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Articles de avril 2010


Le sens d’une unanimité

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 29/04/2010 à 11:42
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Le Conseil national du Parti socialiste a voté à l’unanimité le texte de la Convention nationale sur le « nouveau modèle de développement » dont j’ai assuré le pilotage. L’évènement est assez rare pour être signalé – à dire vrai, je ne conserve pas le souvenir d’un tel vote. Sa signification doit être analysée. Par-delà les félicitations dont je fais l’objet – elles me font plus plaisir que les blâmes, mais ne me grisent pas – je veux tenter de le faire ici.

Certains minimisent l’importance de ce vote, d’autres en exagèrent la portée. Les pessimistes ont, en général, peu ou pas participé à nos travaux, ils n’ont pas voulu marquer leur désaccord avec un texte qui recueille l’assentiment d’une large majorité, et se contentent de le critiquer dans les couloirs ou d’en dénigrer la qualité. Les optimistes au contraire, y voient un tournant décisif, pensent que nous avons changé de paradigme et que tout est dit sur la configuration du parti en vue de 2012. Les médias, de leur côté, sont partagés. Tous soulignent l’habileté du texte, qui a conduit au rassemblement inédit des socialistes, tous reconnaissent son intérêt, sa proximité des préoccupations populaires, son ancrage à gauche, mais certains y voient comme « un parfum » – à leur nez désagréable – de 1981, ou, dans une version plus indulgente, nous invitent encore à « faire encore un effort ». Ce débat, en soi, est sain : l’unanimité a un sens politique fort, l’unanisme est souvent une hypocrisie ou une indifférence. Je préfère, d’ailleurs, qu’il ait lieu au grand jour plutôt que d’être esquivé, ou bien mené subrepticement dans des salons feutrés où des journalistes sont abreuvés de petites phrases : convenons que, pour l’heure, ce n’est pas ce qui prédomine.

J’en viens au fond : que signifie cette unanimité ? J’y vois le produit d’une situation, la confirmation d’un état d’esprit, et le résultat d’une méthode. La situation, j’en ai déjà parlé ici, c’est la crise et son impact sur nos positions. Cette crise n’est ni conjoncturelle ni mineure. On voit, avec le séisme financier qui atteint la Grèce et ébranle l’euro, qu’après avoir touché les établissements financiers elle vise désormais les Etats mal gérés. Elle remet en cause les certitudes, elle démode les vieux clivages, elle nous appelle à être à la fois plus radicaux, plus à gauche, et plus réalistes, plus rigoureux. Dans cette tourmente, il aurait été fou de reproduire, une fois de plus, nos sempiternels positionnements de Congrès, d’opposer les « laxistes » au « dépensiers », la « première gauche » à la « seconde », les « socio-libéraux » aux néo-guesdistes », les « rénovateurs » aux « conformistes ». Nous avons su dépasser cela, en tout cas nous l’avons tenté. C’est pourquoi, j’ai parlé, à propos de ce texte, d’une ambition crédible. J’ai aussi été frappé, tout au long de nos travaux, par l’esprit de responsabilité, la volonté d’unité qui nous ont, tous, animés. Les socialistes savent que l’alternance est possible – d’aucuns diront probable – ils ont conscience à la fois de la nécessité de changements profonds et de la complexité de la situation du pays et de l’Europe, ils entendent se préparer collectivement et sérieusement à l’exercice des responsabilités. Entendons-nous : les « sensibilités » du Parti ne sont pas mortes, Benoit Hamon n’est pas François Hollande, Henri Emmanuelli diffère de Manuel Valls. Mais les écarts, même si personne ne l’avoue, se sont réduits. C’est, en tout cas, ce que j’ai constaté en animant ces discussions, du premier au dernier jour.

Je crois, enfin, au succès d’une méthode, celle que j’ai appliquée et qui avait déjà fonctionné entre 1995 et 1997, alors que j’étais le secrétaire national aux Etudes de Lionel Jospin. C’est ma seule fierté. Ce texte n’est pas mon oeuvre, j’y ai contribué bien sûr, j’ai veillé à son équilibre et à la cohérence de son architecture, j’ai été à la manoeuvre pour arbitrer entre les diverses propositions, mais il a été rédigé pour l’essentiel par des jeunes gens brillants – Alexis Dalem, Matthias Fekl, Laurent Olléon, Romain Beaucher, avec le concours de Thomas Chalumeau – il a été nourri d’innombrables apports, de toutes origines, et des travaux de 13 ateliers, il a été enrichi par les échanges sur la COOPOL. Si j’avais été le seul auteur de ce texte, j’aurais sans doute écrit les choses autrement, j’aurais valorisé certaines propositions, j’en aurais négligé d’autres. Ce n’était pas ma fonction. Le rôle que je revendique, en revanche, est celui d’ « accoucheur » de notre unité. Pour y parvenir j’ai, en accord avec Martine Aubry, utilisé trois ingrédients : le travail, l’écoute, l’ouverture. Le travail, parce que l’élaboration de ce projet a mobilisé les ressources du Parti plus que nous ne l’avons fait depuis pratiquement 13 ans. L’écoute, parce que j’ai choisi, délibérément, de dialoguer avec ceux qui ne pensent pas comme moi, de réfléchir à leurs suggestions, d’intégrer les plus pertinentes, de tenter de les convaincre, aussi, de la validité de mes raisonnements. L’ouverture, enfin, par l’audition des milieux intellectuels ou de la société civile proches de nous, par le débat sur internet. Tout ceci est perfectible. Le temps nous a manqué, j’aurais aimé ouvrir davantage les portes et les fenêtres, être plus « participatif » – il est bien des usages à ce mot. Mais je crois que le résultat, avec ses limites, est probant.

