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Sous le volcan

Catégorie : Actualité,Le Parti socialiste,Réflexions | Par pierre.moscovici | 21/04/2010 à 11:52
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Rentré lundi soir de Montréal, dans des conditions certes acrobatiques mais incontestablement chanceuses, j’ai consacré ma journée d’hier à rattraper le retard de travail accumulé du fait d’une longue absence, et présidé le Comité de pilotage de la Convention nationale sur un nouveau modèle de développement économique, écologique et social. Je reviens maintenant vers vous, pour faire le récit de ma semaine « sous le volcan ».

Il ne s’agit pas, je vous rassure, d’une chronique d’une mort annoncée, comme le roman culte de Malcolm Lowry. Je ne suis pas le Consul Geoffrey Firmin, et ma sobriété est presque excessive. Non, il se trouve seulement que mon séjour au Québec a été prolongé par les effets de l’éruption du volcan Eyjafjöll sur le trafic aérien. Malgré le désagrément, je ne m’en plains pas. Car cette semaine québécoise a été, une nouvelle fois, passionnante et délicieuse. Mon activité a en effet été diverse et riche. J’ai commencé par plusieurs conférences et débats à l’Ecole nationale d’administration publique, à l’invitation du Professeur Gil Rémillard, qui m’a aussi organisé plusieurs rencontres avec les milieux économiques et dont l’accueil fut efficace et généreux. J’y ai traité de la crise européenne – dont je parlerai à nouveau jeudi, dans le cadre d’un forum organisé par Terra Nova – des services publics en Europe, de l’attitude de la France face aux organisations internationales, et enfin du principe de précaution – sans imaginer que le monde aurait à en expérimenter aussi vite l’application, forcément discutée. Le deuxième volet de ma visite fut consacré à la coopération, exemplaire et vivace, qui se noue entre le pays de Montbéliard, la commune de Saint-Jérôme et la région des Laurentides. Nous sommes en train d’élaborer un partenariat de grande ampleur, à la fois économique, industriel, culturel. J’ai été impressionné, avec ma délégation – m’accompagnaient Martial Bourquin, Sénateur du Doubs, Gérard Bailly, Vice-Président de la CAPM, et Martine Ménigoz, responsable des relations internationales de l’agglomération – par les réalisations locales dans le domaine du véhicule électrique, de la filière bois, de l’économie sociale et solidaire : nous avons , nous aurons plus encore beaucoup à faire ensemble sur tous ces points.

Ce voyage a eu, enfin, une forte dimension politique et humaine. Nous sommes en effet arrivés à Montréal au coeur d’une crise majeure, mettant en cause le rôle du Premier ministre dans la nomination des juges, soupçonné d’être l’occasion de dons contestables au Parti majoritaire. J’ai eu l’occasion de rencontrer les principales forces politiques du pays. Le Chef du gouvernement libéral, Jean Charest, n’appartient pas à ma famille politique. Mais l’homme, je l’avoue, est diablement sympathique, intelligent et nos relations personnelles sont très bonnes. Je l’ai trouvé combatif face à une crise qui peut l’emporter, et à laquelle il ne survivra qu’en faisant la transparence sur les questions que se posent les Québécois. Ses réflexions sur la politique française et sur la conduite des primaires m’ont plus qu’intéressé. J’ai aussi, bien sûr, beaucoup discuté avec mes amis du Parti québécois, à commencer par Louise Beaudoin, toujours enthousiaste et entrainante, ainsi que les responsables du parti, Jonathan Valois et Daniel Turp. L’ « opposition officielle » se prépare avec méthode à l’alternance qui peut survenir dans deux ans, dans des conditions assez similaires à celles qui attendent le Parti socialiste : elle travaille à son projet, qu’elle veut progressiste. J’ai été frappé par l’attention qu’elle porte à la question de la laïcité, dont j’ai traité devant le Congrès Juif québécois. On se doute que nos entretiens furent chaleureux et proches. Et, puis, il y eut la cerise sur le gâteau, les deux jours supplémentaires dus à la fermeture de l’espace aérien européen, que j’ai passés à Québec, cette ville francophone et en vérité française, que j’adore. Comme l’an passé, plus encore peut-être, j’ai été séduit pas la gentillesse, le sens de la solidarité, la franchise des Québécois, j’aime définitivement ce pays, qui me reverra souvent – je l’espère.

C’est un autre volcan que je retrouve à Paris, celui de la politique. Celui-ci n’empêche pas les avions de voler, et l’éruption qui secoue le Parti socialiste est plutôt – c’est en tout cas mon souhait – créative. Toujours est-il que nous sommes confrontés, dans les semaines qui viennent, à des choix essentiels, dont le Bureau national de cet après midi traitera. D’ici au Conseil national du 27 avril, nous aurons, tout d’abord, adopté le projet d’un nouveau modèle de développement, qui sera soumis au vote des militants en mai. Le texte envoyé aux membres du Bureau national est accessible à tous, je ne vais pas le commenter ici. La presse, qui s’en est emparé, titre sur le « virage à gauche » du Parti socialiste. Je laisse chacun libre de sa lecture, celle -ci ne me choque pas plus qu’une autre. Il me semble en effet naturel qu’après la crise que nous traversons, causée par les déséquilibres majeurs induits par les dérives du capitalisme financier, nous soyons à la recherche d’un nouveau modèle, alternatif, d’un type de société différent, d’une politique plus douce et plus juste. Le Parti socialiste est une formation de gauche, qui doit retrouver le sens du progrès social, réinventer ce que nous avions appelé, avec Dominique Strauss-Kahn, le « réformisme radical » – parce qu’il s’attaque à la racine des problèmes et ne se contente pas de demi-mesures. Pour autant, nous devons aussi rester pleinement crédibles, et totalement conscients des contraintes que fera peser sur nous la situation terrible des finances publiques dont nous hériterons si nous revenons au pouvoir en 2012. Enfin, je suis convaincu que la gauche n’a de sens que si elle est internationaliste et européenne. Le texte que j’ai rédigé, avec d’autres, en bonne intelligence avec Martine Aubry, respecte, je le crois, cet équilibre. Tout l’enjeu de nos débats est de tenir cette ligne de crête, malgré les tentations et les surenchères. Je me battrai pour cela.

De gauche et crédible : telle doit aussi être notre position sur les retraites. Il s’agit pour nous de prendre acte des conséquences, inéluctables, du vieillissement démographique sur le financement futur des retraites. Cette évolution appellera des efforts, qui devront être partagés. Le Parti socialiste devra défendre les retraites par répartition et refuser la mise en cause de la retraite à 60 ans. Il souhaite aussi que soient prises en compte la pénibilité des métiers ou les exigences de l’emploi des seniors, il demande la définition de nouvelles ressources. Cela suffira-t-il à équilibrer le système ? Tout le débat est là : s’il ne nous revient pas de faire le « sale boulot » à la place d’une droite qui n’a pas, pour l’heure, clairement formulé ses propositions, mais dont les mauvaises intentions sont perceptibles,nous entendons bien nous comporter en responsables. Oui, décidément, la politique est aussi un volcan : la douceur de vivre québécoise m’a redonné les forces pour y plonger à nouveau.

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