Le sens d’une unanimité

Le Conseil national du Parti socialiste a voté à l’unanimité le texte de la Convention nationale sur le « nouveau modèle de développement » dont j’ai assuré le pilotage. L’évènement est assez rare pour être signalé – à dire vrai, je ne conserve pas le souvenir d’un tel vote. Sa signification doit être analysée. Par-delà les félicitations dont je fais l’objet – elles me font plus plaisir que les blâmes, mais ne me grisent pas – je veux tenter de le faire ici.

Certains minimisent l’importance de ce vote, d’autres en exagèrent la portée. Les pessimistes ont, en général, peu ou pas participé à nos travaux, ils n’ont pas voulu marquer leur désaccord avec un texte qui recueille l’assentiment d’une large majorité, et se contentent de le critiquer dans les couloirs ou d’en dénigrer la qualité. Les optimistes au contraire, y voient un tournant décisif, pensent que nous avons changé de paradigme et que tout est dit sur la configuration du parti en vue de 2012. Les médias, de leur côté, sont partagés. Tous soulignent l’habileté du texte, qui a conduit au rassemblement inédit des socialistes, tous reconnaissent son intérêt, sa proximité des préoccupations populaires, son ancrage à gauche, mais certains y voient comme « un parfum » – à leur nez désagréable – de 1981, ou, dans une version plus indulgente, nous invitent encore à « faire encore un effort ». Ce débat, en soi, est sain : l’unanimité a un sens politique fort, l’unanisme est souvent une hypocrisie ou une indifférence. Je préfère, d’ailleurs, qu’il ait lieu au grand jour plutôt que d’être esquivé, ou bien mené subrepticement dans des salons feutrés où des journalistes sont abreuvés de petites phrases : convenons que, pour l’heure, ce n’est pas ce qui prédomine.

J’en viens au fond : que signifie cette unanimité ? J’y vois le produit d’une situation, la confirmation d’un état d’esprit, et le résultat d’une méthode. La situation, j’en ai déjà parlé ici, c’est la crise et son impact sur nos positions. Cette crise n’est ni conjoncturelle ni mineure. On voit, avec le séisme financier qui atteint la Grèce et ébranle l’euro, qu’après avoir touché les établissements financiers elle vise désormais les Etats mal gérés. Elle remet en cause les certitudes, elle démode les vieux clivages, elle nous appelle à être à la fois plus radicaux, plus à gauche, et plus réalistes, plus rigoureux. Dans cette tourmente, il aurait été fou de reproduire, une fois de plus, nos sempiternels positionnements de Congrès, d’opposer les « laxistes » au « dépensiers », la « première gauche » à la « seconde », les « socio-libéraux » aux néo-guesdistes », les « rénovateurs » aux « conformistes ». Nous avons su dépasser cela, en tout cas nous l’avons tenté. C’est pourquoi, j’ai parlé, à propos de ce texte, d’une ambition crédible. J’ai aussi été frappé, tout au long de nos travaux, par l’esprit de responsabilité, la volonté d’unité qui nous ont, tous, animés. Les socialistes savent que l’alternance est possible – d’aucuns diront probable – ils ont conscience à la fois de la nécessité de changements profonds et de la complexité de la situation du pays et de l’Europe, ils entendent se préparer collectivement et sérieusement à l’exercice des responsabilités. Entendons-nous : les « sensibilités » du Parti ne sont pas mortes, Benoit Hamon n’est pas François Hollande, Henri Emmanuelli diffère de Manuel Valls. Mais les écarts, même si personne ne l’avoue, se sont réduits. C’est, en tout cas, ce que j’ai constaté en animant ces discussions, du premier au dernier jour.

Je crois, enfin, au succès d’une méthode, celle que j’ai appliquée et qui avait déjà fonctionné entre 1995 et 1997, alors que j’étais le secrétaire national aux Etudes de Lionel Jospin. C’est ma seule fierté. Ce texte n’est pas mon oeuvre, j’y ai contribué bien sûr, j’ai veillé à son équilibre et à la cohérence de son architecture, j’ai été à la manoeuvre pour arbitrer entre les diverses propositions, mais il a été rédigé pour l’essentiel par des jeunes gens brillants – Alexis Dalem, Matthias Fekl, Laurent Olléon, Romain Beaucher, avec le concours de Thomas Chalumeau – il a été nourri d’innombrables apports, de toutes origines, et des travaux de 13 ateliers, il a été enrichi par les échanges sur la COOPOL. Si j’avais été le seul auteur de ce texte, j’aurais sans doute écrit les choses autrement, j’aurais valorisé certaines propositions, j’en aurais négligé d’autres. Ce n’était pas ma fonction. Le rôle que je revendique, en revanche, est celui d’ « accoucheur » de notre unité. Pour y parvenir j’ai, en accord avec Martine Aubry, utilisé trois ingrédients : le travail, l’écoute, l’ouverture. Le travail, parce que l’élaboration de ce projet a mobilisé les ressources du Parti plus que nous ne l’avons fait depuis pratiquement 13 ans. L’écoute, parce que j’ai choisi, délibérément, de dialoguer avec ceux qui ne pensent pas comme moi, de réfléchir à leurs suggestions, d’intégrer les plus pertinentes, de tenter de les convaincre, aussi, de la validité de mes raisonnements. L’ouverture, enfin, par l’audition des milieux intellectuels ou de la société civile proches de nous, par le débat sur internet. Tout ceci est perfectible. Le temps nous a manqué, j’aurais aimé ouvrir davantage les portes et les fenêtres, être plus « participatif » – il est bien des usages à ce mot. Mais je crois que le résultat, avec ses limites, est probant.

Je parle donc la tête haute aux esprits chagrins – il y en a au Parti socialiste, il en existe même ici. Ce texte n’est pas un reniement ou une abdication, il est social-démocrate et de gauche, il est ambitieux et réaliste, il est, j’en ai la conviction, un bon compromis – ce qui suppose, par définition, que personne n’en soit totalement satisfait. Il n’est pas une collection d’oxymores ou un collier de platitudes, il contient beaucoup d’idées, dont certaines sont plus abouties ou plus convaincantes que d’autres, il marque une volonté. Prenez le donc pour ce qu’il est : un socle, une matrice, une stratégie. Et plutôt que de faire son procès, discutez le, amendez le. Car, oui, j’en suis d’accord, il nous reste encore bien des efforts à faire pour nous mettre à la hauteur des défis économiques, sociaux, environnementaux qui nous attendent si nous revenons au pouvoir, il nous reste bien du chemin à faire si nous souhaitons recréer l’espoir et regagner la confiance. Mais cette unanimité minutieusement construite est, je l’ai dit et le répète, une bonne nouvelle pour tous ceux qui, en France, veulent l’alternance en 2012. J’ai voulu innover et rassembler. L’innovation, par définition, est imparfaite ou contestable, le rassemblement est un fait politique, et il va compter. Ce n’est qu’un début, continuons le combat !