Contraste

Dans ma vie politique, déjà longue, j’ai vécu de nombreux « entre deux tours ». Ils se ressemblent, au fond, tous un peu. Ils sont consacrés au débat, toujours délicat, parfois douloureux, entre les partis qui, après s’être déchirés au premier tour pour entraîner les électeurs, se rassemblent ou s’en donnent de manière plus ou moins artificielle, et à la tentative pour les uns, en tête, de confirmer ou amplifier les résultats, pour les autres, distancés, de refaire leur retard. C’est pourquoi, d’ailleurs, les soirées électorales de premier tour sont souvent décevantes, un peu routinières, répétitives. C’est à l’issue du second tour que peuvent être tirées les leçons définitives d’un scrutin. Ces élections régionales ne font pas exception, même si l’ampleur, inattendue, de la défaite de la droite et la configuration, particulièrement claire, à gauche, favorisent des recompositions du paysage politique. Cette semaine, à cet égard, est pleine de sens et de contraste.

La réaction de la droite UMP à sa « claque » du 14 mars a été, en effet, particulièrement caricaturale, elle a été un pur déni. Ses porte-parole – Xavier Bertrand, Frédéric Lefebvre, Luc Chatel, Jean-François Copé, rentré en grâce à son grand désespoir, et même François Fillon, le Premier ministre – déroulent en boucle et sans la moindre conviction des arguments assez stupides puisés à la source du pouvoir, chez Nicolas Sarkozy. Leur ritournelle se développe en trois mouvements. D’abord, ils refusent d’accorder du sens à l’élection, en s’appuyant sur la force de l’abstention. Ils oublient, au passage, leur triomphalisme au soir des européennes, où le taux de participation fut… plus faible encore : cela ne trompe personne, l’abstention est bien stratégique, elle marque en particulier un désaveu de leur camp. Ils prétendent, ensuite, que ce retrait civique serait dû au manque de charisme des présidents de région, à leur incapacité à « vendre » leur institution, voire à la nature même de celle-ci. Même si je ne mésestime pas la difficulté objective à identifier les régions – il faudra y réfléchir – c’est à pleurer : que dire, alors, de la difficulté du parti du Président, réduit à 26 % des suffrages, à convaincre ses électeurs, alors que l’action des socialistes a été, au premier tour, approuvée par les leurs ? Ils prétendent, enfin, que c’est une autre élection qui commence, comme s’il ne s’était rien passé dimanche dernier, comme s’il s’était agi d’un vote pour rien. C’est absurde : dans un scrutin à deux tours, le second peut corriger le premier, il en est toujours la poursuite. La droite refuse de tirer des leçons d’un vote, et c’est peu démocratique. C’est pourquoi il faudra, le 21 mars, lui montrer à nouveau la force du rejet populaire.

En vérité, chacun – à commencer par Nicolas Sarkozy – connaît l’ampleur de la sanction. Des voix – celles de Alain Juppé, de François Baroin – se lèvent pour la reconnaître, les élus UMP grognent, les ministres s’inquiètent. Des boucs-émissaires sont d’ores et déjà tout désignés – l’ouverture, qui se retourne contre son auteur, le débat sur l’identité nationale et Eric Besson, son inventeur, qui ont « fabriqué », comme je le pressentais ici-même, le retour du vote en faveur du Front national, certaines « réformes », comme celle des retraites, qui inquiètent. Il y aura, chacun le sent, des conséquences lourdes à tirer à droite de ces régionales, à condition toutefois que le message du 21 mars confirme celui du 14. Ce quinquennat, blessé, et ce Président, décalé, ne peuvent se poursuivre à l’identique après le succès, que j’espère, de la gauche.