Je parle donc la tête haute aux esprits chagrins – il y en a au Parti socialiste, il en existe même ici. Ce texte n’est pas un reniement ou une abdication, il est social-démocrate et de gauche, il est ambitieux et réaliste, il est, j’en ai la conviction, un bon compromis – ce qui suppose, par définition, que personne n’en soit totalement satisfait. Il n’est pas une collection d’oxymores ou un collier de platitudes, il contient beaucoup d’idées, dont certaines sont plus abouties ou plus convaincantes que d’autres, il marque une volonté. Prenez le donc pour ce qu’il est : un socle, une matrice, une stratégie. Et plutôt que de faire son procès, discutez le, amendez le. Car, oui, j’en suis d’accord, il nous reste encore bien des efforts à faire pour nous mettre à la hauteur des défis économiques, sociaux, environnementaux qui nous attendent si nous revenons au pouvoir, il nous reste bien du chemin à faire si nous souhaitons recréer l’espoir et regagner la confiance. Mais cette unanimité minutieusement construite est, je l’ai dit et le répète, une bonne nouvelle pour tous ceux qui, en France, veulent l’alternance en 2012. J’ai voulu innover et rassembler. L’innovation, par définition, est imparfaite ou contestable, le rassemblement est un fait politique, et il va compter. Ce n’est qu’un début, continuons le combat !


Réformisme radical

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 26/04/2010 à 11:44
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Les deux jours qui viennent vont être largement consacrés à la finalisation du texte sur le « nouveau modèle de développement », qui sera examiné ce soir par le Bureau national avant d’être adopté demain en Conseil national. La première version, discutée par le Parti mardi dernier, a dans l’ensemble été bien accueillie, à quelques exceptions près. Gérard Collomb y a vu une conception « doloriste » de l’économie et une synthèse factice. Jack Lang – qui il est vrai nous montre depuis deux ans le droit chemin d’une opposition forte et résolue au sarkozisme – l’a jugé « trop techno » et pas assez à gauche. Faut-il pour autant ressusciter à ce sujet les vieux clivages du Parti socialiste – les « réalistes » contre les « laxistes », les « modernes » contre les « archaïques », les « sociaux-libéraux » contre les « socialistes », bref la « droite » du parti contre sa « gauche » ? Le « Journal du Dimanche » a été jusqu’à m’opposer à François Hollande, le campant en « dernier réaliste » face aux « nouveaux radicaux » dont je serais le chef de file. Cela me paraît, pour tout dire, un peu exagéré.

Tout texte d’importance est l’objet d’une bataille d’interprétation, et c’est normal. On voudrait voir dans celui-ci un retour aux sources vers une gauche plus pure, plus abrupte, débarrassée des compromis excessifs causés par la gestion, retrouvant des valeurs parfois délaissées. Il serait le crépuscule du social-libéralisme, la fin de la parenthèse ouverte en 1983 avec le « tournant » de la rigueur et le choix définitif de l’ancrage monétaire européen. Pour ses défenseurs, ce serait une qualité, pour ses détracteurs, une dérive. On se doute que ce n’est pas mon sentiment. Ce que je constate, d’abord, pour avoir pas mal communiqué sur ce projet depuis une semaine, pour avoir rencontré beaucoup de gens, c’est l’intérêt que notre démarche suscite. Sans doute y a-t-il là un effet conjoncturel. La déroute de la droite et la possibilité de l’alternance braquent à nouveau les projecteurs sur nous, les idées du Parti socialiste, objet de dérision il y a quelques mois, même lorsqu’elles étaient justes, sont aujourd’hui scrutées avec curiosité, même lorsqu’elles sont inabouties. Mais il y a plus que cela. J’observe en effet que la presse économique elle-même, comme les « Echos », que « le Monde » ou « le Figaro » consacrent des pages entières à nos propositions, les discutent, les questionnent sans les dénigrer ou les rejeter. Cela signifie que sans être parfaites ou totalement convaincantes pour chacun, elles structurent et nourrissent le débat public, qu’elles sont consistantes et crédibles.

Je crois, en vérité, que ce travail marque un pas en avant. Je ne veux pas ici succomber à l’auto-satisfaction. On le sait, j’aurais aimé une démarche plus longue, plus ouverte, plus extravertie même. Régionales oblige, nous avons mené un travail discret et assez rapide. Mais il y a malgré tout eu une rupture sur la méthode. Cela faisait longtemps – depuis 1997 – que nous n’avions pas pas préparé un texte aussi sérieusement. Treize ateliers, pluralistes, ont élaboré des rapports de qualité, mis en ligne sur le site du Parti socialiste, discutés sur la COOPOL, le Comité de pilotage que je préside a suivi ces travaux et préparé le texte de façon très collective, avec le souci, compréhensible, d’innover tout en rassemblant. Il y a aussi, j’en ai la conviction, du changement sur le fond. Non, ce n’est pas un abandon du réformisme ou du réalisme de gauche, ce n’est pas un reniement ni un retour en arrière, mais une évolution profonde, que je souhaite partagée. Je ne pense pas, contrairement à Jacques Julliard, que la « deuxième gauche » rocardienne soit morte, je ne tire pas un trait sur la « culture de gouvernement », je ne rejette pas nos années au pouvoir, je reste fier des réformes que nous avons conduites, je ne mésestime pas la gravité extrême de la situation des finances publiques, je ne suis pas partisan d’une Europe forteresse mais bien d’une France motrice dans une Europe puissance. Sur tous ces points là, on ne m’opposera pas à Jacques Delors ou à Lionel Jospin : je suis, aujourd’hui comme toujours, un social-démocrate.

Toutefois, si l’on ne peut du passé faire table rase, il est aussi nécessaire de bouger fortement. La crise, en effet, est passée par là, elle ébranle les fondements du capitalisme, elle soulève de nouveaux défis, appelle la France et l’Europe à répondre face aux dangers d’un déclassement qui les menace, elle nous conduit à penser le projet d’une société plus juste, plus douce, à la fois plus créative et plus attachée aux biens communs. Bref, nous ne pouvions pas nous contenter de proposer « du sang, de la sueur, des larmes », de prétendre mieux gérer que la droite, nous avions, nous avons le devoir de concevoir des inflexions marquantes, substantielles, sans perdre de vue les contraintes – internationales, européennes, financières, sociales – qui pèseront sur notre action. C’est ce que fait le projet que nous construisons ensemble, qui se veut, selon moi, une ambition crédible. Nous avons au fond, paradoxalement, retrouvé le chemin de ce que nous avions appelé en 2002, avec Dominique Strauss-Kahn, le « réformisme radical ». Réformisme, parce qu’il s’agit bien, toujours, de changer graduellement la société, de bâtir un nouveau compromis progressiste. Radical, parce qu’il faut s’attaquer à la racine des problèmes, et parce qu’il est impossible, dans un monde en mutation, une Europe en perte de repères, une France où beaucoup souffrent, de se contenter de rustines ou de demi-mesures.

