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Découplage

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 31/03/2010 à 11:59
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Les élections régionales s’éloignent, et le débat politique qui en résulte se met progressivement en place. La droite, après une semaine terrible, serre les rangs et se rassemble, de manière très artificielle, derrière son chef blessé, la gauche, sans succomber à l’euphorie légitime d’une belle victoire, se prépare. Regardons y de plus près.

Nicolas Sarkozy est bel et bien comptable de la déroute de son camp aux élections régionales. Cette défaite, explique-t-on à l’UMP, était fatale à mi-mandat, elle était inévitable dans la crise, elle n’a pas grande signification, les élections nationales, les vraies, corrigeront le tir. Les élections régionales en Italie montrent, hélas, la vacuité de ce raisonnement. Elles sont marquées par une victoire, surprenante au demeurant, de Silvio Berlusconi et de ses alliés de la Ligue du Nord, montrant au passage une préoccupante droitisation de la vie politique italienne – c’est dans cette direction là que se prépare la succession du Caïman – malgré une honorable résistance de la gauche, encore en reconstruction. Le Président de la République paie l’addition dans les sondages et se trouve dans la situation baroque, d’un retard de vingt points dans les enquêtes d’opinion sur son Premier ministre, François Fillon, étrangement préservé de l’impact de la débâcle régionale de la droite. Ce découplage, inédit sous la Vème République, a de quoi surprendre, pour le moins. Le Chef du gouvernement a, en effet, été le principal animateur de la campagne de l’UMP, il s’est beaucoup dépensé et déplacé, et c’est aussi sa politique qui a été durement sanctionnée. Je suis, au demeurant, persuadé que sa popularité est assez factice, ou superficielle, que c’est sa personnalité, qui semble dure et sereine, que valorisent les Français, comme pour souligner le contraste avec celle du Chef de l’Etat, dont la fébrilité est désormais insupportable à beaucoup de nos concitoyens. Il s’agit là, au fond, d’un problème d’incarnation. Sur un fond commun de rejet de la droite, de la politique suivie depuis 2007, tout se passe comme si François Fillon, en majesté comme dans l’interview donnée au « Journal du Dimanche », se comportait en Président, alors que Nicolas Sarkozy, faute de hauteur, de distance ou de sagesse, apparaît comme le premier des ministres, puni par leur échec.

Cette situation, on le devine, ne pourra pas durer indéfiniment. Bien sûr, la droite feint le rassemblement. Que pourrait-elle faire d’autre ? Jean-François Copé, le président du groupe parlementaire UMP, soutient, la main sur le cœur, Nicolas Sarkozy, qu’il n’estime plus, pour solidifier l’adhésion des députés…. autour de son projet personnel pour 2017. Dans le même temps, il suggère sa propre politique, son propre pacte, par exemple en imposant une loi sur la burqa, inconstitutionnelle, ou en préconisant l’annulation du bouclier fiscal, clé de voûte du sarkozysme : quel soutien précieux pour le Président ! Ses arrières-pensées sont apparentes, et cela ne trompe guère. Xavier Bertrand, le secrétaire général de l’UMP, qui a montré de sérieuses limites dans la campagne, prétend relancer son parti, notamment en organisant des conventions nationales comme avant 2007 : c’est tout sauf convaincant. L’unité laborieusement reconstituée du front majoritaire n’est en vérité qu’un leurre. En réalité, le doute s’est installé dans leurs rangs, et il a un nom, Nicolas Sarkozy. La plupart des députés de droite, des responsables locaux du parti défait, ne croient plus désormais en sa capacité à les faire gagner à nouveau, le voient au contraire comme un handicap pour les élections de 2012. Ils feignent de soutenir une nouvelle candidature de sa part, ils espèrent presque sans le cacher qu’elle ne se produira pas. De fait, les appétits présidentiels s’aiguisent. Celui de Dominique de Villepin, qui a fondé son « mouvement » avec grandiloquence mais sans impact fort, n’est pas nouveau, ni surprenant. Alain Juppé, en appelant à des primaires à droite, si le Président de la République, « pour une raison ou pour une autre », ne se représentait pas, et en marquant son intérêt pour une candidature dans ce contexte, a révélé ses intentions. Et l’on imagine aisément que François Fillon, condamné à un bail précaire à Matignon mais protégé par sa relative popularité, peut se voir en recours pour l’après-Sarkozy, comme Georges Pompidou le fut pour un de Gaulle déboussolé après Mai 68. Bref, à droite, la crise politique s’approfondit, les brèches sont béantes, et le fragile colmatage en cours ne résout rien.

