Réformisme radical

Les deux jours qui viennent vont être largement consacrés à la finalisation du texte sur le « nouveau modèle de développement », qui sera examiné ce soir par le Bureau national avant d’être adopté demain en Conseil national. La première version, discutée par le Parti mardi dernier, a dans l’ensemble été bien accueillie, à quelques exceptions près. Gérard Collomb y a vu une conception « doloriste » de l’économie et une synthèse factice. Jack Lang – qui il est vrai nous montre depuis deux ans le droit chemin d’une opposition forte et résolue au sarkozisme – l’a jugé « trop techno » et pas assez à gauche. Faut-il pour autant ressusciter à ce sujet les vieux clivages du Parti socialiste – les « réalistes » contre les « laxistes », les « modernes » contre les « archaïques », les « sociaux-libéraux » contre les « socialistes », bref la « droite » du parti contre sa « gauche » ? Le « Journal du Dimanche » a été jusqu’à m’opposer à François Hollande, le campant en « dernier réaliste » face aux « nouveaux radicaux » dont je serais le chef de file. Cela me paraît, pour tout dire, un peu exagéré.

Tout texte d’importance est l’objet d’une bataille d’interprétation, et c’est normal. On voudrait voir dans celui-ci un retour aux sources vers une gauche plus pure, plus abrupte, débarrassée des compromis excessifs causés par la gestion, retrouvant des valeurs parfois délaissées. Il serait le crépuscule du social-libéralisme, la fin de la parenthèse ouverte en 1983 avec le « tournant » de la rigueur et le choix définitif de l’ancrage monétaire européen. Pour ses défenseurs, ce serait une qualité, pour ses détracteurs, une dérive. On se doute que ce n’est pas mon sentiment. Ce que je constate, d’abord, pour avoir pas mal communiqué sur ce projet depuis une semaine, pour avoir rencontré beaucoup de gens, c’est l’intérêt que notre démarche suscite. Sans doute y a-t-il là un effet conjoncturel. La déroute de la droite et la possibilité de l’alternance braquent à nouveau les projecteurs sur nous, les idées du Parti socialiste, objet de dérision il y a quelques mois, même lorsqu’elles étaient justes, sont aujourd’hui scrutées avec curiosité, même lorsqu’elles sont inabouties. Mais il y a plus que cela. J’observe en effet que la presse économique elle-même, comme les « Echos », que « le Monde » ou « le Figaro » consacrent des pages entières à nos propositions, les discutent, les questionnent sans les dénigrer ou les rejeter. Cela signifie que sans être parfaites ou totalement convaincantes pour chacun, elles structurent et nourrissent le débat public, qu’elles sont consistantes et crédibles.

Je crois, en vérité, que ce travail marque un pas en avant. Je ne veux pas ici succomber à l’auto-satisfaction. On le sait, j’aurais aimé une démarche plus longue, plus ouverte, plus extravertie même. Régionales oblige, nous avons mené un travail discret et assez rapide. Mais il y a malgré tout eu une rupture sur la méthode. Cela faisait longtemps – depuis 1997 – que nous n’avions pas pas préparé un texte aussi sérieusement. Treize ateliers, pluralistes, ont élaboré des rapports de qualité, mis en ligne sur le site du Parti socialiste, discutés sur la COOPOL, le Comité de pilotage que je préside a suivi ces travaux et préparé le texte de façon très collective, avec le souci, compréhensible, d’innover tout en rassemblant. Il y a aussi, j’en ai la conviction, du changement sur le fond. Non, ce n’est pas un abandon du réformisme ou du réalisme de gauche, ce n’est pas un reniement ni un retour en arrière, mais une évolution profonde, que je souhaite partagée. Je ne pense pas, contrairement à Jacques Julliard, que la « deuxième gauche » rocardienne soit morte, je ne tire pas un trait sur la « culture de gouvernement », je ne rejette pas nos années au pouvoir, je reste fier des réformes que nous avons conduites, je ne mésestime pas la gravité extrême de la situation des finances publiques, je ne suis pas partisan d’une Europe forteresse mais bien d’une France motrice dans une Europe puissance. Sur tous ces points là, on ne m’opposera pas à Jacques Delors ou à Lionel Jospin : je suis, aujourd’hui comme toujours, un social-démocrate.

