Dans les médias

Que le meilleur gagne

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 13/04/2010 à 11:53
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Arrivé au Québec, je retrouve l’ambiance chaleureuse, l’accueil fraternel de nos amis francophones d’Amérique. Ce séjour commencé sous un magnifique soleil, dans un climat encore un peu frais, s’annonce bien : mon programme est chargé, avec quatre conférences à l’école nationale d’administration publique du Québec, une visite à Saint Jérôme, dans la Région des Laurentides, collectivités avec lesquelles le pays de Montbéliard a conclu un accord de partenariat, des rencontres avec des intellectuels, des représentants des médias, des milieux économiques, avec les socialistes français, avec les responsables politiques – le Premier ministre, Jean Charest, mes amis du parti québécois autour de Louise Beaudoin, sans oublier une invitation du Congrès Juif Québécois pour parler… laïcité, sujet qui préoccupe aussi ici. Peu de temps pour le tourisme, hélas, mais je reviendrai pour cela. Il y a là de quoi s’ouvrir l’esprit, apprendre des autres, recharger les accus aussi.

Je voudrais toutefois, d’ici, après avoir dit mon émotion pour la tragédie qui a endeuillé la Pologne, parler un peu de la politique française, qui a ses étrangetés. Pour cela, je trahis l’intention qui était la mienne de ne pas écrire sur ce blog pendant une semaine : le décalage horaire, qui me réveille à l’aube, m’y pousse… Quelques mots, d’abord, sur le climat si particulier de la droite. Depuis les élections régionales, perdues par elle avec une ampleur considérable, elle semble s’auto-détruire méthodiquement, comme avec délice. Il y a là une forme de masochisme qui peut combler d’aise ceux qui attendent l’alternance, mais qui évoque aussi irrésistiblement le fameux livre de Bon et Burnier « que le meilleur perde ». En effet, on est passé en quelques semaines d’un stupéfiant déni – la thèse inconcevable de la veille des élections sur le thème « à scrutin local, conséquences locales » – à une atmosphère de panique, voire de fin de règne. Comprenons-nous bien : le quinquennat de Nicolas Sarkozy n’est pas terminé, la légitimité du Président, qui provient de son élection de 2007, n’est pas remise en cause, les temps ne sont pas pré-révolutionnaires. Mais je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un Chef de l’Etat, par ailleurs rejeté par l’opinion de manière écrasante, autant critiqué par son camp – comme effacé déjà. Tout se passe en fait comme si ce leader au style si particulier, qui s’était imposé à la droite davantage qu’il ne l’avait naturellement incarnée, était déjà considéré par elle comme un accident de l’histoire, une parenthèse. La recherche d’une candidature alternative, par delà les formules rituelles sur le caractère « naturel » de sa volonté à se succéder en 2012, est déjà dans toutes les têtes.

Qu’ils sont touchants, les « amis » du Président – en réalité attachés à sa perte. A chacun son style. Celui de Dominique de Villepin est flamboyant, il méprise Nicolas Sarkozy, le charge sabre au clair, n’épargne rien de sa politique ou de sa personne. Au moins sa posture est-elle nette : il est, à droite, un dissident qui se veut, qui s’espère un recours, c’est pourquoi il va, le 19 juin – ça ne s’invente pas – créer son parti, le Parti Républicain social. D’autres sont plus patelins, mais pas moins pernicieux. Alain Juppé ne cesse de réaffirmer son amitié et son appui au Président, mais il dessine, chaque jour avec plus de précision, ce que pourrait être une Présidence alternative, plus consensuelle, plus douce, tolérante et ouverte – souple dans ses baskets, en somme. Lui aussi, en vérité, est dans les starting-blocks, et son offre apparemment respectueuse, n’a qu’un effet : décrédibiliser davantage encore le Chef de l’Etat. Le projet de Jean-François Copé est un peu différent. Il a vingt ans de moins que Juppé, dix ans de moins que Villepin ou Fillon – qui attend lui aussi son heure, en se grimant petit à petit en en Georges Pompidou moderne – et sait ne pouvoir être candidat la prochaine fois : il a donc besoin d’un Nicolas Sarkozy candidat… pour perdre en 2012, afin de reprendre ensuite le flambeau en vue de 2017. Ses conseils – « pacte majoritaire », loi sur l’interdiction absolue de la burqua, stratégie fiscale alternative – sont davantage des pressions, des pièges que des soutiens. Elles affaiblissent elles aussi le crédit du pouvoir. Nicolas Sarkozy n’est pas politiquement mort : mais il est de plus en plus isolé, et dramatiquement démuni de ressources. Avec lui, tout reste possible, mais tout devient aussi très compliqué.