La gauche, au contraire, bénéficie d’une vraie dynamique, plus forte qu’en 2004 au lendemain des précédentes régionales : à elle de la transformer en élan. Il y a désormais dans le pays, comme l’a écrit « Libération » lundi, un désir de gauche, en tout cas une attente de gauche. La victoire de la gauche, en 2012, est à la fois souhaitée et prédite, la crédibilité comparée du Parti socialiste et de la droite tourne, fût-ce encore faiblement, à notre avantage. A nous, maintenant, de bâtir les conditions de l’alternance. Trois chantiers sont, à cet égard, devant nous. Le premier, le principal, est celui du projet. La convention nationale sur « le nouveau modèle de développement », dont j’ai la charge, entre maintenant dans sa phase décisive. Les treize ateliers mis en place en janvier ont remis leurs rapports, inégaux bien sûr, incomplets sans doute, mais intéressants et riches. Leurs travaux seront mis en ligne sur le site du Parti socialiste, dans les prochains jours, et ainsi soumis à la discussion – étant entendu qu’ils engagent leurs auteurs et non, à ce stade, le Parti socialiste. Parallèlement, le « comité de pilotage » de la convention, que je préside, et les rapporteurs généraux, travaillent d’arrache pied à la rédaction d’un texte qui sera avalisé par le Conseil national du Parti socialiste le 27 avril, avant d’être soumis au vote des militants, et adopté le 29 mai 2010. Nous devons viser l’écriture d’un projet ambitieux, ancré à gauche, redéfinissant le progrès dans la monde de l’après-crise, réactualisant nos valeurs, promouvant à la fois l’efficacité économique, la justice sociale, notamment au travers d’une véritable révolution fiscale, et l’excellence écologique. Je souhaite que nous soyons aussi conscients des contraintes – à commencer par la dette publique, écrasante – qui pèsent sur nous, et fidèles à nos engagements internationalistes et européens. Nous aurons sans doute des débats à trancher – notre rapport à l’Europe, justement, l’ampleur de nos efforts en matière de finances publiques, le degré de protection extérieure que nous devons atteindre, la définition du périmètre de l’Etat et de la puissance publique : il faudra procéder aux clarifications utiles, indispensables mêmes. J’y veillerai.

Nous devons aussi réussir la rénovation de notre parti, et à travers elle définir nos alliances et préparer le choix de notre candidat(e) à travers des primaires. J’aurai l’occasion d’en reparler. Pour aujourd’hui je me contenterai d’une interrogation sur la pertinence d’une candidature unique entre les socialistes et les écologistes. J’en vois bien les avantages : elle permettrait à la gauche solidaire de virer en tête au premier tour, et lui donnerait une base large. Mesurons-en aussi les inconvénients possibles : les forces pourraient ne pas s’additionner, sur la base d’un programme quelque peu acrobatique, nous privant de réserves au second tour et ouvrant la voie, au premier, à une candidature écologiste indépendante, plus favorable à la droite. Comme beaucoup, je garde en mémoire les précédentes expériences de candidature unique à gauche, en 1965 et 1974, qui par deux fois débouchèrent sur une défaite de François Mitterrand. On l’aura compris, je suis, à ce stade, réservé et plutôt favorable à une confrontation amicale et organisée au premier tour, suivie d’un rassemblement au second, puis d’un accord législatif. Qu’en pensez-vous ?

Un mot, enfin, sur les candidatures éventuelles à la présidentielle. Je lis, bien sûr, les sondages qui se multiplient depuis quelques jours. Ils montrent à la fois la position de force de la gauche, une situation encore très ouverte face à une échéance assez lointaine, et une indéniable « envie d’ailleurs ». Tout ceci doit être médité. Je maintiens, pour ma part, mon point de vue. Les primaires doivent être une compétition et non un plébiscite, un moment démocratique et non un simulacre, elles confronteront des sensibilités, des générations et des incarnations différentes. A chacun, le moment venu, de s’y investir, avec esprit de responsabilité et détermination, de prouver le sens de telle ou telle candidature, de prendre ses risques, de proposer un projet et une gouvernance au pays. J’ai confiance dans notre sagesse collective pour réussir ce rendez-vous et en faire le creuset de notre victoire, qui, si elle advient, sera celle d’un homme ou d’une femme évidemment, mais aussi celle d’une équipe et, surtout, celle de nos idéaux mis en actes.

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