C’est ce souci, et non je ne sais quelle préoccupation tactique, je ne sais quelle intention de corriger une image, qui m’a guidé. Jusqu’alors, nous avons travaillé de façon intelligente et de bonne foi, en recherchant la synthèse – je le dis à mon ami Gérard Collomb, ce n’est pas un gros mot – de façon dynamique, sans accumuler les contradictions, sans élaborer des oxymores, mais en favorisant les convergences. Il y aura jusqu’à demain soir, puis lors des travaux des militants, des discussions, des critiques, des amendements : le Parti socialiste reste un parti de débat. Mais l’unité est possible, elle est souhaitable si nous travaillons jusqu’au bout en sincérité, avec la volonté d’inventer une nouvelle gauche. C’est le pari que j’ai fait en acceptant – après le Congrès de Reims que j’avais vécu de façon… inconfortable – la proposition de Martine Aubry d’animer cette convention : j’ai la conviction qu’il peut être gagnant.

PS : sur Jean-Marie Le Pen, à nouveau, hélas. Le vieux chef du Front national est, on le sait, un habitué des dérapages plus ou moins contrôlés. Comment, pourtant, ne pas réagir avec écoeurement et indignation lorsqu’il prétend, à l’occasion de la journée de la déportation, que les Juifs français, sous l’Etat français du Maréchal Pétain ont, « somme toute, bénéficié d’une indulgence » ou lorsqu’il affirme, contre toute vérité historique, que la Raffle du Vel d’Hiv n’était pas « d’initiative française » ? On retrouve là l’obsession antisémite qui a marqué toute sa carrière : c’est insupportable. Je condamne ces propos honteux. Et je ne peux m’empêcher de déplorer que le climat créé par une droite aux abois, depuis le pauvre débat sur l’identité nationale jusqu’à l’instrumentalisation de la burqua ou de la polygamie, ait rendu à l’extrême droite une audience qu’elle avait perdue.

PS 2 : Hélas, bis. Je trouve également regrettable d’avoir entendu ce matin sur RTL, dans la bouche d’Eric Zemmour, que « le fascisme de Mussolini fut à l’origine, et avant qu’il ne se dévoie dans son alliance avec l’Allemagne nazie, une tentative de réussir enfin une unité italienne qui avait ressemblé jusque là à une colonisation du Sud par le Nord ». Cet étrange révisionnisme lui permet ensuite d’affirmer qu’ « un siècle plus tard, les post-fascistes (de Gianfranco Fini) se constituent en derniers remparts d’une unité italienne qui a déjà été passée par pertes et profits par la ligue du Nord ». Je connais Eric Zemmour depuis 30 ans, et je sais son goût pour la provocation. Mais que de tels propos soient en quelque sorte légitimés sur la première radio de France me préoccupe au plus haut point : quelle drôle d’époque !


Sous le volcan

Catégorie : Actualité,Le Parti socialiste,Réflexions | Par pierre.moscovici | 21/04/2010 à 11:52
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Rentré lundi soir de Montréal, dans des conditions certes acrobatiques mais incontestablement chanceuses, j’ai consacré ma journée d’hier à rattraper le retard de travail accumulé du fait d’une longue absence, et présidé le Comité de pilotage de la Convention nationale sur un nouveau modèle de développement économique, écologique et social. Je reviens maintenant vers vous, pour faire le récit de ma semaine « sous le volcan ».

Il ne s’agit pas, je vous rassure, d’une chronique d’une mort annoncée, comme le roman culte de Malcolm Lowry. Je ne suis pas le Consul Geoffrey Firmin, et ma sobriété est presque excessive. Non, il se trouve seulement que mon séjour au Québec a été prolongé par les effets de l’éruption du volcan Eyjafjöll sur le trafic aérien. Malgré le désagrément, je ne m’en plains pas. Car cette semaine québécoise a été, une nouvelle fois, passionnante et délicieuse. Mon activité a en effet été diverse et riche. J’ai commencé par plusieurs conférences et débats à l’Ecole nationale d’administration publique, à l’invitation du Professeur Gil Rémillard, qui m’a aussi organisé plusieurs rencontres avec les milieux économiques et dont l’accueil fut efficace et généreux. J’y ai traité de la crise européenne – dont je parlerai à nouveau jeudi, dans le cadre d’un forum organisé par Terra Nova – des services publics en Europe, de l’attitude de la France face aux organisations internationales, et enfin du principe de précaution – sans imaginer que le monde aurait à en expérimenter aussi vite l’application, forcément discutée. Le deuxième volet de ma visite fut consacré à la coopération, exemplaire et vivace, qui se noue entre le pays de Montbéliard, la commune de Saint-Jérôme et la région des Laurentides. Nous sommes en train d’élaborer un partenariat de grande ampleur, à la fois économique, industriel, culturel. J’ai été impressionné, avec ma délégation – m’accompagnaient Martial Bourquin, Sénateur du Doubs, Gérard Bailly, Vice-Président de la CAPM, et Martine Ménigoz, responsable des relations internationales de l’agglomération – par les réalisations locales dans le domaine du véhicule électrique, de la filière bois, de l’économie sociale et solidaire : nous avons , nous aurons plus encore beaucoup à faire ensemble sur tous ces points.

Ce voyage a eu, enfin, une forte dimension politique et humaine. Nous sommes en effet arrivés à Montréal au coeur d’une crise majeure, mettant en cause le rôle du Premier ministre dans la nomination des juges, soupçonné d’être l’occasion de dons contestables au Parti majoritaire. J’ai eu l’occasion de rencontrer les principales forces politiques du pays. Le Chef du gouvernement libéral, Jean Charest, n’appartient pas à ma famille politique. Mais l’homme, je l’avoue, est diablement sympathique, intelligent et nos relations personnelles sont très bonnes. Je l’ai trouvé combatif face à une crise qui peut l’emporter, et à laquelle il ne survivra qu’en faisant la transparence sur les questions que se posent les Québécois. Ses réflexions sur la politique française et sur la conduite des primaires m’ont plus qu’intéressé. J’ai aussi, bien sûr, beaucoup discuté avec mes amis du Parti québécois, à commencer par Louise Beaudoin, toujours enthousiaste et entrainante, ainsi que les responsables du parti, Jonathan Valois et Daniel Turp. L’ « opposition officielle » se prépare avec méthode à l’alternance qui peut survenir dans deux ans, dans des conditions assez similaires à celles qui attendent le Parti socialiste : elle travaille à son projet, qu’elle veut progressiste. J’ai été frappé par l’attention qu’elle porte à la question de la laïcité, dont j’ai traité devant le Congrès Juif québécois. On se doute que nos entretiens furent chaleureux et proches. Et, puis, il y eut la cerise sur le gâteau, les deux jours supplémentaires dus à la fermeture de l’espace aérien européen, que j’ai passés à Québec, cette ville francophone et en vérité française, que j’adore. Comme l’an passé, plus encore peut-être, j’ai été séduit pas la gentillesse, le sens de la solidarité, la franchise des Québécois, j’aime définitivement ce pays, qui me reverra souvent – je l’espère.

