Loin de France

Je serai, cette semaine, loin de France. En effet, je pars pour 6 jours au Québec, où je donnerai des Conférences à l’école nationale d’administration Publique, puis aurai des entretiens avec les responsables politiques du pays – le Premier ministre, Jean Charest, les leaders du Parti québécois, Pauline Marois et Louise Beaudoin. En outre, je signerai, en tant que Président de la CAPM, la Convention de partenariat qui lie le Pays de Montbéliard à la commune de Saint-Jérôme. Je prolonge ainsi mon voyage de l’année dernière, qui m’avait permis de mieux connaître nos cousins d’Amérique : je suis « tombé  en amour » pour le Québec, et me réjouis de ces retrouvailles. Ce déplacement sera le premier d’une série, qui m’emmènera en Chine pour l’Exposition universelle de Shanghai, à la fin Mai, à Istanbul puis aux Etats-Unis en Juin.

Ne croyez pas que je suis saisi subitement par la danse de Saint-Guy, ou par une irrésistible bougeotte. A titre personnel, je suis raisonnablement casanier, et ne suis pas un voyageur forcené. Mais la vie politique – après la vie tout court – m’a fait m’intéresser au monde qui nous entoure. J’ai notamment la chance – c’est est une, quoiqu’on pense de l’ « american way of life » ou de la culture anglo-saxonne – de parler couramment l’anglais, appris dans mon enfance, à l’occasion de séjours familiaux outre-Atlantique – mon père a enseigné à Princeton et Standford dans les années 60, puis à New-York dans les années 70 et 80. Cela conduit, ici et là, les responsables politiques, les think tanks ou les Universités intéressées à la construction européenne ou à l’avenir de la gauche – les deux n’étant évidemment pas sans lien – à m’inviter à m’exprimer, souvent dans cette langue. Je note, au demeurant, une nette recrudescence de ces appels, liés sans aucun doute à la probabilité retrouvée d’une alternance en France en 2012. Cela crée, ou recrée, une curiosité à l’étranger sur nos projets, nos analyses, notre vision de l’avenir. J’ai, aussi, la conviction qu’il est impossible pour un dirigeant politique national de rester à l’écart des courants de pensée et des mouvements du Monde, et notamment de ce qui se passe au sein de ce nouveau couple, conflictuel, que constituent les Etats-Unis et la Chine. S’y rendre est une autre façon de préparer 2012 et le retour de la gauche au pouvoir : très vite, nous aurons des contacts avec nos partenaires, les préparer en amont est un atout. Enfin, c’est ce que j’aime dans la politique, ce qui la rend si particulière dans les activités humaines : la capacité à agir au plan local, à rencontrer une incroyable diversité sociale, mais aussi au plan global.

Je délaisserai donc ce blog – que je nourrirai toutefois de textes de fond, notamment sur l’Europe. Un mot toutefois pour aujourd’hui sur une question que je n’ai pas évoquée ici, occupé que j’étais, comme vous, par l’actualité politique de la gauche française : les élections britanniques du mois prochain. Le Premier britannique, Gordon Brown, a demandé à la Reine d’organiser des élections générales le 6 Mai. Ce n’est pas une surprise en vérité, la campagne électorale a commencé depuis longtemps, et cette date était un secret de polichinelle. Ces élections, après trois mandats consécutifs du « New Labour », s’annoncent très incertaines, même si le Parti conservateur de David Cameron part favori. L’usure du pouvoir, après treize ans de travaillisme, la faible popularité de Gordon Brown, le souvenir délétère de la fin des années Blair, le charme du jeune leader conservateur, qui a tenté de recentrer sa formation comme le fit jadis Tony Blair pour le « Labour », rendent certes probable l’alternance. Mais rien n’est joué. Il est en effet probable que les Conservateurs arrivent en tête. Mais le découpage électoral favorise les Travaillistes, dont la cote se rétablit lentement, et il n’est pas garanti que l’avance des Conservateurs soit suffisante pour les assurer d’une majorité absolue. En outre, David Cameron n’est jamais parvenu tout à fait à gommer ses origines aristocratiques, et la politique proposée par son « chancelier de l’échiquier », George Osbonne, n’est pas considéré comme crédible. Enfin, le troisième parti, les « Lib-dem » ou libéraux-démocrates, animé par Nick Clegg, le plus pro-européen du lot, n’est pas à négliger : il pourrait même, au sein d’un « Parlement partagé » être décisif pour la constitution d’une coalition.

Les enjeux de cette élection ne sont pas négligeables. Le centre-gauche peut-il rester au pouvoir ? Le « New Labour » est, certes, situé sur des bases idéologiques éloignées de celles des socialistes français, il est miné par les scandales, à commencer par celui des « notes de frais ». Il n’en demeure pas moins qu’un succès des Conservateurs marquerait une accentuation supplémentaire de la domination déjà écrasante des droites sur l’Europe, et serait un coup dur pour l’idée européenne elle-même, tant cette formation est euro-sceptique, et même euro-hostile. Les Travaillistes, qui ont « gauchi » leurs discours dans la campagne pour retrouver leur base populaire perdue, restent toujours un choix préférable, et de loin. Gordon Brown peut-il redresser la barre ? Cette question intéresse la gauche et les socialistes, bien sûr. Le Parti travailliste doute de son leader depuis des années, mais il n’a jamais pu ou voulu trouver une alternative en son sein. Gordon Brown est une énigme. Au début des années 90, il a passé avec Tony Blair un accord de dupes « le pacte de Granita », qui l’a conduit à patienter dix longues années dans l’ombre de celui-ci. Il fut, pendant toute cette période, un ministre de l’économie et des finances sérieux, sourcilleux, respecté, dont le nom reste associé au « miracle » britannique. Devenu Premier ministre, il n’a jamais convaincu. Après avoir renoncé à dissoudre le Parlement dans une conjoncture pourtant favorable, il est apparu hésitant, balloté par la crise, malmené par les « affaires ». Sa personnalité rugueuse l’a rendu impopulaire. Il possède, par rapport à David Cameron, un atout non négligeable dans une période de tourmente : il reste, malgré tout crédible. Mais il n’est pas aimé. Le Parti travailliste a, ces dernières semaines, entamé une remontée. Sera-t-elle suffisante ? Le résultat sera aussi, paradoxalement, scruté à droite, en France.

Nicolas sarkozy, en effet, se trouve dans une position ambivalente. Idéologiquement, il est bien sûr proche des Conservateurs. Mais ceux-ci sont hors du PPE, et leur hostilité à l’Europe inquiète les droites continentales. En outre, le Président français a noué une relation de travail, et personnelle, cordiale avec le Premier ministre britannique. Enfin, il se sent plus proche de la situation de ce dernier, promis depuis deux ans à la défaite, et qui tente un come-back. Peut-être, au fond de lui-même, souhaite-t-il malgré tout le succès de Gordon Brown. Ce n’est pas une raison pour moi de ne pas espérer une victoire sur le fil du Labour.

Bonne semaine.