Europe : mauvaise passe

J’ai naturellement, ces dernières semaines, consacré l’essentiel de mes posts sur ce blog à l’actualité politique – la campagne des élections régionales, le déroulement de celles-ci, leurs suites. Cela ne m’a pas empêché, évidemment, de travailler à la préparation de la Convention nationale du Parti socialiste sur le « nouveau modèle de développement », qui va entrer dans sa phase décisive – nous en parlerons ici très prochainement – et de suivre de près – on ne se refait pas – la réponse de l’Union européenne à la crise grecque. Le Conseil européen du 25 mars a apporté une solution permettant, en principe, de prémunir la Grèce des effets de la spéculation. Je m’en réjouis, bien sûr, sans me satisfaire des modalités retenues.

L’Europe, en vérité, traverse une mauvaise passe. Le débat, ces dernières semaines, a fait rage. Les Européens, dans un premier temps, avaient arrêté le principe d’un soutien à la Grèce, tout en lui demandant des efforts pour rétablir la situation de ses finances publiques. J’avais salué cette décision comme une avancée, espérant que l’esprit de solidarité l’emporterait in fine sur la tentation du chacun pour soi. La Grèce a ensuite, sous l’impulsion de George Papandréou, pris des engagements de diminution drastique de ses déficits, provoquant au demeurant des réactions populaires fortes et compréhensibles. Il pouvait dès lors sembler logique qu’une issue positive advienne rapidement et dans de bonnes conditions, d’autant qu’est apparue l’idée d’un fonds monétaire européen (FME), dont la création aurait permis aux pays membres de l’Union de traiter les déséquilibres affectant tel ou tel d’entre eux. C’est, au contraire, à ce moment que la discussion s’est tendue et pour tout dire dégradée, lorsque la Chancelière allemande, Angela Merkel, a refusé d’aider la Grèce, envisagé publiquement l’éviction de l’euro d’un pays laxiste, et suggéré l’intervention du Fonds monétaire international (FMI), réclamée en retour par le Premier ministre grec. A la veille du Conseil européen, la situation, malgré les mesures prévues par les ministres de l’économie et des finances de la zone euro, n’était pas tout à fait stabilisée. Un compromis a pu être trouvé, laborieusement, prévoyant l’octroi de prêts à la Grèce, en cas d’attaques spéculatives, couplé à l’intervention du FMI. Pendant toute cette période s’est manifestée bruyamment une évidente mésentente entre la France, partisane de la solidarité et de la régulation, et l’Allemagne, campant sur une position restrictive.

La solution trouvée a certes le mérite d’exister : elle n’en représente pas moins un triple échec. Le pire a été évité – l’abandon par la zone euro d’un de ses membres, qui eût constitué un signal désastreux et favorisé l’offensive financière contre d’autres Etats, le Portugal et sans doute l’Espagne au premier chef. Je suis pour ma part persuadé que cela aurait signifié, à brève échéance, la fin de l’euro, au bénéfice d’un noyau dur monétaire pourvu de politiques budgétaires peu expansives. Cela ne saurait consoler un cœur européen des reculs enregistrés par ailleurs. Le premier échec est celui de l’Europe elle-même. La Grèce a été soutenue, certes, mais à quel prix ! Le FMI est finalement intervenu pour voler au secours d’un pays membre de l’Union européenne – qui plus est de l’ancienne Union européenne à 15. Certains diront que c’est son rôle, son métier, ce qui est vrai. Il s’agit aussi pour l’Union européenne – je rejoins en cela, une fois n’est pas coutume, le sentiment du Président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet – d’une véritable humiliation. Le FMI, en effet, est sollicité du fait de l’incurie, de l’aboulie plutôt, des Européens – qui ont renoncé, pour des motifs de coût, certes, mais aussi faute de volonté politique, à créer un FME. Il faut donc constater que la solidarité s’est exercée de manière faible et contrainte, et que la mollesse de la mobilisation ne suffira peut être pas – sans doute pas – à décourager demain les spéculateurs.

