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Transformer l’essai

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 15/03/2010 à 12:05
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Les lendemains d’élection sont toujours marqués à la fois par la fatigue, par la sensation dominante – joie et combativité les soirs de victoire, abattement et révolte les jours de défaite – et par la difficulté à échapper à la banalité – les commentaires s’enroulent souvent autour de slogans ou formules qui tournent en boucle. Conscient de ne pas pouvoir totalement échapper à ce dernier travers, je veux livrer ici mon analyse du premier tour des élections régionales.

La gauche, hier soir, a obtenu une première victoire.  L’UMP tente de minimiser le sens de cette consultation, elle ne cesse de souligner l’abstention – forte et regrettable, qui marque le peu d’intérêt de nos concitoyens pour les élections régionales – pour négliger d’en tirer les leçons. Elle oublie au passage le triomphalisme qui fut le sien aux Européennes de juin 2009 – où l’abstention fut plus forte encore ! Peu importe, les faits sont là. Comme on le pressentait, comme je prévoyais, ce premier tour se caractérise par une percée de la gauche d’une rare puissance : le rapport de forces entre les gauches et les droites n’a jamais été si favorable à nos couleurs sous la Vème République. Ce vote, en réalité, revêt une triple signification. Il est d’abord un vote de confiance, confiance envers nos Présidents de Région et leurs équipes, envers les politiques qu’ils conduisent sur nos territoires. La droite n’a jamais réussi à poser les enjeux régionaux, elle s’est contentée de dénoncer les augmentations d’impôts des Régions, modestes dans leur montant sinon dans leur pourcentage, imposées par les transferts de charge d’un Etat impécunieux, et surtout affectées à des politiques publiques – transports, éducation, emploi – perçues comme solidaires, efficaces et protectrices. Les Français savent que nous sommes capables – les plus capables même – de bien gérer au niveau local, ils attendent  – mais j’y reviendrai – que nous prouvions de tels talents à l’échelle nationale. Mais ce vote est aussi, pour le pouvoir et Nicolas Sarkozy, une formidable sanction.

La droite a beau le nier avec énergie, tenter de décrédibiliser le premier tour ou feindre d’entamer une « nouvelle élection », le premier tour des régionales est pour elle un complet désaveu.  La stratégie du parti unique de la droite, hégémonique et rassembleur, a volé en éclats hier soir. Le Parti socialiste, entouré d’alliés puissants – Europe écologie n’a pas confirmé sa performance des Européennes, mais s’installe dans le paysage, le Front de gauche n’est pas une force négligeable – est redevenu le premier Parti de France, l’UMP, même après l’absorption des chasseurs et des villiéristes, est distancée. Les électeurs se sont détournés d’elle dans un triple mouvement – par l’abstention, qui touche la droite au premier chef, par la faiblesse de son score, par la poussée inquiétante du Front national. Elle n’a pas su, et son chef en premier lieu, sortir la France de sa crise politique, répondre aux espoirs de la campagne présidentielle victorieuse de 2007, elle est confrontée à la déception, au scepticisme, à la colère même. Nicolas Sarkozy a eu beau dédramatiser l’impact du vote, tenter l’apaisement avec la promesse, curieuse, d’une pause… dans 18 mois, rien n’y a fait : la défiance se tourne vers lui et l’atteint avec force, elle le laisse sans popularité, sans crédibilité, sans alliés, à la tête d’un camp qui doute de lui. L’homme a du talent, du ressort et  la présidentielle est une toute autre élection : il sait aussi qu’il va devoir se réinventer, il a peu de cartes et peu de temps pour cela.

Enfin, le vote d’hier porte une attente, une exigence, qui se tournent vers la gauche. Ce scrutin est un démenti cinglant à tous ceux qui, il y a moins d’un an, au lendemain des élections européennes, appelaient à la mort du Parti socialiste, ou la décrétaient. Il s’agissait là d’une vision naïve ou d’une illusion sans fondement. Le Parti socialiste, avec ses faiblesses, ses passages aux abysses, est un phénix, sans cesse renaissant, une force politique enracinée dans le pays et surtout, il constitue le seul môle possible pour une alternance nationale: les écologistes n’ont pas réussi leur pari du « dépassement » à l’égard du Parti socialiste, le MoDem n’a pas résisté à l’égotisme illisible de François Bayrou. Je me réjouis que mon parti ait doublé en quelques mois le nombre de ses voix, et qu’il réalise son meilleur score historique lors du premier tour d’élections régionales. Il ne faut certes pas en tirer une valeur prédictive absolue pour l’avenir : les élections se suivent et ne se ressemblent pas, les électeurs sont de moins en moins fidèles à une affiliation partisane, ils votent en fonction de l’enjeu propre de chaque consultation. On nous donnait à tort – je l’ai écrit ici et dans « Mission impossible ? » – pour morts en juin 2009, ne nous croyons pas dès aujourd’hui victorieux en 2012 ! La leçon des précédents scrutins régionaux, qui n’ont jamais débouché sur des conquêtes présidentielles, ne doit pas être oubliée. Les « docteurs tant mieux » du moment pourraient être aussi dangereux que les fossoyeurs d’hier. Beaucoup reste à faire, en vérité : consolider l’assise du parti, renforcer son unité, dessiner son projet, choisir son candidat dans des primaires ouvertes. Il y a aura des turbulences, des débats : à nous de les maîtriser, pour nous rassembler et convaincre. C’est le mandat que beaucoup de Français nous ont confié le 14 mars, c’est une responsabilité que nous devons assumer sans décevoir : si nous le faisions, la sanction, à notre endroit cette fois, serait sans pitié.

En attendant, l’urgence est à la confirmation de ce premier succès, à la transformation de l’essai le 21 mars. Nous en connaissons les conditions : rassembler la gauche et les écologistes, en respectant nos partenaires, continuer à mobiliser. Je ne crois pas, pour ma part, au ressaisissement de la droite. Au contraire, il me semble que l’ambiance serait plutôt à l’amplification, à une nouvelle « claque » donnée à l’UMP. Pour cela, il faut faire campagne, encore et encore. C’est ce que je ferai, comme tous les socialistes, en commençant dès demain à Montbéliard auprès de Marie-Guite Dufay, auteure d’un bon score qui la met en posture favorable pour défaire Alain Joyandet, dont le mimétisme sarkozyste n’a pas convaincu les électeurs, et aux côtés de Martine Aubry. L’heure n’est pas à l’arrogance, mais à l’espérance et à la mobilisation.

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