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Crise politique

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 25/03/2010 à 12:03
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Les suites des élections régionales des 14 et 21 mars continuent d’occuper l’actualité politique. Nicolas Sarkozy avait tenté, en vain, de banaliser le scrutin avant son échéance, annonçant des « conséquences locales pour des élections locales ». L’ampleur du désaveu subi par son camp l’oblige à revoir sa position : il s’agissait bien d’élections nationales, marquées par une sanction violente de l’UMP, qui appellent des réponses nationales. Depuis lundi, le Président de la République tente de reprendre la main mais, faute de crédibilité personnelle, s’enfonce petit à petit dans une crise politique à l’issue incertaine.

Le message des 14 et 21 mars est, en effet, un signe d’inquiétude, d’angoisse sociale, de mécontentement de la majorité des électeurs qui ont choisi le vote à gauche, la protestation ou l’abstention pour marquer leur défiance à l’égard du pouvoir. Le pays, qui a renoué avec les passions politiques à l’occasion de la campagne présidentielle de 2007, retombe dans la morosité et boude les urnes, le gouvernement est, à nouveau, brutalement rejeté, le Président, qui avait tant promis, qui a si peu tenu et beaucoup menti à l’électorat populaire, est inaudible et démonétisé. Les Français, dans leur majorité, ont fait confiance à la gauche pour gérer leur région, pour déployer à l’échelle locale des politiques protectrices et solidaires, ils attendent d’elle, au plan national, une offre politique à la fois ambitieuse et rassurante. C’est bien un appel au changement de politique qui a été lancé les 14 et 21 mars, un appel confus sans doute, sans expression revendicative explicite, mais clairement de nature sociale. Les Français, j’en ai la conviction, auraient espéré – sans y croire de la part de Nicolas Sarkozy – une inflexion forte de la politique fiscale – qu’aurait par exemple symbolisé l’abandon du bouclier fiscal – et des mesures de justice sociale, concernant le pouvoir d’achat, l’emploi ou les services publics. Sans doute, aussi, des remises en cause de certains dysfonctionnements républicains – je pense par exemple à la réforme des collectivités locales ou au débat sur l’identité nationale, qui a encouragé le retour au premier plan du Front national – auraient elles été appréciées, ou du moins comprises.

Nicolas Sarkozy a méprisé ce message, il a ignoré ces attentes, il s’est adressé à son seul camp, l’UMP, sans pour autant le convaincre. Sa première réponse a été un remaniement très technique, un peu dérisoire : la rentrée d’un villepiniste, apparemment sans l’accord de son mentor, d’un chiraquien utilisé à contre-rôle et d’un centriste n’a pas d’autre visée, ni d’autre portée que de tenter de rassurer les différents du parti majoritaire. Son intervention d’hier, délivrée sur un ton hésitant entre l’agacement et la solennité, ne s’adressait qu’à la droite, avec au demeurant de grosses, d’énormes ficelles : accent anti-européen avec la menace d’une crise sur la PAC – oubliant que l’abandon des quotas a été acté lors de la Présidence française de l’Union européenne en 2008 – geste en direction des médecins – sans contenu précis – annonce d’une loi sur la burqua – qui ne ramènera pas au bercail de la droite l’électorat capté par le Front national, au contraire – reprise du discours sur la sécurité – auquel personne ne croit plus de la part d’un homme qui a en charge cette question depuis 2002. Ce bric à brac fait rafistolage, ce sont des mesures de raccroc, déjà promises mille fois et à chaque fois démenties. La promesse de « résultats » lancée par le chef de l’Etat peut se retourner contre lui, lui revenir en boomerang, d’autant plus qu’il s’agit pour lui, désormais, d’un point faible. Son volontarisme a plu, son bagout a impressionné, les Français sont aujourd’hui sceptiques, déçus par des actes si éloignés des paroles, et justement… par l’absence de résultats. La principale annonce de la semaine est bel et bien, en vérité, l’abandon de la taxe carbone. Il s’agit là d’un recul majeur, de la part d’un Président qui s’était affirmé écologiste, qui avait hier revendiqué l’exemplarité française en la matière pour expliquer aujourd’hui la nécessité d’une action européenne préalable. Ce retrait n’est pas seulement piteux, il est grave, car il marque un désintérêt profond, au profit d’intérêts électoraux étroits et au demeurant hypothétiques, d’une priorité politique majeure. Celle-ci avait été mal exécutée – c’est ce qu’avait souligné le Conseil Constitutionnel dans sa décision de décembre 2009 – elle n’avait pas pour autant perdu sa pertinence. Nicolas Sarkozy avait exclu tout changement de cap et toute pause, en réalité il opère à la fois un spectaculaire virage à droite, ce qui devrait faire réfléchir les survivants de « l’ouverture », s’ils conservaient un minimum de valeurs de gauche – je pense pour ma part qu’aucune alliance n’est interdite pour cette droite qui se berlusconise de plus en plus – et un net ralentissement, concentrant toute son énergie sur la réforme des retraites.