Cette grave déficience constitue un sévère revers pour Nicolas Sarkozy. Le Président de la République aime, depuis son élection, à se présenter comme le maître de l’Europe, à se faire le chantre du volontarisme, à revendiquer le « retour de la France en Europe ». Il avait su, de façon assez illusoire comme je l’ai montré dans « Mission impossible ? », faire croire à la réussite de la Présidence française de l’Union européenne, en réalité active mais brouillonne et sans grand résultat. Un bilan plus serein et objectif de son action européenne depuis 2007 le montre au contraire davantage adepte du coup de boutoir et du coup de menton que bâtisseur d’Europe. Plusieurs de ses attitudes – le relâchement des déficits publics français, la création de l’Union méditerranéenne, conçue à l’origine comme concurrente de l’Union européenne et réservée aux pays riverains de la mer commune, sa familiarité et son arrogance – avaient favorisé un éloignement marqué entre la France et l’Allemagne : sa relation avec Angela Merkel, loin d’une proximité surjouée, est en fait médiocre, voire distante. Dans la crise grecque, le Président français a payé l’addition de son inconséquence, et cédé à l’essentiel des arguments de l’Allemagne. Il s’est gardé, là, de toute forme de triomphalisme, et pour cause : il a baissé pavillon et laissé l’Europe s’engager dans la voie d’une politique de rigueur financière généralisée. En Europe, aussi, Nicolas Sarkozy est affaibli, voire dévalué.

Mais le succès allemand, indéniable, est une victoire à la Pyrrhus. L’Allemagne, depuis l’origine, est aux postes de commande de l’Europe, solidairement avec la France. Elle est d’ailleurs, traditionnellement, plus allante que nous sur la méthode communautaire. Angela Merkel a, cette fois, mis le frein. Ce n’est pas, à vrai dire, totalement surprenant. On sait que l’Allemagne, traumatisée par le souvenir de l’hyper-inflation des années 20, qui a fait le lit du nazisme, est plus qu’attachée à la stabilité financière : celle-ci fait partie de la culture nationale, des valeurs de la République fédérale d’Allemagne. Angela Merkel, par ailleurs, est dans une situation politique paradoxalement délicate, malgré sa récente et confortable réélection : elle se trouve en effet à la tête d’un gouvernement de coalition avec les libéraux, partenaires malcommodes, et prépare des élections régionales pas forcément simples. Elle a donc durci sa position, pour donner satisfaction à une opinion publique farouchement allergique à tout laxisme. Son attitude n’en est pas moins regrettable, et témoigne d’un nouvel égoïsme allemand, qui tourne le dos à l’esprit des pères fondateurs de l’Europe. Politiquement compréhensible dans une logique nationale, sa position n’est ni courageuse, ni constructive sur le plan européen, elle est donc très inquiétante pour l’avenir de la construction européenne. Je le déplore.

L’Europe, ces dernières années, s’est en vérité, faute d’idéal, de leadership et de courage – qualités qui avaient permis à François Mitterrand, Jacques Delors et Helmut Kohl de relancer la construction européenne, de lancer l’élargissement, de mettre en route l’euro – immobilisée. Les causes de cette impuissance sont nombreuses : affaiblissement d’une Commission mal dirigée par José-Manuel Barroso, choix peu entrainant des nouveaux responsables prévus par le Traité de Lisbonne, mésentente franco-allemande et absence de vision de Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, hégémonie des droites…. Toujours est-il que l’Union actuelle est dominée par un intergouvernementalisme stérile, dépourvue de volonté et de solidarité, incapable de produire une réponse forte à la crise à travers un plan de relance digne de ce nom, inapte à définir des politiques économiques, culturelles, sociales à la hauteur des attentes des Européens. Ce constat ne me décourage pas, il ne me pousse pas dans l’euro-scepticisme. Je reste convaincu que l’Europe est notre avenir, ou plutôt que notre avenir sera européen ou bien ne pourra que décevoir et décliner. Je souhaite donc que la gauche inscrive à nouveau la perspective européenne au cœur de son projet. Comptez sur moi pour militer avec force en ce sens.