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Articles de mai 2010


Rénovation

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 31/05/2010 à 11:28
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La Convention nationale du Parti socialiste s’est déroulée samedi à la Plaine Saint Denis. Evidemment, l’ambiance unanimiste, l’absence de conflits ouverts, la faiblesse du coup des enjeux de la journée ne diffusaient pas l’odeur de la poudre, sans laquelle il n’est pas de grand débat politique. Mais ce fut une belle réunion, marquée par une ambiance studieuse, par des échanges de bon niveau, et par une approbation massive du texte, amendé par les fédérations, qui sert désormais de socle à notre projet et qui constitue, comme je l’ai dit devant la Convention, la première brique de notre préparation en vue de l’échéance de 2012. Il manquait, c’est vrai, beaucoup de « ténors » socialistes, ceux là même d’ailleurs qui ont été peu actifs dans la préparation des travaux, qui ont critiqué son résultat mezza voce sans oser soumettre leurs idées au vote des militants.

Je persiste à penser que ces absents ont eu tort. J’ai au contraire été frappé par la qualité des interventions des responsables, des délégués qui sont venus enrichir notre texte. Ils ont contribué à l’élaboration collective de ce que je persiste à considérer comme une ambition crédible, trouvant le juste équilibre entre la volonté de transformation économique, sociale et écologique, d’une part, la prise en compte des contraintes internationales ou des difficultés financières, la conscience de nos engagements européens d’autre part. Je suis fier d’avoir aidé, à ma place, à forger ce consensus qui, loin d’être mou, constitue à mes yeux un progrès réel et un atout majeur pour les socialistes. Cette tâche accomplie, au service du parti tout entier, je reprends ma liberté totale d’expression – dont, rassurez vous, je ferai un usage responsable et je l’espère pertinent.

Cette liberté de ton, Martine Aubry l’a utilisée à sa façon, en disant samedi que « quand Nicolas Sarkozy nous donne des leçons de maîtrise budgétaire, c’est un peu M. Madoff qui administre quelques cours de comptabilité ». La formule illustrait une évidente volonté offensive face au Président de la République. Elle vaut ce qu’elle vaut, mais ne mérite pas les cris d’orfraie ou les leçons de vertu délivrées, la bouche en coeur, par les dirigeants de l’UMP, Frédéric Lefebvre et Xavier Bertrand en tête, ou encore par le Premier ministre, François Fillon. Contrairement à François Hollande, qui nous a jadis tant fait rire par la violence imagée de ses charges contre Jacques Chirac et l’actuel Président de la République, je ne le regrette ni ne le condamne. Bien sûr, il faut garder une certaine tenue du débat public, évidemment, il est nécessaire de respecter la fonction présidentielle et la personne de son titulaire. Mais la droite, franchement, n’a aucune leçon à donner. Nicolas Sarkozy serait mieux fondé à critiquer la « vulgarité » des autres, s’il ne s’abaissait pas lui-même, à l’occasion, à des paroles faciles ou agressives, s’il n’était pas si souvent familier ou fanfaron. François Fillon serait plus crédible en avocat du respect s’il ne cognait pas toutes les semaines lors des questions d’actualité à l’Assemblée nationale, et à bras raccourcis, sur l’opposition, s’il ne traitait pas les socialistes, qui sont la première force politique du pays, avec condescendance, voire avec mépris. Quant à Xavier Bertrand et Frédéric Lefebvre, ils sont moins crédibles en professeurs de morale qu’en personnages d’un film de Tarantino. Ne cédons donc pas à la culture de l’excuse, surtout devant cette droite dure, intolérante, sûre d’elle, qui ne sent pas que la France souffre et gronde. Et passons à autre chose.