Ces manoeuvres ne trompent pas les Français, qui ne croient plus ce Président aussi discrédité que ne l’était son prédécesseur Jacques Chirac à la fin de son quinquennat. Ils ont déjà entendu tout cela, ils ont attendu la réalisation de ces engagements, ils connaissent désormais les trucs du bateleur, qu’ils observent à la fois blasés et désenchantés. La difficulté, pour Nicolas Sarkozy, est que les électeurs de droite ne seront, à mon avis, guère plus convaincus que les autres, alors que c’est à eux seuls qu’il s’adresse, et que la discorde s’installe dans son camp. La mésentente entre le Président et le Premier ministre est, tout d’abord, patente. François Fillon, devenu plus populaire que son chef, est désormais l’objet de la jalousie de celui-ci. Il a, en quelques jours, subi plusieurs humiliations : il voulait démissionner pour donner du sens à sa reconduction, cela lui a été refusé, il espérait un vrai remaniement pour consolider un gouvernement fragilisé par la défaite de 20 ministres lors des élections régionales, et ne l’a pas obtenu, il a, enfin, été interdit de parole après son succès, insultant pour le Président, devant le groupe parlementaire UMP, et a du annuler son intervention sur TF1. L’homme est flegmatique, expérimenté et plutôt loyal, mais cela fait tout de même beaucoup. Il sait désormais être en sursis, disposer d’un CDD avec une mission unique, la réforme des retraites, et placé sous la surveillance d’un supérieur qu’il irrite. Leurs routes vont s’écarter, et cela ne se fera pas sans frottements ou sans heurts : ce n’est pas ainsi qu’on dirige, sereinement, un Etat en temps de crise. Cerise sur le gâteau, Dominique de Villepin, le rival honni, longtemps promis à un « croc de boucher » et maintenant rescapé du procès Clearstream, lance un mouvement dont la destinée, revendiquée par ses proches comme François Goulard, est bel et bien la présidentielle de 2012. Nicolas Sarkozy, décidément, a perdu son savoir-faire : c’est pour cela qu’il a perdu si largement les élections régionales, c’est pour cela que ses réponses à la défaite approfondissent la crise politique au lieu de lui donner une issue.

Le Président, j’en suis convaincu, n’est plus maître de son destin. Il aurait dû se remanier, modifier sa façon d’être et d’agir, le contenu de ses politiques, il se contente de poursuivre son action – peut-être en pire. Comme je l’ai écrit dans « Mission impossible ? », la gauche socialiste, si elle sait faire face à ses trois crises – idéologique, stratégique, de leadership – a rendez-vous avec l’alternance, avec le vrai changement politique. Y est-elle prête ? La semaine écoulée a montré ses atouts – majeurs – et ses difficultés – non négligeables. J’y reviendrai ici, pour étayer ma conviction : notre responsabilité est lourde, nous nous devons d’être imaginatifs, cohérents, et de tracer les voies du rassemblement. C’est ce que l’on attend de nous, c’est cette espérance qui (re)naît que nous n’avons pas le droit de décevoir.

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