C’est un autre volcan que je retrouve à Paris, celui de la politique. Celui-ci n’empêche pas les avions de voler, et l’éruption qui secoue le Parti socialiste est plutôt – c’est en tout cas mon souhait – créative. Toujours est-il que nous sommes confrontés, dans les semaines qui viennent, à des choix essentiels, dont le Bureau national de cet après midi traitera. D’ici au Conseil national du 27 avril, nous aurons, tout d’abord, adopté le projet d’un nouveau modèle de développement, qui sera soumis au vote des militants en mai. Le texte envoyé aux membres du Bureau national est accessible à tous, je ne vais pas le commenter ici. La presse, qui s’en est emparé, titre sur le « virage à gauche » du Parti socialiste. Je laisse chacun libre de sa lecture, celle -ci ne me choque pas plus qu’une autre. Il me semble en effet naturel qu’après la crise que nous traversons, causée par les déséquilibres majeurs induits par les dérives du capitalisme financier, nous soyons à la recherche d’un nouveau modèle, alternatif, d’un type de société différent, d’une politique plus douce et plus juste. Le Parti socialiste est une formation de gauche, qui doit retrouver le sens du progrès social, réinventer ce que nous avions appelé, avec Dominique Strauss-Kahn, le « réformisme radical » – parce qu’il s’attaque à la racine des problèmes et ne se contente pas de demi-mesures. Pour autant, nous devons aussi rester pleinement crédibles, et totalement conscients des contraintes que fera peser sur nous la situation terrible des finances publiques dont nous hériterons si nous revenons au pouvoir en 2012. Enfin, je suis convaincu que la gauche n’a de sens que si elle est internationaliste et européenne. Le texte que j’ai rédigé, avec d’autres, en bonne intelligence avec Martine Aubry, respecte, je le crois, cet équilibre. Tout l’enjeu de nos débats est de tenir cette ligne de crête, malgré les tentations et les surenchères. Je me battrai pour cela.

De gauche et crédible : telle doit aussi être notre position sur les retraites. Il s’agit pour nous de prendre acte des conséquences, inéluctables, du vieillissement démographique sur le financement futur des retraites. Cette évolution appellera des efforts, qui devront être partagés. Le Parti socialiste devra défendre les retraites par répartition et refuser la mise en cause de la retraite à 60 ans. Il souhaite aussi que soient prises en compte la pénibilité des métiers ou les exigences de l’emploi des seniors, il demande la définition de nouvelles ressources. Cela suffira-t-il à équilibrer le système ? Tout le débat est là : s’il ne nous revient pas de faire le « sale boulot » à la place d’une droite qui n’a pas, pour l’heure, clairement formulé ses propositions, mais dont les mauvaises intentions sont perceptibles,nous entendons bien nous comporter en responsables. Oui, décidément, la politique est aussi un volcan : la douceur de vivre québécoise m’a redonné les forces pour y plonger à nouveau.


Que le meilleur gagne

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 13/04/2010 à 11:53
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Arrivé au Québec, je retrouve l’ambiance chaleureuse, l’accueil fraternel de nos amis francophones d’Amérique. Ce séjour commencé sous un magnifique soleil, dans un climat encore un peu frais, s’annonce bien : mon programme est chargé, avec quatre conférences à l’école nationale d’administration publique du Québec, une visite à Saint Jérôme, dans la Région des Laurentides, collectivités avec lesquelles le pays de Montbéliard a conclu un accord de partenariat, des rencontres avec des intellectuels, des représentants des médias, des milieux économiques, avec les socialistes français, avec les responsables politiques – le Premier ministre, Jean Charest, mes amis du parti québécois autour de Louise Beaudoin, sans oublier une invitation du Congrès Juif Québécois pour parler… laïcité, sujet qui préoccupe aussi ici. Peu de temps pour le tourisme, hélas, mais je reviendrai pour cela. Il y a là de quoi s’ouvrir l’esprit, apprendre des autres, recharger les accus aussi.

Je voudrais toutefois, d’ici, après avoir dit mon émotion pour la tragédie qui a endeuillé la Pologne, parler un peu de la politique française, qui a ses étrangetés. Pour cela, je trahis l’intention qui était la mienne de ne pas écrire sur ce blog pendant une semaine : le décalage horaire, qui me réveille à l’aube, m’y pousse… Quelques mots, d’abord, sur le climat si particulier de la droite. Depuis les élections régionales, perdues par elle avec une ampleur considérable, elle semble s’auto-détruire méthodiquement, comme avec délice. Il y a là une forme de masochisme qui peut combler d’aise ceux qui attendent l’alternance, mais qui évoque aussi irrésistiblement le fameux livre de Bon et Burnier « que le meilleur perde ». En effet, on est passé en quelques semaines d’un stupéfiant déni – la thèse inconcevable de la veille des élections sur le thème « à scrutin local, conséquences locales » – à une atmosphère de panique, voire de fin de règne. Comprenons-nous bien : le quinquennat de Nicolas Sarkozy n’est pas terminé, la légitimité du Président, qui provient de son élection de 2007, n’est pas remise en cause, les temps ne sont pas pré-révolutionnaires. Mais je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un Chef de l’Etat, par ailleurs rejeté par l’opinion de manière écrasante, autant critiqué par son camp – comme effacé déjà. Tout se passe en fait comme si ce leader au style si particulier, qui s’était imposé à la droite davantage qu’il ne l’avait naturellement incarnée, était déjà considéré par elle comme un accident de l’histoire, une parenthèse. La recherche d’une candidature alternative, par delà les formules rituelles sur le caractère « naturel » de sa volonté à se succéder en 2012, est déjà dans toutes les têtes.