Commençons, d’abord, par la rénovation de notre parti, qui est dès maintenant à l’agenda et sera décidée lors d’une Convention nationale, le 3 juillet. Dès demain sera soumis à l’examen du Bureau national le rapport, très complet, d’un groupe de travail présidé par Arnaud Montebourg, qui s’est comme chacun sait beaucoup investi sur cette question. « Besoin de gauche » a pris part activement et positivement à ces travaux, notamment grâce à la contribution d’Emeric Brehier, le jeune et talentueux premier secrétaire fédéral de la Seine et Marne. La rapport est de bonne qualité, il nourrit la réflexion. Ne cachons pas, toutefois, qu’il reste des points en débat, d’une importance non négligeable – c’est même un euphémisme, pour dire qu’ils sont absolument décisifs. J’aurai l’occasion d’y revenir dans les prochaines semaines, je veux toutefois en évoquer trois brièvement, ici et maintenant. La première question délicate est à mes yeux celle du cumul des mandats. J’ai écrit dans ce blog mon sentiment sur cette question, je l’ai exprimé publiquement sur « Dimanche plus » ce week-end, vous comprendrez que je ne me répète pas longuement : je suis partisan du mandat unique pour tous, mais hostile à tout « désarmement unilatéral » qui pénaliserait la gauche, et réticent devant un système qui ouvrirait tant d’exceptions qu’il deviendrait illisible ou inapplicable. Je suis donc favorable à une réforme institutionnelle plus large, permettant d’instituer le non-cumul entre un mandat parlementaire et des fonctions exécutives locales pour 2014, date des élections territoriales et municipales.

Un mot, maintenant, sur les primaires. J’ai été parmi les premiers à soutenir cette idée, je la défends avec ardeur. Je souhaite qu’elles soient organisées à l’automne 2011, suffisamment loin de l’élection présidentielle pour permettre le rassemblement, suffisamment près d’elle pour donner un puissant élan à notre candidat(e). Elles seront ouvertes à tous ceux qui se reconnaissent dans les idées du socialisme démocratique – la présence éventuelle des écologistes devant être discutée avec eux, même si ni eux, ni nous, ne semblons à cette heure privilégier une candidature commune. Il importe, enfin, que le seuil des soutiens requis pour la participation aux primaires soient assez bas pour qu’elles soient pluralistes, qu’elles permettent la confrontation amicale des sensibilités et des générations, mais aussi assez élevé pour permettre à des protagonistes pertinents de concourir.

Troisième sujet, à mes yeux essentiel même s’il est moins spectaculaire, donc moins évoqué : la chronologie des Congrès et des primaires. Notre dernier Congrès, qui s’est tenu à Reims, a laissé une image assez traumatisante pour que personne ne souhaite s’infliger pareille épreuve avant la présidentielle. Faut-il pour autant éviter tout Congrès, fût-il extraordinaire et programmatique, avant les primaires ? Je ne le crois pas, ce serait même extrêmement dangereux. Il en va, en vérité, de l’existence même du Parti socialiste, du rôle de ses militants. Ceux-ci, en acceptant les primaires, consentiront à se voir déposséder – en partie – du droit à désigner leur candidat(e) au profit d’un collège électoral plus large. Sans Congrès, ils se priveraient aussi de toute capacité à peser sur le programme du Parti, sur les idées de notre candidat(e). Prenons garde à leur démobilisation et à leur frustration. Pour ma part, si je suis d’accord pour accepter une part de « présidentialisation » du Parti socialiste – nécessaire pour s’adapter aux règles de la Vème République – je refuse son effacement.

C’est pourquoi je serai, dans les discussions qui s’ouvrent, très ferme sur ces trois questions. La rénovation peut être un progrès considérable, elle peut aussi, si nous cédons trop à l’air du temps ou si nous agissons sans principe, déboucher sur une grave régression démocratique. Cela mérite bien un débat approfondi, serein et constructif, cherchant la synthèse et l’unité, mais sans mollesse. Qu’en pensez-vous ?


De retour

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 26/05/2010 à 11:31
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Je reviens, ce matin, d’un bref et intense séjour à Shanghai, qui m’a donné l’occasion de nombreuses rencontres – politiques, économiques, culturelles – d’un passage à l’exposition universelle – où j’ai assisté, à l’invitation de mon ami Jean-Louis Fousseret, maire de Besançon, à la donation d’un buste de Victor Hugo à la municipalité – et de beaucoup de marche dans cette ville étonnante. Comment éviter, au retour d’un voyage en Chine, les banalités ? Oui, la Chine s’est éveillée, oui, sa puissance s’affirme, oui, elle pèse et pèsera encore dans le monde qui vient. Je n’étais pas venu dans ce pays depuis plus de dix ans – j’avais accompagné Lionel Jospin dans sa visite en 1998 ou 1999 – et l’importance du changement intervenu depuis lors m’a sauté au visage – c’est en fait une véritable claque. Bien sûr, la Chine ne connaît pas la démocratie, au sens où nous l’entendons, la citoyenneté y reste un concept inconnu, les droits de l’homme ne sont pas sa priorité. Mais l’ouverture économique est faite, une opinion publique est née, une couche moyenne s’étend, des millionnaires apparaissent, l’urbanisation galope – Shanghai, au passage, est une ville magnifique. Comme vous le savez, j’ai souvent parlé ici de la menace du déclassement qui atteint l’Europe. Ces quelques jours m’ont à la fois impressionné et un peu effrayé : prenons garde à ne pas sortir de l’histoire, à ne pas nous résigner à être une sorte de réserve stagnante, vieillissante et encore prospère face aux nouveaux pouvoirs qui s’imposent sur la planète.

