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Identité française

Catégorie : Actualité,Réflexions | Par pierre.moscovici | 10/03/2010 à 12:08
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Le film de Rose Bosch, « la Rafle », est en salle aujourd’hui, et sa sortie est un événement. J’ai eu l’occasion de le voir en avant première. Ce n’est pas, formellement, un chef d’oeuvre, ou un travail virtuose : de ce point de vue là, je recommande plutôt « Ghost Writer », le dernier film de Roman Polanski, qui n’a rien perdu de son talent et retrouvé toute son inspiration des années 60 et 70. Mais « la Rafle » est néanmoins à voir. Parce que ce film, remarquablement interprété, montre avec précision, cruauté et sensibilité – en se plaçant du côté des enfants et d’une infirmière – la réalité de cet épisode inouï et ignoble : l’arrestation, les 16 et 17 juillet 1942, à l’initiative de l’Etat français du Maréchal Pétain et de Pierre Laval, sous l’organisation de René Bousquet, de plus de 13 000 juifs français, confinés au Vélodrome d’hiver – le Vel d’hiv – ensuite internés à Beaune la Rolande, camp de transfert gardé par des gendarmes français, puis envoyés à la mort à Auschwitz. Les images sont dures, fortes, impitoyables, la pédagogie est implacable. Loin de participer au concert des critiques, c’est avant tout ce que je retiens de cette projection.

Hier sur France 2, j’ai participé à une émission consacrée à « la Rafle ». Celle-ci était avant tout consacrée au témoignage des survivants du Vel d’hiv, magnifiques, à celui des résistants, des déportés, des Justes qui ont sauvé des Juifs de la mort, des historiens. Avec Jean-François Copé – dont je partage, sur cette période tragique de notre histoire et les leçons à en tirer, la sensibilité – nous étions conviés à donner le point de vue des politiques d’aujourd’hui sur ces déchirements d’hier. Je reçois, aujourd’hui, beaucoup de mots de félicitations ou d’affection pour ce que j’ai exprimé, simplement : mon regard sur une certaine abjection, celle de la collaboration volontaire et ardente avec l’occupant allemand, d’un antisémitisme d’Etat meurtrier, qui ne m’a pas fâché avec ce pays que j’ai choisi de servir, mais au contraire incité à m’investir dans la vie publique pour défendre les valeurs universelles qui y sont nées, pour lutter contre leurs ennemis. On me prête du courage d’avoir osé dire que j’étais, comme Léon Blum, comme Daniel Mayer, comme Georges Boris, comme tant d’autres qui ont entouré le général de Gaulle dès les premières heures de la France libre, un Français, un socialiste, un juif, d’avoir rappelé l’indignation qui fut la mienne lorsque j’ai appris les relations de sympathie entretenues si longtemps par François Mitterrand, pour qui j’ai voté deux fois sans le moindre regret, avec René Bousquet. Je n’ai pas du tout le sentiment d’avoir ainsi été héroïque, en quoi que ce soit, mais simplement d’avoir assumé, publiquement, la façon dont je vivais l’identité française.

Cette identité française, chacun la construit avec son parcours, sa singularité, en l’inscrivant dans l’histoire d’une nation. En réfléchissant à « la Rafle », à ce qu’elle nous apprend de notre pays, je n’ai pu, c’est vrai, m’empêcher de penser à mon père, venu de Roumanie après la guerre pour trouver en France la liberté et une langue, une culture après des années de travail forcé sous le fascisme, à ma mère, qui passa la guerre en Lozère, cachée avec sa famille par des Justes. J’ai pensé à mes grands parents, arrivés en France dans les années 30, si attachés à ce pays, avec l’accent yiddish qu’ils conservèrent toute leur vie. J’ai pensé à ces juifs, français depuis des siècles, d’Alsace, de Lorraine, de Paris, qui ont servi la France avec passion sans imaginer qu’elle pouvait les rejeter. J’ai pensé à eux, parce qu’ils étaient les victimes, potentielles ou réelles, de cette « banalité du mal » qui s’est emparée de l’Allemagne nazie sous le coup de la folie d’Adolf Hitler, et qui a atteint le régime de Vichy : ils aimaient la France, cette France là ne les aimait pas et les avait condamnés à mort. Cette mémoire ne me définit pas tout entier : je ne suis pas croyant, moins encore pratiquant, la religion n’imprègne pas ma vie, en rien, je suis même d’une terrible et coupable inculture en la matière, je suis laïc, en tout. Mais cette histoire est, aussi, la mienne, et je pense que la mémoire peut aider, aujourd’hui, à faire comprendre à quel point elle est française, comme l’est celle des chrétiens, des protestants, des musulmans qui habitent en France et font ce pays.

Le souvenir de « la Rafle » ne doit encourager aucune haine, aucun particularisme. Il rappelle au contraire la dérive d’une époque folle de violence, il souligne les responsabilités de l’Etat français – que Jacques Chirac a eu raison de reconnaître au nom de la France – il ne stigmatise pas une Nation. Car la France, ce fut aussi le meilleur : les 80 parlementaires qui refusèrent les pleins-pouvoirs à Pétain, les Français libres de Londres, les résistants de l’intérieur, les maquis, les Justes… Car la France, c’est avant tout la patrie des droits de l’homme, c’est ce bien commun qu’est la République, symbolisé par notre devise – liberté, égalité, fraternité – c’est le vivre ensemble laïc, c’est le goût de la justice. C’est parce que je suis attaché à tout cela, passionnément même si je le manifeste souvent avec retenue, que je me suis engagé, jeune, en politique, que je me bats au nom de mes convictions, celles d’un homme de gauche, respectueux de celles des républicains de droite, que j’espère pouvoir, un jour, occuper à nouveau des responsabilités d’Etat, celles que voudra bien me confier le peuple souverain. L’identité française, c’est pour moi la capacité à faire vivre ensemble, dans un creuset commun, tant d’identités singulières, à donner à chacun l’opportunité de porter, voire d’incarner ces valeurs. C’est le sens de mon combat, c’est pour moi la leçon de « la Rafle ».

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