Qu’ils sont touchants, les « amis » du Président – en réalité attachés à sa perte. A chacun son style. Celui de Dominique de Villepin est flamboyant, il méprise Nicolas Sarkozy, le charge sabre au clair, n’épargne rien de sa politique ou de sa personne. Au moins sa posture est-elle nette : il est, à droite, un dissident qui se veut, qui s’espère un recours, c’est pourquoi il va, le 19 juin – ça ne s’invente pas – créer son parti, le Parti Républicain social. D’autres sont plus patelins, mais pas moins pernicieux. Alain Juppé ne cesse de réaffirmer son amitié et son appui au Président, mais il dessine, chaque jour avec plus de précision, ce que pourrait être une Présidence alternative, plus consensuelle, plus douce, tolérante et ouverte – souple dans ses baskets, en somme. Lui aussi, en vérité, est dans les starting-blocks, et son offre apparemment respectueuse, n’a qu’un effet : décrédibiliser davantage encore le Chef de l’Etat. Le projet de Jean-François Copé est un peu différent. Il a vingt ans de moins que Juppé, dix ans de moins que Villepin ou Fillon – qui attend lui aussi son heure, en se grimant petit à petit en en Georges Pompidou moderne – et sait ne pouvoir être candidat la prochaine fois : il a donc besoin d’un Nicolas Sarkozy candidat… pour perdre en 2012, afin de reprendre ensuite le flambeau en vue de 2017. Ses conseils – « pacte majoritaire », loi sur l’interdiction absolue de la burqua, stratégie fiscale alternative – sont davantage des pressions, des pièges que des soutiens. Elles affaiblissent elles aussi le crédit du pouvoir. Nicolas Sarkozy n’est pas politiquement mort : mais il est de plus en plus isolé, et dramatiquement démuni de ressources. Avec lui, tout reste possible, mais tout devient aussi très compliqué.

La gauche, dans ce contexte, a-t-elle, selon l’expression consacrée, un boulevard ? Je n’ai jamais aimé l’excès de certitude, je me défie des victoires annoncées – je pense à 2007 bien sûr, ou aux travaillistes britanniques en 1992 – car je sais que de la paresse et l’optimisme exagéré naissent les mauvaises surprises. Disons le toutefois : si nous sommes à la hauteur, c’est à dire capables de dessiner un projet de gauche et réaliste, de choisir un(e) candidat(e) de talent, entouré(e) d’une équipe qui crée la confiance, nous l’emporterons, j’en suis convaincu. Mais attention, beaucoup reste encore à faire. A cet égard, je reste vigilant quant à notre état d’esprit collectif, notre unité. Dans ce blog, j’ai la semaine dernière écrit ma joie, sincère, de l’ambiance dans lequel se déroulent nos travaux en vue de la Convention nationale sur un « nouveau modèle de développement ». Certaines lectures du week-end, sans m’inquiéter, m’ont alerté. Le texte qu’avec d’autres je prépare serait en effet la fin de la parenthèse libérale du Parti socialiste, le retour « à gauche toute ». Le talentueux et sympathique Guillaume Bachelay, disciple de Laurent Fabius, va même jusqu’à dire que les « sociaux-libéraux entrent désormais au Bureau national avec un masque de Halloween », pendant que Benoit Hamon nous invite avec flamme, à ne pas faire élire « le ou la Papandréou français ».

Je ne raffole pas, je l’avoue, de cette tonalité là. Une bonne synthèse, celle que nous cherchons, suppose que nous fassions les uns et les autres des pas, sans chercher à profiter d’un avantage, à prendre une revanche ou à imposer une abjuration. Je suis convaincu qu’il n’y a pas, au Parti socialiste, de sociaux-libéraux. Ou alors, ayant tous été à un titre ou à un autre, associés à l’expérience du pouvoir – j’en suis fier – nous sommes tous, sans exception, concernés par cet épithète peu flatteur. Pour ma part, je refuse d’être catalogué comme « la droite » du Parti, j’avance en socialiste, sans masque. Il n’y a pas non plus des irréalistes inconscients des exigences de la gestion. Pour réussir, nous devons nous rassembler autour d’un projet vraiment de gauche – j’ai déjà dit pourquoi nous devions, cette fois, accentuer notre volonté de transformation sociale – mais aussi en intégrant les difficultés des temps et la lourdeur de l’héritage, notamment en terme de dette publique, que nous laissera Nicolas Sarkozy. A cet égard, si comme Benoit Hamon je ne souhaite pas que les Français élisent un Papandréou à la française, je n’ai pas la même lecture que lui du processus qui y conduirait. En effet, ce qui s’est passé en Grèce appelle d’autres réflexions que la seule remise en cause de toutes les disciplines financières nationales ou internationales – même si nous devons, bien sûr, faire bouger les curseurs. C’est justement pour avoir sous-estimé leur impact que mon ami George Papandréou, élu sur un programme clairement orienté à gauche, a été contraint à un tournant immédiat, brutal, intolérable même. C’est cela, aussi, que nous devons éviter. C’est pourquoi, pour ma part, je ne considère pas qu’être « crédible » soit un gros mot : c’est au contraire, pour la gauche, si elle veut réussir dans la durée, une nécessité, une exigence même. Alors, plutôt que de nous caricaturer les uns les autres, parlons nous sincèrement, retrouvons nous : dans ces conditions là, nous l’emporterons. Je préfère que le meilleur gagne !


Loin de France

Catégorie : Actualité,Europe / International,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 12/04/2010 à 11:55
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Je serai, cette semaine, loin de France. En effet, je pars pour 6 jours au Québec, où je donnerai des Conférences à l’école nationale d’administration Publique, puis aurai des entretiens avec les responsables politiques du pays – le Premier ministre, Jean Charest, les leaders du Parti québécois, Pauline Marois et Louise Beaudoin. En outre, je signerai, en tant que Président de la CAPM, la Convention de partenariat qui lie le Pays de Montbéliard à la commune de Saint-Jérôme. Je prolonge ainsi mon voyage de l’année dernière, qui m’avait permis de mieux connaître nos cousins d’Amérique : je suis « tombé  en amour » pour le Québec, et me réjouis de ces retrouvailles. Ce déplacement sera le premier d’une série, qui m’emmènera en Chine pour l’Exposition universelle de Shanghai, à la fin Mai, à Istanbul puis aux Etats-Unis en Juin.