Qu’on me comprenne bien : je ne plaide pas pour un « modèle » chinois, mais pour une redéfinition du vivre ensemble européen. L’Europe a une grande et belle histoire, elle est un continent constitué de vieilles nations, qui ont, pour beaucoup d’entre elles, à un moment donné, dominé le monde. Elle a vu naître la plupart des innovations – et même des révolutions – économique, elle est le berceau de la démocratie, celui de la protection sociale, elle est riche de la diversité de ses cultures. Il y a bien, j’en suis convaincu, un modèle de civilisation européen, fait de l’équilibre entre l’efficacité économique et la justice dont parlait Jacques Delors, auquel j’ajoute pour ma part un sens spécifique du bien être, l’attachement viscéral à des valeurs universelles. L’Europe a toujours un rôle à jouer à l’échelle de la planète, dans la nouvelle géographie des échanges et des savoirs, dans la politique internationale, où elle peut défendre un « soft power », dans le paysage culturel mondial. Encore faut-il pour cela qu’elle ne se défasse pas, comme elle en court le risque, qu’elle ne s’enfonce pas dans une croissance molle et un sous-emploi chronique, qu’elle sorte de sa crise de leadership pour se reconstruire sur le plan politique. Pour l’Europe – comme d’ailleurs pour la gauche, deux écueils sont à éviter, à toute force : le conservatisme – le passé n’est pas la panacée, le présent n’est pas intouchable – ou l’abandon – la dérégulation et le libéralisme ont montré leurs limites, la course au moins disant social n’est pas une issue viable. C’est cette voie que les socialistes, en France, devront inventer d’ici 2012, s’ils veulent à la fois battre Nicolas Sarkozy – la mission est devenue très possible, même s’il ne faut pas négliger ce redoutable politique, qui s’est manifestement remis en route après le choc des régionales – et mener une fois au pouvoir une politique de transformation à la fois audacieuse et crédible.

Vous comprendrez que je n’ai suivi que d’assez loin le débat entre mes amis socialistes sur les retraites – auquel j’ai moi-même participé avant mon départ. Les médias ont abondamment mis en scène – ils adorent ça, et force est de reconnaître que nous les aidons souvent – nos différences de sensibilité, notamment après les quelques mots prononcés à ce sujet par Dominique Strauss-Kahn lors de son passage sur le plateau d’ « à vous de juger » – qui ont hélas davantage intéressés les chroniqueurs que les propos forts, et justes, qu’il a prononcés sur l’économie mondiale et sur la situation européenne. Et si, au fond, l’écart était moins grand qu’il n’y paraît ? Car, en effet, la retraite à 60 ans n’est pas un dogme. Elle l’est tellement peu que l’âge effectif du départ en retraite est déjà, en France, de 61,5 ans, et que le Parti socialiste envisage, dans ses propositions, de l’allonger, grâce à une surcote, jusqu’à 62,5 ans, dans le cadre d’une retraite choisie. Mais, je le maintiens, le droit de partir en retraite à 60 ans, décidé en 1981 par la gauche et François Mitterrand – attaqué hier avec virulence par un Nicolas Sarkozy en quête grossière de clivages – n’est pas un vestige du passé, mais un progrès social, une protection pour ceux qui ont commencé à travailler tôt, et qui ont cotisé longtemps. Quel sens cela aurait-il de faire contribuer ceux-ci – les ouvriers, au premier chef – pendant 44 ou 45 ans, alors qu’ils ont souvent effectué des tâches difficiles, des travaux pénibles, et que leur espérance de vie est en règle générale plus courte ? Avec la réforme Fillon de 2003, avec l’entrée plus tardive des jeunes sur le marché du travail, avec l’accroissement de la durée de la vie, les choses bougent et bougeront encore, les tabous tomberont,en leur temps. Mais je ne vois aucune raison, aujourd’hui, de revenir sur ce droit, sur cette conquête sociale.