Toutefois, si l’on ne peut du passé faire table rase, il est aussi nécessaire de bouger fortement. La crise, en effet, est passée par là, elle ébranle les fondements du capitalisme, elle soulève de nouveaux défis, appelle la France et l’Europe à répondre face aux dangers d’un déclassement qui les menace, elle nous conduit à penser le projet d’une société plus juste, plus douce, à la fois plus créative et plus attachée aux biens communs. Bref, nous ne pouvions pas nous contenter de proposer « du sang, de la sueur, des larmes », de prétendre mieux gérer que la droite, nous avions, nous avons le devoir de concevoir des inflexions marquantes, substantielles, sans perdre de vue les contraintes – internationales, européennes, financières, sociales – qui pèseront sur notre action. C’est ce que fait le projet que nous construisons ensemble, qui se veut, selon moi, une ambition crédible. Nous avons au fond, paradoxalement, retrouvé le chemin de ce que nous avions appelé en 2002, avec Dominique Strauss-Kahn, le « réformisme radical ». Réformisme, parce qu’il s’agit bien, toujours, de changer graduellement la société, de bâtir un nouveau compromis progressiste. Radical, parce qu’il faut s’attaquer à la racine des problèmes, et parce qu’il est impossible, dans un monde en mutation, une Europe en perte de repères, une France où beaucoup souffrent, de se contenter de rustines ou de demi-mesures.

C’est ce souci, et non je ne sais quelle préoccupation tactique, je ne sais quelle intention de corriger une image, qui m’a guidé. Jusqu’alors, nous avons travaillé de façon intelligente et de bonne foi, en recherchant la synthèse – je le dis à mon ami Gérard Collomb, ce n’est pas un gros mot – de façon dynamique, sans accumuler les contradictions, sans élaborer des oxymores, mais en favorisant les convergences. Il y aura jusqu’à demain soir, puis lors des travaux des militants, des discussions, des critiques, des amendements : le Parti socialiste reste un parti de débat. Mais l’unité est possible, elle est souhaitable si nous travaillons jusqu’au bout en sincérité, avec la volonté d’inventer une nouvelle gauche. C’est le pari que j’ai fait en acceptant – après le Congrès de Reims que j’avais vécu de façon… inconfortable – la proposition de Martine Aubry d’animer cette convention : j’ai la conviction qu’il peut être gagnant.

PS : sur Jean-Marie Le Pen, à nouveau, hélas. Le vieux chef du Front national est, on le sait, un habitué des dérapages plus ou moins contrôlés. Comment, pourtant, ne pas réagir avec écoeurement et indignation lorsqu’il prétend, à l’occasion de la journée de la déportation, que les Juifs français, sous l’Etat français du Maréchal Pétain ont, « somme toute, bénéficié d’une indulgence » ou lorsqu’il affirme, contre toute vérité historique, que la Raffle du Vel d’Hiv n’était pas « d’initiative française » ? On retrouve là l’obsession antisémite qui a marqué toute sa carrière : c’est insupportable. Je condamne ces propos honteux. Et je ne peux m’empêcher de déplorer que le climat créé par une droite aux abois, depuis le pauvre débat sur l’identité nationale jusqu’à l’instrumentalisation de la burqua ou de la polygamie, ait rendu à l’extrême droite une audience qu’elle avait perdue.

PS 2 : Hélas, bis. Je trouve également regrettable d’avoir entendu ce matin sur RTL, dans la bouche d’Eric Zemmour, que « le fascisme de Mussolini fut à l’origine, et avant qu’il ne se dévoie dans son alliance avec l’Allemagne nazie, une tentative de réussir enfin une unité italienne qui avait ressemblé jusque là à une colonisation du Sud par le Nord ». Cet étrange révisionnisme lui permet ensuite d’affirmer qu’ « un siècle plus tard, les post-fascistes (de Gianfranco Fini) se constituent en derniers remparts d’une unité italienne qui a déjà été passée par pertes et profits par la ligue du Nord ». Je connais Eric Zemmour depuis 30 ans, et je sais son goût pour la provocation. Mais que de tels propos soient en quelque sorte légitimés sur la première radio de France me préoccupe au plus haut point : quelle drôle d’époque !