Ne croyez pas que je suis saisi subitement par la danse de Saint-Guy, ou par une irrésistible bougeotte. A titre personnel, je suis raisonnablement casanier, et ne suis pas un voyageur forcené. Mais la vie politique – après la vie tout court – m’a fait m’intéresser au monde qui nous entoure. J’ai notamment la chance – c’est est une, quoiqu’on pense de l’ « american way of life » ou de la culture anglo-saxonne – de parler couramment l’anglais, appris dans mon enfance, à l’occasion de séjours familiaux outre-Atlantique – mon père a enseigné à Princeton et Standford dans les années 60, puis à New-York dans les années 70 et 80. Cela conduit, ici et là, les responsables politiques, les think tanks ou les Universités intéressées à la construction européenne ou à l’avenir de la gauche – les deux n’étant évidemment pas sans lien – à m’inviter à m’exprimer, souvent dans cette langue. Je note, au demeurant, une nette recrudescence de ces appels, liés sans aucun doute à la probabilité retrouvée d’une alternance en France en 2012. Cela crée, ou recrée, une curiosité à l’étranger sur nos projets, nos analyses, notre vision de l’avenir. J’ai, aussi, la conviction qu’il est impossible pour un dirigeant politique national de rester à l’écart des courants de pensée et des mouvements du Monde, et notamment de ce qui se passe au sein de ce nouveau couple, conflictuel, que constituent les Etats-Unis et la Chine. S’y rendre est une autre façon de préparer 2012 et le retour de la gauche au pouvoir : très vite, nous aurons des contacts avec nos partenaires, les préparer en amont est un atout. Enfin, c’est ce que j’aime dans la politique, ce qui la rend si particulière dans les activités humaines : la capacité à agir au plan local, à rencontrer une incroyable diversité sociale, mais aussi au plan global.

Je délaisserai donc ce blog – que je nourrirai toutefois de textes de fond, notamment sur l’Europe. Un mot toutefois pour aujourd’hui sur une question que je n’ai pas évoquée ici, occupé que j’étais, comme vous, par l’actualité politique de la gauche française : les élections britanniques du mois prochain. Le Premier britannique, Gordon Brown, a demandé à la Reine d’organiser des élections générales le 6 Mai. Ce n’est pas une surprise en vérité, la campagne électorale a commencé depuis longtemps, et cette date était un secret de polichinelle. Ces élections, après trois mandats consécutifs du « New Labour », s’annoncent très incertaines, même si le Parti conservateur de David Cameron part favori. L’usure du pouvoir, après treize ans de travaillisme, la faible popularité de Gordon Brown, le souvenir délétère de la fin des années Blair, le charme du jeune leader conservateur, qui a tenté de recentrer sa formation comme le fit jadis Tony Blair pour le « Labour », rendent certes probable l’alternance. Mais rien n’est joué. Il est en effet probable que les Conservateurs arrivent en tête. Mais le découpage électoral favorise les Travaillistes, dont la cote se rétablit lentement, et il n’est pas garanti que l’avance des Conservateurs soit suffisante pour les assurer d’une majorité absolue. En outre, David Cameron n’est jamais parvenu tout à fait à gommer ses origines aristocratiques, et la politique proposée par son « chancelier de l’échiquier », George Osbonne, n’est pas considéré comme crédible. Enfin, le troisième parti, les « Lib-dem » ou libéraux-démocrates, animé par Nick Clegg, le plus pro-européen du lot, n’est pas à négliger : il pourrait même, au sein d’un « Parlement partagé » être décisif pour la constitution d’une coalition.

Les enjeux de cette élection ne sont pas négligeables. Le centre-gauche peut-il rester au pouvoir ? Le « New Labour » est, certes, situé sur des bases idéologiques éloignées de celles des socialistes français, il est miné par les scandales, à commencer par celui des « notes de frais ». Il n’en demeure pas moins qu’un succès des Conservateurs marquerait une accentuation supplémentaire de la domination déjà écrasante des droites sur l’Europe, et serait un coup dur pour l’idée européenne elle-même, tant cette formation est euro-sceptique, et même euro-hostile. Les Travaillistes, qui ont « gauchi » leurs discours dans la campagne pour retrouver leur base populaire perdue, restent toujours un choix préférable, et de loin. Gordon Brown peut-il redresser la barre ? Cette question intéresse la gauche et les socialistes, bien sûr. Le Parti travailliste doute de son leader depuis des années, mais il n’a jamais pu ou voulu trouver une alternative en son sein. Gordon Brown est une énigme. Au début des années 90, il a passé avec Tony Blair un accord de dupes « le pacte de Granita », qui l’a conduit à patienter dix longues années dans l’ombre de celui-ci. Il fut, pendant toute cette période, un ministre de l’économie et des finances sérieux, sourcilleux, respecté, dont le nom reste associé au « miracle » britannique. Devenu Premier ministre, il n’a jamais convaincu. Après avoir renoncé à dissoudre le Parlement dans une conjoncture pourtant favorable, il est apparu hésitant, balloté par la crise, malmené par les « affaires ». Sa personnalité rugueuse l’a rendu impopulaire. Il possède, par rapport à David Cameron, un atout non négligeable dans une période de tourmente : il reste, malgré tout crédible. Mais il n’est pas aimé. Le Parti travailliste a, ces dernières semaines, entamé une remontée. Sera-t-elle suffisante ? Le résultat sera aussi, paradoxalement, scruté à droite, en France.

Nicolas sarkozy, en effet, se trouve dans une position ambivalente. Idéologiquement, il est bien sûr proche des Conservateurs. Mais ceux-ci sont hors du PPE, et leur hostilité à l’Europe inquiète les droites continentales. En outre, le Président français a noué une relation de travail, et personnelle, cordiale avec le Premier ministre britannique. Enfin, il se sent plus proche de la situation de ce dernier, promis depuis deux ans à la défaite, et qui tente un come-back. Peut-être, au fond de lui-même, souhaite-t-il malgré tout le succès de Gordon Brown. Ce n’est pas une raison pour moi de ne pas espérer une victoire sur le fil du Labour.

Bonne semaine.