Un mot, enfin, sur la question – très présente dans les esprits au Parti socialiste, à défaut d’être prioritaire aux yeux des Français – du non-cumul des mandats. Le débat fait rage entre Martine Aubry, qui promeut avec force le mandat unique et s’appuie sur le vote des militants du 1er octobre 2009, et de nombreux élus, qui souhaitent une approche pragmatique. Ma position sur ce sujet n’est pas mystérieuse, même si je ne l’ai jamais affirmée avec force en public. Je ne suis pas le plus concerné : parlementaire, je n’ai jamais dirigé d’exécutif régional, départemental ou municipal, je suis à la tête d’un établissement de coopération intercommunale. Mais je n’ai aucune envie de jeter la pierre à ceux qui sont à la fois député ou sénateur, maire, président de Conseil général ou régional, et qui se défoncent dans leurs différentes fonctions. Ne laissons pas croire qu’il y aurait d’un côté les « cumulards » – les mauvais – et de l’autre les partisans du mandat unique – les bons, les chevaliers blancs. Cette approche est plus que manichéenne, elle est injuste et désobligeante. Ne laissons pas non plus dire que la gauche n’a rien fait depuis 20 ans pour réduire le cumul des mandats : toutes les lois prises en la matière, dont l’impact est déjà considérable, viennent d’elle. Pour ma part, je suis favorable à une approche résolue, mais qui ne crée pas de divorce entre les militants et les élus, qui ne fabrique pas la défaite ou la dissidence, qui s’applique à tous sans chercher à construire des exceptions – personnelles ou temporelles – impossibles à définir en pratique, au risque de vider le principe de tout sens.

Pour tout dire, je partage la lecture de Guy Carcassonne. Oui, le cumul des mandats est une spécificité française, nuisible à la qualité de l’action des élus. Oui, il doit impérativement être supprimé à terme. Mais il faut procéder par la loi et proposer, dès le lendemain d’une victoire éventuelle en 2012, une vaste réforme politique, incluant le statut de l’élu, la revalorisation du travail parlementaire, et instituer le mandat unique pour tous au moment du renouvellement intégral des fonctions locales, en 2014. Cela me paraît plus clair, plus efficace, plus pertinent en un mot, qu’une démarche « ad hoc » conduite avec une volonté inébranlable, mais avec des principes à géométrie variable, en fonction de réalités par ailleurs incontestables. Pourquoi ne pas le dire, et le faire ?


Proposition de loi du groupe SRC visant à abroger le « bouclier fiscal »: intervention en séance de Pierre Moscovici du 20 mai 2010

Catégorie : Assemblée nationale,Politique | Par pierre.moscovici | 21/05/2010 à 11:32
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Madame la Présidente,
Madame la ministre,
Monsieur le ministre,
Monsieur le Président de la Commission des finances,
Monsieur le rapporteur général du Budget,
Monsieur le rapporteur, mes chers collègues,

