Dans les médias

Enfin, les difficultés commencent

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 06/04/2010 à 11:57
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Je m’apprête à présenter au Bureau national du Parti socialiste, dans quelques minutes, les conclusions des travaux des ateliers créés dans le cadre de la Convention nationale consacrée à la définition d’un « nouveau modèle de développement ». Ce sera, pour moi, mais aussi pour tous les socialistes, pour tous ceux qui attendent une gauche de projet, capable de se poser en alternative crédible à la droite en déroute, un moment important. Chacun sent en effet monter une certaine effervescence, les idées, dont on nous reproche souvent de manquer, fusent, parfois de manière confuse, voire contradictoire, les positionnements traditionnels reviennent, des postures individuelles s’affirment. Tout cela, au fond, est plutôt sain, dans un parti qui connaît le pluralisme et la diversité, dès lors que ce débat est maîtrisé, que les clivages mis en avant sont portés par des convictions sincères, enfin que les clarifications nécessaires – je ne parle pas des arbitrages superflus ou artificiels – soient tranchées par le vote. De la confrontation des idées naît, j’en suis convaincu, un enrichissement mutuel et, in fine, une grande force collective.

Revenons, d’abord, sur les travaux des ateliers. Ceux-ci ont conduit un travail discret, dans un calendrier pas facile – court et parallèle à la campagne des régionales. On peut toujours évaluer cette action de deux façons. Une vision pessimiste soulignera que le Parti socialiste n’a pas encore ouvert grand les portes et les fenêtres, qu’il lui reste des progrès à faire en matière de conduite du débat public. Même si tout n’est pas faux dans ce jugement, je ne le fais pas mien. Je pense, au contraire, qu’un « éco-système » intellectuel se déploie petit à petit au sein du parti et autour de lui : les fondations, les « think tank », les revues, le Laboratoire des idées, les points de vue d’experts, de syndicalistes, de citoyens convergent à nouveau vers nous. La ressource politique existe, il fallait la mobiliser. Les ateliers n’ont pas ménagé leur peine, ils ont conduit des auditions, mené des réflexions, accepté et la plupart du temps tranché des confrontations. Leurs rapports, à ma demande, ont été rendus publics, vous les trouverez sur le site dédié à la Convention par le Parti socialiste, des aspects de débat par thème, sont ouverts sur la COOPOL. Le résultat de ces discussions est inégal, incomplet parfois, discutable par définition : et alors ? Je trouve ce matériau riche, intéressant, stimulant dans l’analyse, fécond pour la proposition. A vous de juger et, si vous le souhaitez, de participer ou contribuer, notamment sur ce blog, qui est le vôtre.

Il reste maintenant quelques semaines pour finaliser le projet de texte, soumis à un Conseil national le 27 avril, auquel je travaille avec les rapporteurs généraux. Notre ambition ne doit pas être de proposer quelques rustines au libéralisme, mais bel et bien d’esquisser un vrai changement de société, pour faire vivre nos valeurs : la justice et l’égalité, la démocratie politique et sociale, le progrès, l’écologie, la régulation, l’internationalisme, la volonté européenne, la solidarité. Il s’agit d’inventer le monde d’après, de montrer la possibilité d’un nouveau « réformisme progressiste », n’acceptant pas la réduction constante des droits qui caractérise la droite, ne nourrissant pas l’illusion d’une transformation radicale, mais desserrant les contraintes du système libéral, pour privilégier le long terme, la justice, le bien être, et le bien commun, ouvrant de nouveaux horizons pour l’émancipation des individus, la maîtrise de leurs choix, la création, l’innovation, l’expérimentation. Martine Aubry a suggéré, dans une longue interview à « Médiapart », de répondre à trois questions : que produire, d’abord, en définissant un nouveau modèle productif. Comment produire, ensuite, en valorisant le travail et en préservant l’évènement naturel. Comment redistribuer, enfin, pour inscrire la justice et la solidarité au coeur du nouveau modèle que nous voulons promouvoir. Ca me va ! Je ne peux, ici, développer l’ensemble des propositions qu’il est possible de tirer des travaux des ateliers. C’est pourquoi je vais m’attacher à un seul thème qui fait débat ces jours-ci : la fiscalité.

Les médias s’attardent aujourd’hui sur les nuances entre les socialistes, soulevées par Manuel Valls et Vincent Peillon, au sujet de l’ISF. Je me suis prononcé sur cette question, en marquant mon attachement à une véritable fiscalité du patrimoine. L’argument de la volatilité du capital, de l’évasion des fortunes, ne me convainc pas. C’est pourquoi, loin de préconiser la suppression de l’ISF, je suggère son rétablissement, en mettant fin aux plafonnements divers qui affaiblissent son effectivité. Ce débat ne doit toutefois pas occulter l’accord qui se dessine entre nous, pour l’essentiel, sur une véritable révolution fiscale et budgétaire, visant à la fois la justice, la réduction des inégalités, et l’incitation à l’investissement et à l’emploi. Nous sommes, en effet, me semble-t-il, largement d’accord sur la création d’un grand impôt citoyen, individualisé, prélevé à la source, fusionnant l’actuel impôt sur le revenu et la CSG, en restaurant une plus forte progressivité. Nous voulons moduler l’impôt sur les sociétés en fonction de l’affectation des bénéfices, selon qu’ils soient réinvestis dans l’entreprise ou distribués. Nous sommes favorables à une imposition des grosses successions. Nous souhaitons une véritable fiscalité écologique, susceptible de changer les comportements, mais assortie d’une « prime à l’environnement » fortement redistributive. Enfin, nous proposons tous la suppression du bouclier fiscal, symbole de l’iniquité qui règne en France depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. Il y a bien là une autre conception de la politique, une autre façon de voir, à la fois de gauche et crédible.

Le débat des socialistes débute aujourd’hui. Il sera, comme toujours dans ce parti vivant et libre, parfois turbulent. J’ai toutefois la conviction que nous saurons le maîtriser. D’abord parce que le travail déjà approché en commun a été fructueux et a permis de réduire les différences. Ensuite, parce que nous sommes tous conscients de la responsabilité qui pèse sur nous : nous préparer méthodiquement et efficacement, avec résolution aussi à l’alternance.

Comme le disait Bracke, au lendemain de la victoire de Léon Blum et du Front populaire en 1936: « enfin, les difficultés commencent ».

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