Bonne nouvelle

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 07/04/2010 à 11:56
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Je fais suite à mon post d’hier pour vous donner les résultats du Bureau national du Parti socialiste, consacré en premier lieu à la présentation du programme de travail pour l’année qui vient par Martine Aubry, puis à une première discussion en vue de la Convention nationale sur le « nouveau modèle de développement », dont elle m’a confié l’animation.

Chez les socialistes, tout est possible. Notre « vivre ensemble », nul ne l’ignore, est compliqué. Nous cultivons les délices, ou les démons, de la division. Notre organisation en courants aggrave ce travers : pour compter et se compter, il faut souvent se distinguer. C’est d’autant plus facile que notre homogénéité idéologique n’est pas assurée. Le Parti socialiste est une grande famille politique, qui agrège en son sein des sensibilités différentes, des façons d’être socialistes diverses, et nous ne sommes pas, à l’occasion, avares de qualificatifs sévères, voire stigmatisants entre nous : combien de fois ai-je entendu les socio-démocrates être suspectés de social-libéralisme, voire de je ne sais quelle complicité avec la droite ? On trouve même la trace de ces échanges sur ce blog… J’ai par ailleurs été frappé, ces dernières années, par la dégradation des relations inter-personnelles entre les dirigeants du parti, dont le Congrès de Reims a été le paroxysme. Tout cela pouvait, à la veille d’échéances importantes, et sur des questions se prêtant aisément à la différenciation, voire à la controverse, susciter des inquiétudes. Je me suis, en tout cas, rendu à la réunion d’hier dans l’incertitude.

Avouons le, j’ai été surpris… en bien. Certes, je mentirais en vous disant avoir senti une unanimité complète. Celle-ci, au demeurant, serait très artificielle et ne serait en aucun cas souhaitable. Je le redis : de la diversité, de la confrontation sincère de points de vue parfois éloignés, voire opposés, naît une véritable richesse intellectuelle. Pour ma part, je ne suis jamais choqué par l’expression d’une nuance ou d’une alternative, dès lors qu’elle n’est pas factice ou tactique, j’en tire même des enseignements, je suis capable, si je suis convaincu, de faire évoluer mes propres positions. Il y eut donc, dans ce Bureau national, sur la base de la présentation que j’ai faite des travaux des ateliers, du plan envisagé et des grandes orientations à défendre, que je vous ai exposée sur ce blog, des remarques, des critiques, des accents : c’est bien naturel, et c’est la moindre des choses. Mais j’ai été frappé par l’ambiance de ces échanges, très sereine, très cordiale, très constructive, et surtout par leur qualité. Il n’y avait là aucune envie de démolir, aucune recherche d’affirmation stérile, mais une vraie discussion de fond, la volonté de procéder à des inflexions, des ajouts, des retraits, à partir d’une même ambition : bâtir un nouveau modèle de développement, un nouveau modèle de société, opérer de véritables transformations et non simplement mettre quelques rustines sur le pneu crevé du libéralisme. Bref, ce fut une discussion digne – ce n’est pas toujours le cas – d’un grand parti se préparant à l’alternance.

Comment expliquer ce climat, pas forcément inattendu mais très exceptionnel ? J’y vois – peut-être de façon optimiste, l’avenir le dira – la trace de trois effets. Il y a d’abord, c’est incontestable, un « effet régionales ». La victoire, comme la musique, adoucit les moeurs. Chacun a pris conscience, depuis cet été, que l’unité était un talisman, que la briser était synonyme de défaite. Le Parti socialiste – souhaitons que ce soit avec lucidité, sans arrogance – a repris confiance en lui, il est sorti de la spirale de l’échec qui, toujours, nourrit l’aigreur, favorise les règlements de compte en avivant la tentation de chercher des responsables – forcément les autres. Cela peut entretenir l’euphorie – qui n’est pas de bon conseil – ou plus raisonnablement faire lever l’optimisme, qui est de meilleur aloi. Plus profondément, je distingue aussi un « effet crise ». Nous sommes en effet tous conscients que nous ne vivons pas seulement un moment banal, au creux d’un cycle, précédant le retour inévitable à l’état antérieur, mais qu’il s’agit bien de s’attaquer aux racines de la crise, aux déséquilibres qui l’ont précipitée, de remettre en cause le système pour aller vers une société plus créative, plus douce, plus juste. Cela n’annule pas les différences qui existent entre nous, mais bouscule les carcans rigides de courants dans lesquels nous nous sommes souvent laissé enfermer : il n’y a pas, dans la mutation que nous vivons, des réalistes et des laxistes, une droite et une gauche du parti, des libéraux et des collectivistes, mais des socialistes qui cherchent, ensemble, un nouveau modèle, qui veulent offrir aux Français, en 2012 et pour la durée, une politique nouvelle, à la fois volontariste et crédible. C’est en tout cas ce que je veux espérer. Comme l’a dit hier Henri Emmanuelli, l’idée commune est bien de changer de paradigme : faisons le !.

Le dernier effet est un effet « responsabilité ». La droite s’effondre jour après jour, elle doute de son chef qui, de plus en plus, s’enferme dans une atmosphère confinée, s’isole dans son palais avec quelques conseillers, loin des Français et de leurs préoccupations, qui s’accroche à des dogmes obsolètes, à commencer par le bouclier fiscal. Avec les régionales, un mythe a chuté. Nicolas Sarkozy n’est plus invulnérable, l’alternance, nécessaire, est possible en 2012. Le devoir de la gauche est de s’y préparer, d’affûter ses propositions, d’être prête le moment venu à les soumettre au verdict populaire. J’ai senti, hier, une véritable volonté d’avancer ensemble, autour d’un texte commun et non de contributions alternatives : c’est plus que réconfortant, encourageant. Je veux croire que cet état d’esprit va durer, qu’il ne s’agit pas d’une éclaircie passagère.

Certains d’entre vous, à me lire, se demanderont si je suis devenu, à quelques jours d’un voyage au Québec, un « bisounours », si je ne vois pas la vie en rose. Non, j’ai conservé toute ma lucidité, je garde les yeux ouverts. Je sais que le plus dur commence, que le débat sera difficile, animé, que des mauvais coups ou des retours de bâton ne sont pas à exclure, je m’attends à des jours plus compliqués. Mais j’ai vraiment la sensation qu’un cap a été franchi, qu’une volonté claire de réussir ensemble s’est affirmée. Il s’agit là, convenons-en, d’une bonne nouvelle pour le Parti socialiste et pour la gauche. Vous comprendrez que je me réjouisse.