La proposition de loi que nous sommes appelés à discuter aujourd’hui a, nous le savons tous, une portée bien plus grande que la seule abrogation du bouclier fiscal. Les historiens qui se pencheront sur le quinquennat du président Nicolas Sarkozy, s’il s’en trouve, porteront une attention particulière aux 100 premiers jours de ce mandat et aux premières mesures qui le caractérisent. Depuis le président Roosevelt on sait, en effet, toute la symbolique qui est attachée à cet laps de temps qui suit l’entrée en fonction d’un nouvel exécutif.
Les premiers textes d’une législature donnent toujours le sens d’un mandat et d’une action. En 1997, Lionel Jospin avait souhaité mettre l’emploi au premier plan de l’action publique et la jeunesse au coeur de ses préoccupations. C’était la loi sur les emplois-jeunes. En 2007, François Fillon et le gouvernement ont proposé au Parlement d’examiner la loi TEPA, promesse de campagne essentielle du candidat de l’UMP, et d’adopter notamment un renforcement du bouclier fiscal en en ramenant le seuil de 60% à 50%. 1997/2007 : le contraste dit tout, ou presque.
Quel lecture auront économistes et historiens, au travers de cette mesure, de la politique fiscale et du sarkozysme économique? Ils s’interrogeront sur la puissance d’un tel dispositif en faveur d’une minorité aussi restreinte de contribuables. S’ils relient ce dispositif de la loi TEPA avec le mouvement des idées économiques, ils y verront le signe que la France a rallié tardivement le mouvement conservateur et ultra-libéral né aux États-Unis dans les années 70 et qu’ont illustré dans le champ politique, Ronald Reagan aux Etats-Unis et Margaret Thatcher au Royaume Uni.
Ce mouvement s’est inscrit dans une rupture – mot cher s’il en est au Président de la République – avec le « Welfare State », l’État Providence, qui pendant plus de 30 ans s’est efforcé de réduire les inégalités et de veiller par les prélèvements obligatoires à redistribuer de la richesse pour favoriser et soutenir la croissance par une forte consommation.
La nouvelle donne économique proposée, orchestrée, inspirée depuis 30 ans par les néo-libéraux est d’une toute autre nature:
-elle fonde la croissance sur l’investissement, et l’investissement sur les profits
-elle privilégie les rendements du capital sur les revenus du travail,
-elle compense la contraction des revenus salariaux par un accès plus large et plus long au crédit.
Ce modèle économique du dernier tiers du XXème siècle s’est- fracassé sous nos yeux ces derniers mois, avec la crise du crédit immobilier américain, des « subprimes ». Il est à l’origine d’une crise économique majeure dont nous commençons à peine à mesurer l’ampleur et les conséquences. Il a ouvert une crise sociale dont les statistiques du chômage, la croissance des files d’attente dans les associations de solidarité, la progression de près de 20% des demandes de secours dans les Mairies et les CCAS rendent compte mieux que tous les discours. Ce modèle économique a donné naissance à une précarité inédite et fait réapparaître une pauvreté que l’on croyait éradiquée de nos sociétés européennes.
Je le dis sans ambages : le bouclier fiscal, dans ce contexte économique et social, est une aberration. Et l’obstination du gouvernement à le conserver coûte que coûte – c’est le cas de le dire -, malgré la crise qui frappe chaque jour un peu plus nos concitoyens, malgré la dégradation catastrophique des finances publiques, donne l’impression aux Français, que leurs dirigeants préfèrent encore aller droit dans le mur, tête la première, que de faire marche arrière ou changer de direction. Et qui n’aurait pas cette impression, quand l’on compare les déclarations – je suis même tenté de dire les incantations – des uns et des autres aux chiffres, à la réalité?
L’argument principal du Président de la République, lorsqu’il a défendu et fait instaurer cette mesure en 2007, était qu’il trouvait inadmissible qu’on puisse « travailler plus d’un jour sur deux pour l’Etat ». Présentée de cette manière, il était difficile de s’y opposer. Mais presque trois ans plus tard, nous savons tous qu’il s’agit là d’une contre-vérité puisqu’il est impossible avec les seuls revenus du travail de payer plus de 50% de son revenu en impôt! En réalité, le bouclier fiscal protège surtout les revenus du patrimoine – portefeuilles en Bourse, revenus immobiliers, etc… -, dont la part dans le revenu global grandit à mesure que croît la richesse du contribuable. Ainsi, 90% de la population française ne tire que 2,6% de ses revenus de son patrimoine, contre 48% pour les 6 000 Français les plus riches.
C’est la rente de ces quelques Français les plus nantis, et non le fruit du labeur du Français moyen que le bouclier fiscal protège. Grâce aux niches fiscales, si le taux supérieur d’imposition « apparent » de l’impôt sur le revenu s’élève à 40% (contre 50%, au Royaume Uni ou aux Etats-Unis, pays longtemps pris comme modèle par l’exécutif), le taux « réel » descend à moins de 20% pour les 10 000 contribuables les plus riches !
Il est désormais établi que deux tiers des sommes restituées au titre de ce bouclier fiscal – 376 000 euros en moyenne en 2009 – sont allées à des contribuables possédant plus de quinze millions d’euros de patrimoine, tandis que ceux qui ne paient pas l’ISF se partagent moins de 1% du coût du bouclier fiscal. En outre, ce bouclier, longtemps arboré comme un instrument de compétitivité, voire une condition sine qua non de la croissance, a un coût significatif, et il n’a aucun effet. Qu’il est loin le temps où l’on pouvait encore nous faire miroiter un retour en masse des exilés fiscaux, dépeints comme des citoyens aux portes de la France, impatients de pouvoir y investir de nouveau une fois que sa fiscalité leur serait devenu moins hostile…
D’après les données communiquées au début de ce mois par le Ministre du budget à la Commission des finances, le constat est accablant : en 2008, seuls 312 expatriés fiscaux sont revenus, tandis que huit cent vingt et un contribuables redevables de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) ont quitté la France, malgré l’instauration du bouclier. Au total, ce bouclier fait gagner 17 millions d’un côté, et coûte 600 millions à tous les autres contribuables de l’autre : la facture est pour le moins salée. On ne peut s’empêcher d’y voir un retour sur investissement pour tous ceux qui ont apporté leur soutien au candidat à la présidence de la République.
Comment le gouvernement et la majorité peuvent-ils continuer à défendre jusqu’à l’absurde – je dirais même jusqu’à l’indécence – le maintien d’une mesure aussi coûteuse tout en prônant un plan de rigueur qui ne dit pas son nom, dont les premières personnes à en ressentir les effets seront, pour ne pas changer, les plus fragiles d’entre nous? La dernière chose dont ces citoyens, frappés de plein fouet par la crise, ont besoin, c’est bien une réduction des aides et des services publics, car c’est de cela qu’il s’agit. Aujourd’hui, quand le déficit file et que la dette s’accumule de manière inquiétante, l’État a besoin de toutes ses ressources. Au moment où tant de Français sont inquiets ou déjà confrontés à des difficultés incommensurables, il n’est plus temps de faire des cadeaux.
Il est temps, plus que jamais en cette période difficile, de redonner sens à un concept républicain trop souvent vidé de son sens depuis bien des années, celui de solidarité. Où est donc passée la solidarité nationale dans cette France où les mieux lotis affrontent la brutalité de la crise avec un bouclier fiscal, tandis que le reste du peuple doit se contenter d’une simple couverture sociale? Si la majorité croit vraiment qu’il est nécessaire de faire contribuer tous – je dis bien tous – les éléments de la nation au financement de la réforme des retraites, pourquoi parler de manière hypocrite de « brèche » ou d’ « entaille » dans un bouclier fiscal sans raison d’être, quand il leur est donné l’occasion de le briser, tout simplement.
Il est temps de mobiliser toutes les énergies et de mettre en oeuvre la solidarité nécessaire pour préparer la sortie de crise et veiller à la cohésion sociale indispensable à la préparation de l’avenir. C’est pourquoi, Madame la Ministre, Monsieur le Ministre, mes chers collègues de la majorité, vous auriez tout intérêt à entendre ce que disent certains de vos amis et non des moindres, ce que disent certains de vos collègues du gouvernement, à abandonner ce tabou incompréhensible du sarkozisme, à prendre en considération cette proposition de loi du PS. Il est temps, il est grand temps, d’abroger cette erreur de début de mandat que fut le bouclier fiscal. Celui-ci est plus et pire que le « symbole gênant » qu’évoquait le Président de la Commission des Finances : c’est une véritable tache.