A gauche, justement, se dessine un nouveau paysage, porteur d’espoir, mais aussi d’interrogations. Le Parti socialiste, je l’ai écrit dans « Mission impossible ? », souffre de trois crises : le projet – nous en reparlerons dès le 22 mars – le leadership – ce sera l’affaire des primaires – la stratégie. Sur ce plan là, les régionales apportent un début de clarification. Au lendemain des Européennes, on s’en souvient, certains de mes camarades avaient porté un jugement plus que pessimiste sur l’avenir du Parti socialiste, le donnant pour « mort ». De bonne foi, sans doute ils avaient placé leur espoir dans un rassemblement « rose/vert/orange », autrement dit dans un dépassement du Parti socialiste au profit d’une coalition avec les écologistes et le Modem. Par analyse, par conviction, et non par sectarisme ou par antipathie, je n’ai pas adhéré à ces martingales – vous vous souviendrez que je l’ai écrit dans ce blog dès cet été, pour expliquer mon refus d’aller à Marseille puis à Dijon. Je n’ai jamais cru, en effet, à la disparition du courant socialiste, mais à sa nécessaire rénovation, et ai toujours écarté la perspective, séduisante mais illusoire, d’un « Parti démocrate » à la française. Ce schéma est mort le 14 mars. Parce que le Parti socialiste est redevenu le coeur des forces d’opposition. Parce que les écologistes, tout en s’installant, n’ont pas réussi leur pari de nous enterrer. Parce que le Front de gauche pèse encore. Et, enfin, parce que le Modem, à force d’être asservi à une stratégie purement présidentielle, n’a pas résisté à l’égotisme de son chef – certes traité de façon peu élégante par Corinne Lepage, qui a « pris son bénéfice » et s’en va en dénonçant des dérives… qu’elle connaissait dès son adhésion au Modem – et à l’illisibilité de sa posture. François Bayrou n’est pas fini, mais son parti disparaît, petit à petit, de la carte électorale et se met, de facto, à l’écart de tout système d’alliances.

Les forces de gauche et écologistes ont au contraire conclu, assez facilement en vérité, une nouvelle alliance, une nouvelle unité. Peu importe les formules – « rose/rouge/vert », gauche solidaire, gauche sociale, écologiste et républicaine – un nouveau front est né, qui peut, j’en suis convaincu, nous amener à un brillant succès dimanche. En meeting à Montbéliard mardi soir, avec Martine Aubry, pour soutenir Marie-Guite Dufay dans son combat contre Alain Joyandet, j’ai été frappé par l’ampleur et la chaleur du rassemblement, réunissant plus de 1200 personnes, par la volonté d’alternance qu’il portait. Faut-il y voir le « new deal » qui nous amènera à la victoire en 2012 ? Une chose en tout cas, est claire : la victoire, si elle doit advenir, passera par là ! Pour autant, nombre de discussions sont encore devant nous. Les primaires seront-elles ouvertes à toute la gauche et aux écologistes ? Une candidature unique au premier tour de la présidentielle est-elle possible ? Serait-elle souhaitée par tous les partis de gauche ? Est-ce la bonne formule ? Faudra-t-il organiser la pluralité des groupes parlementaires par un partage équilibré des circonscriptions législatives ? Pouvons-nous, surtout, construire ensemble le projet de société entraînant, ancré à gauche, mais aussi crédible et conscient de la dureté des temps, de la force des contraintes qui pèseront sur nous en 2012 ? On le voit, les questions ne manquent pas, elles sont lourdes de conséquences et de sens. L’alliance des régionales est un début, encourageant, elle n’est pas, loin s’en faut un aboutissement : l’Union, demain comme hier, sera un combat.

En attendant, il reste, dimanche 21 mars, à confirmer, mieux à amplifier, le message du premier tour. Je ne crois pas, je vous l’avoue, au ressaisissement de la droite, d’autant plus qu’elle n’a, par son déni de réalité et son absence complète de remise en cause, donné aucune raison à ceux de ses électeurs qui ont exprimé leur mécontentement au premier tour de changer d’avis. Je sens, au contraire, l’envie à gauche de sanctionner plus lourdement encore ce pouvoir inefficace et méprisant. Il fallait, pour cela, deux conditions. Le rassemblement, tout d’abord : il a été fait, vite et bien. Et puis, la mobilisation. Elle se poursuit, et devra se poursuivre jusqu’à la dernière minute : il y a, aussi, des abstentionnistes à gauche. J’y contribuerai comme je l’ai fait depuis le début de cette campagne, en meeting ce soir à Caen aux côtés de Laurent Beauvais, Président de la Région Basse-Normandie. Pourquoi le cacher, toutefois : j’ai confiance.