement à géométrie variable – mais très ciblé – dans la campagne pour les régionales. Tout cela fait que la parole présidentielle, à force de répétitions et de contradictions, n’est plus audible, et débouche sur un rejet d’une grande violence, envers un Chef de l’Etat qui se voit contraint, pour éviter les huées, d’arriver au Salon de l’agriculture… avant l’ouverture, ou ne se déplace plus que dans des « villages Potemkine », devant des publics choisis et en des lieux sécurisés : c’est ce qu’il fera demain, à coup sûr, dans ma région, à Pontarlier et Morteau, à l’invitation d’un Préfet pourtant en période de réserve. On n’est pas loin, en vérité, de ce que Michel Rocard appelait une « rupture de charisme », d’une perte de contact définitive avec la population, telle que la gauche, notamment, l’a connue en début des années 90.

De fait, les ressources politiques de Nicolas Sarkozy, dans l’hypothèse d’une lourde défaite aux régionales, sont minces. Il devra, sans doute, remanier son gouvernement, après avoir envoyé inutilement nombre de ses ministres, qui avaient cru en de fausses promesses, au « casse-pipe ». Mais la relève est tout sauf évidente, le personnel de la droite n’est pas pléthorique ni d’une qualité évidente… sauf peut-être chez les anti-sarkozystes. Surtout, son véritable problème devient… François Fillon, un Premier ministre dont l’ambition grandit et qui se nourrit, par effet de contraste, de ses propres faiblesses. Il y aura là, pour le Président, un véritable dilemme : changer de Premier ministre, c’est faire sauter un fusible qui n’a pas servi et provoquer l’incompréhension chez les siens, ne pas le faire c’est se condamner à être l’ombre… de son ombre. Souvenons-nous qu’en 1968 le Général de Gaulle congédia un Georges Pompidou victorieux aux législatives et qu’en 1991 François Mitterrand licencia un Michel Rocard encore populaire – mais que dans les deux cas en résulta, pour leur camp, une cuisante défaite. Jacques Chirac, au contraire, maintint Jean-Pierre Raffarin en 2004, sans plus de succès. La problématique, avec moins d’acuité, est la même pour l’UMP. Xavier Bertrand, annoncé comme un espoir majeur à droite, n’a pas mieux réussi que Patrick Devedjian, et ne s’est pas imposé comme un leader convaincant : il est plus rusé qu’entraînant, plus habile que courageux. Il sera toutefois également difficile de le remplacer, sans perdre le contrôle du parti.

En vérité, ce que Nicolas Sarkozy devrait changer, c’est lui-même, sa politique, sa conception de la République. Je suis persuadé pour ma part que le rejet frappe d’abord une politique d’injustice sociale, inégalitaire et inefficace, et qu’une majorité de Français ne veut plus d’une omni-présidence qui concentre tous les pouvoirs dans les mains d’un clan étroit, à la conduite arbitraire, qu’il y a au contraire l’attente d’une gouvernance plus collégiale, plus responsable, d’une Présidence plus arbitrale. La difficulté pour le Président est qu’il s’est tellement engagé dans une autre voie, et que celle-ci ne lui ressemble absolument pas. Il n’est pas homme à se renier ou à abdiquer, mais il ne peut pas non plus persévérer dans son être. Il est donc confronté à une double impasse : son rapport aux autres, mais aussi à lui-même. N’est-il pas, déjà, trop tard pour qu’il devienne vraiment, enfin, Président de la République ?

C’est pourquoi la droite, en effet, a des raisons sérieuses d’avoir peur. Ne lui laissons pas de motifs de respirer : dans cette dernière semaine de campagne, ignorons les sondages aimables, ne nous contentons pas des impressions positives du terrain, continuons, jusqu’au bout, à mobiliser notre électorat. Car, somme toute, la grande peur de la droite, si elle n’est pas en soi un passeport pour l’alternance, nourrit l’espoir de la gauche, qu’il nous reviendra, dès le 22 mars, de faire grandir.

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