La gauche et la rigueur

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 18/05/2010 à 11:36
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Les décisions prises par les ministres de l’économie et des finances européens, il y a huit jours, ont certes freiné la spéculation, l’ont détournée des situations spécifiques de la Grèce ou de l’Espagne, elles n’ont pas mis fin à toutes les interrogations sur l’euro, qui continue à baisser fortement – ce qui n’est pas, loin s’en faut, mauvais pour nos économies. Tout se passe, en réalité, comme si la monnaie unique avait certes été sauvée par le plan massif et dissuasif annoncé le 9 mai, sans pour autant que ses défauts de fabrication aient été réparés. Les «marchés », semble-t-il, s’inquiètent de la persistance de l’endettement public dans la zone euro, et poussent à sa réduction. Les plans de rigueur tendent à se multiplier en Europe. Après la purge grecque, après les mesures mises en œuvre par François Fillon en France, c’est l’Espagne de José-Luis Zapatero qui limite ses dépenses, réduisant notamment les traitements des fonctionnaires. Et le nouveau gouvernement « conservateur libéral » de David Cameron s’apprête, lui aussi, à des coupes sombres. A en croire les médias, et à écouter certains économistes, le temps de la rigueur généralisée serait venu pour l’Europe. Je n’en crois rien, mais la question mérite évidemment discussion.