La gauche, dans ce contexte, a-t-elle, selon l’expression consacrée, un boulevard ? Je n’ai jamais aimé l’excès de certitude, je me défie des victoires annoncées – je pense à 2007 bien sûr, ou aux travaillistes britanniques en 1992 – car je sais que de la paresse et l’optimisme exagéré naissent les mauvaises surprises. Disons le toutefois : si nous sommes à la hauteur, c’est à dire capables de dessiner un projet de gauche et réaliste, de choisir un(e) candidat(e) de talent, entouré(e) d’une équipe qui crée la confiance, nous l’emporterons, j’en suis convaincu. Mais attention, beaucoup reste encore à faire. A cet égard, je reste vigilant quant à notre état d’esprit collectif, notre unité. Dans ce blog, j’ai la semaine dernière écrit ma joie, sincère, de l’ambiance dans lequel se déroulent nos travaux en vue de la Convention nationale sur un « nouveau modèle de développement ». Certaines lectures du week-end, sans m’inquiéter, m’ont alerté. Le texte qu’avec d’autres je prépare serait en effet la fin de la parenthèse libérale du Parti socialiste, le retour « à gauche toute ». Le talentueux et sympathique Guillaume Bachelay, disciple de Laurent Fabius, va même jusqu’à dire que les « sociaux-libéraux entrent désormais au Bureau national avec un masque de Halloween », pendant que Benoit Hamon nous invite avec flamme, à ne pas faire élire « le ou la Papandréou français ».

Je ne raffole pas, je l’avoue, de cette tonalité là. Une bonne synthèse, celle que nous cherchons, suppose que nous fassions les uns et les autres des pas, sans chercher à profiter d’un avantage, à prendre une revanche ou à imposer une abjuration. Je suis convaincu qu’il n’y a pas, au Parti socialiste, de sociaux-libéraux. Ou alors, ayant tous été à un titre ou à un autre, associés à l’expérience du pouvoir – j’en suis fier – nous sommes tous, sans exception, concernés par cet épithète peu flatteur. Pour ma part, je refuse d’être catalogué comme « la droite » du Parti, j’avance en socialiste, sans masque. Il n’y a pas non plus des irréalistes inconscients des exigences de la gestion. Pour réussir, nous devons nous rassembler autour d’un projet vraiment de gauche – j’ai déjà dit pourquoi nous devions, cette fois, accentuer notre volonté de transformation sociale – mais aussi en intégrant les difficultés des temps et la lourdeur de l’héritage, notamment en terme de dette publique, que nous laissera Nicolas Sarkozy. A cet égard, si comme Benoit Hamon je ne souhaite pas que les Français élisent un Papandréou à la française, je n’ai pas la même lecture que lui du processus qui y conduirait. En effet, ce qui s’est passé en Grèce appelle d’autres réflexions que la seule remise en cause de toutes les disciplines financières nationales ou internationales – même si nous devons, bien sûr, faire bouger les curseurs. C’est justement pour avoir sous-estimé leur impact que mon ami George Papandréou, élu sur un programme clairement orienté à gauche, a été contraint à un tournant immédiat, brutal, intolérable même. C’est cela, aussi, que nous devons éviter. C’est pourquoi, pour ma part, je ne considère pas qu’être « crédible » soit un gros mot : c’est au contraire, pour la gauche, si elle veut réussir dans la durée, une nécessité, une exigence même. Alors, plutôt que de nous caricaturer les uns les autres, parlons nous sincèrement, retrouvons nous : dans ces conditions là, nous l’emporterons. Je préfère que le meilleur gagne !

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