Enfin, les difficultés commencent

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 06/04/2010 à 11:57
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Je m’apprête à présenter au Bureau national du Parti socialiste, dans quelques minutes, les conclusions des travaux des ateliers créés dans le cadre de la Convention nationale consacrée à la définition d’un « nouveau modèle de développement ». Ce sera, pour moi, mais aussi pour tous les socialistes, pour tous ceux qui attendent une gauche de projet, capable de se poser en alternative crédible à la droite en déroute, un moment important. Chacun sent en effet monter une certaine effervescence, les idées, dont on nous reproche souvent de manquer, fusent, parfois de manière confuse, voire contradictoire, les positionnements traditionnels reviennent, des postures individuelles s’affirment. Tout cela, au fond, est plutôt sain, dans un parti qui connaît le pluralisme et la diversité, dès lors que ce débat est maîtrisé, que les clivages mis en avant sont portés par des convictions sincères, enfin que les clarifications nécessaires – je ne parle pas des arbitrages superflus ou artificiels – soient tranchées par le vote. De la confrontation des idées naît, j’en suis convaincu, un enrichissement mutuel et, in fine, une grande force collective.

Revenons, d’abord, sur les travaux des ateliers. Ceux-ci ont conduit un travail discret, dans un calendrier pas facile – court et parallèle à la campagne des régionales. On peut toujours évaluer cette action de deux façons. Une vision pessimiste soulignera que le Parti socialiste n’a pas encore ouvert grand les portes et les fenêtres, qu’il lui reste des progrès à faire en matière de conduite du débat public. Même si tout n’est pas faux dans ce jugement, je ne le fais pas mien. Je pense, au contraire, qu’un « éco-système » intellectuel se déploie petit à petit au sein du parti et autour de lui : les fondations, les « think tank », les revues, le Laboratoire des idées, les points de vue d’experts, de syndicalistes, de citoyens convergent à nouveau vers nous. La ressource politique existe, il fallait la mobiliser. Les ateliers n’ont pas ménagé leur peine, ils ont conduit des auditions, mené des réflexions, accepté et la plupart du temps tranché des confrontations. Leurs rapports, à ma demande, ont été rendus publics, vous les trouverez sur le site dédié à la Convention par le Parti socialiste, des aspects de débat par thème, sont ouverts sur la COOPOL. Le résultat de ces discussions est inégal, incomplet parfois, discutable par définition : et alors ? Je trouve ce matériau riche, intéressant, stimulant dans l’analyse, fécond pour la proposition. A vous de juger et, si vous le souhaitez, de participer ou contribuer, notamment sur ce blog, qui est le vôtre.

Il reste maintenant quelques semaines pour finaliser le projet de texte, soumis à un Conseil national le 27 avril, auquel je travaille avec les rapporteurs généraux. Notre ambition ne doit pas être de proposer quelques rustines au libéralisme, mais bel et bien d’esquisser un vrai changement de société, pour faire vivre nos valeurs : la justice et l’égalité, la démocratie politique et sociale, le progrès, l’écologie, la régulation, l’internationalisme, la volonté européenne, la solidarité. Il s’agit d’inventer le monde d’après, de montrer la possibilité d’un nouveau « réformisme progressiste », n’acceptant pas la réduction constante des droits qui caractérise la droite, ne nourrissant pas l’illusion d’une transformation radicale, mais desserrant les contraintes du système libéral, pour privilégier le long terme, la justice, le bien être, et le bien commun, ouvrant de nouveaux horizons pour l’émancipation des individus, la maîtrise de leurs choix, la création, l’innovation, l’expérimentation. Martine Aubry a suggéré, dans une longue interview à « Médiapart », de répondre à trois questions : que produire, d’abord, en définissant un nouveau modèle productif. Comment produire, ensuite, en valorisant le travail et en préservant l’évènement naturel. Comment redistribuer, enfin, pour inscrire la justice et la solidarité au coeur du nouveau modèle que nous voulons promouvoir. Ca me va ! Je ne peux, ici, développer l’ensemble des propositions qu’il est possible de tirer des travaux des ateliers. C’est pourquoi je vais m’attacher à un seul thème qui fait débat ces jours-ci : la fiscalité.

Les médias s’attardent aujourd’hui sur les nuances entre les socialistes, soulevées par Manuel Valls et Vincent Peillon, au sujet de l’ISF. Je me suis prononcé sur cette question, en marquant mon attachement à une véritable fiscalité du patrimoine. L’argument de la volatilité du capital, de l’évasion des fortunes, ne me convainc pas. C’est pourquoi, loin de préconiser la suppression de l’ISF, je suggère son rétablissement, en mettant fin aux plafonnements divers qui affaiblissent son effectivité. Ce débat ne doit toutefois pas occulter l’accord qui se dessine entre nous, pour l’essentiel, sur une véritable révolution fiscale et budgétaire, visant à la fois la justice, la réduction des inégalités, et l’incitation à l’investissement et à l’emploi. Nous sommes, en effet, me semble-t-il, largement d’accord sur la création d’un grand impôt citoyen, individualisé, prélevé à la source, fusionnant l’actuel impôt sur le revenu et la CSG, en restaurant une plus forte progressivité. Nous voulons moduler l’impôt sur les sociétés en fonction de l’affectation des bénéfices, selon qu’ils soient réinvestis dans l’entreprise ou distribués. Nous sommes favorables à une imposition des grosses successions. Nous souhaitons une véritable fiscalité écologique, susceptible de changer les comportements, mais assortie d’une « prime à l’environnement » fortement redistributive. Enfin, nous proposons tous la suppression du bouclier fiscal, symbole de l’iniquité qui règne en France depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. Il y a bien là une autre conception de la politique, une autre façon de voir, à la fois de gauche et crédible.

Le débat des socialistes débute aujourd’hui. Il sera, comme toujours dans ce parti vivant et libre, parfois turbulent. J’ai toutefois la conviction que nous saurons le maîtriser. D’abord parce que le travail déjà approché en commun a été fructueux et a permis de réduire les différences. Ensuite, parce que nous sommes tous conscients de la responsabilité qui pèse sur nous : nous préparer méthodiquement et efficacement, avec résolution aussi à l’alternance.

Comme le disait Bracke, au lendemain de la victoire de Léon Blum et du Front populaire en 1936: « enfin, les difficultés commencent ».