Il s’agit d’un sujet d’importance pour l’Europe, pour la France, pour la gauche. En découle en effet l’évaluation des marges de manœuvre des politiques publiques pour les prochaines années. Le scénario dominant serait celui de sacrifices lourds, consentis d’abord par les salariés, victimes de l’affaiblissement des services publics, pénalisés par une croissance faible, au moins pour quelques années, avant une reprise hypothétique et d’ampleur incertaine. Il n’y aurait, d’après ses défenseurs, pas d’autre alternative que la maîtrise des dépenses publiques ou le chaos. Le mot rigueur, sans doute, fait peur : c’est pourquoi le gouvernement français l’évite avec application, se défendant de façon un peu absurde d’une telle option au prétexte de l’absence d’augmentation des impôts. Il vient pourtant, incontestablement, d’imposer un sévère tour de vis à l’État, avouant ainsi l’échec d’une politique qui a, depuis 2007, creusé les déficits et accumulé les dettes sans pour autant stimuler la croissance et, surtout, sans créer d’emploi. La rigueur embarrasse donc la droite.

Elle peut aussi constituer un piège mortel pour les socialistes. Nier l’importance du problème de la dette publique serait, en effet, une faute majeure : la dette publique, je l’ai dit et le redis, est l’ennemie de la gauche, sa charge empêche l’investissement, diminue les moyens des services publics, pèse sur les générations futures. La gauche doit donc être ennemie de la dette, elle devra engager une vigoureuse politique de désendettement, elle n’a pas droit au laxisme qui serait impitoyablement sanctionné. A l’inverse, revenant au pouvoir en 2012, elle ne pourrait se contenter d’avoir comme programme l’assainissement des finances publiques. Les attentes à son endroit sont d’une autre nature. Il lui reviendra de proposer une stratégie de croissance durable et créatrice d’emploi, de muscler l’appareil productif, fragilisé par la crise et par la négligence des gouvernement de droite au pouvoir depuis 2002, de réhabiliter les biens communs, de redonner un sens à la justice sociale, de proposer à une France brutalisée par l’expérience sarkoziste, à la fois dure et désordonnée, un cap plus rassembleur, un vivre ensemble plus doux. La gauche ne peut se contenter de gérer, fût ce avec compétence, l’ordre établi, sa mission reste, encore et toujours, et sans doute plus que jamais dans la période de crise et de mutation que nous traversons, la transformation sociale. En somme, si nous ignorons le réel, celui-ci nous frappera en retour : il est hors de question pour nous de « raser gratis » – je suis d’ailleurs persuadé de la lucidité de notre électorat, qui ne nous ferait pas confiance si nous lui cachions la vérité. Mais si nous sommes dépourvus d’idéal, nous créerons la déception. C’est pourquoi, je le répète, il nous appartient de dessiner, pour les prochaines années, une ambition crédible.

Quelle pourrait en être la teneur ? A trois jours du vote des militants socialistes pour la Convention nationale sur un « nouveau modèle de développement », je voudrais dire que le texte soumis à leur appréciation constitue une réponse solide, un socle, une matrice. J’ai lu des critiques, certaines subliminales, d’autres plus frontales, venant de Gérard Collomb ou Jack Lang. Je n’ai pas l’intention de polémiquer avec ces camarades. Mais j’aurais aimé plus d’objectivité, moins de caricatures. Ce texte, élaboré collectivement, est le fruit d’un compromis, il est discutable, il peut être amélioré, bien sûr. Il n’est toutefois pas un retour au « projet socialiste » d’avant 1981, ni le produit d’une pression de l’aile « marxiste et dirigiste » du Parti socialiste, il ne s’exonère pas des contraintes financières. Il se veut, il est, une synthèse à la fois de gauche et réformiste – pour moi ce sont deux synonymes – volontariste et européenne – cela ne se s’oppose pas. On y trouve, j’en suis convaincu, beaucoup de réponses. Je le défends, tous les soirs dans une fédération, devant des militants nombreux, intéressés, avides de contribuer au débat, qui en apprécient la cohérence. Il est toutefois indéniable qu’il faudra aller plus loin sur la question, essentielle, de la maîtrise des comptes publics. Pour aujourd’hui, après avoir réaffirmé la nécessité du désendettement public, je me contenterais de deux observations.

La rigueur, tout d’abord, n’est pas une panacée. Comme l’a bien montré Patrick Artus, elle assèche le potentiel de croissance, et ne suffit pas à réduire les déficits publics. C’est pourquoi il est légitime de s’interroger sur sa pertinence et sur ses effets, à la fois économiques et sociaux. La réduction des déficits est certes nécessaire, son rythme comme ses modalités peuvent être discutés. Ce débat s’impose, j’en ai la conviction, au sein de la zone euro : la pression des marchés ne saurait être le déterminant unique, ni même principal, des décisions politiques des Européens, qui doivent conjurer le risque de déclassement qui les menace, conserver une croissance forte et les moyens d’investir dans l’éducation, l’enseignement supérieur, la recherche. Le patient ne doit pas mourir guéri… En vérité – c’est ma deuxième observation – il existe plusieurs chemins pour désendetter l’État. Celui de la droite est comme toujours l’austérité, la réduction univoque et aveugle des dépenses publiques : il est à la fois injuste et inefficace. La gauche doit proposer une autre voie, reposant sur un triptyque : la croissance, encouragée par une politique macro-économique adaptée, l’investissement dans les biens collectifs et les actions productives, sans lequel l’économie décroche, et la justice sociale et fiscale, passant par un rééquilibrage de la fiscalité en faveur du travail par rapport au capital, favorisé par une progressivité retrouvée de l’imposition des revenus et par une refondation de la fiscalité du patrimoine, accompagné de l’annulation des mesures fiscales sans impact sur la croissance – à l’image du paquet fiscal ou de la baisse de la TVA sur la restauration . C’est cette voie là – certes en d’autres circonstances – que nous avions emprunté en 1997 avec Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn. Elle nous avait permis d’éviter l’austérité prévue par Jacques Chirac avant la dissolution de l’Assemblée Nationale, et avait débouché sur une croissance élevée, entrainant la création de deux millions d’emplois et une réduction forte du chômage. Il s’agit, en somme, de combiner le dynamisme économique, la justice sociale et la bonne gestion des finances publiques.

Le débat, soyons en conscient, ne fait que commencer. J’ai l’intuition, depuis quelque temps déjà, que la question des comptes publics sera au cœur de la campagne présidentielle de 2012. La gauche, le Parti socialiste ne peuvent l’esquiver. Nous n’avons d’ailleurs pas à en être gênés, ayant abondamment montré par le passé notre capacité à mieux gérer l’État que la droite. Affrontons le problème, mettons les cartes sur la table, menons une politique combinant le changement et la vérité. C’est ainsi, et seulement ainsi, que nous convaincrons.


La refondation ou le déclin

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 11/05/2010 à 11:38
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L’histoire, en cette année 2010, s’accélère, et bouleverse les habitudes comme les certitudes. La crise économique et financière, commencée en 2008 avec l’effondrement du système bancaire, touche aujourd’hui les Etats les plus endettés et mal gérés. Son théâtre, hier d’abord américain, est cette fois-ci européen. La tourmente qui a amené la Grèce près de la faillite dure depuis plusieurs mois, et elle a pris, faute de réaction suffisamment rapide et forte, une ampleur qui secoue l’Europe tout entière, atteint l’économie mondiale, remet en cause les fondements mêmes de la construction européenne. La réponse d’urgence trouvée dimanche par les Européens était nécessaire. Elle ne dispense pas l’Union – et d’abord la zone euro – d’une refondation .

On connait les résultats de la discussion du Conseil Ecofin. Le plan d’aide à la Grèce – 110 milliards d’euros de l’Union et du FMI – a été confirmé. En outre, a été mise en place un mécanisme communautaire d’intervention pour préserver la stabilité financière en Europe. Les montants en causes sont considérables. Il s’agit de 750 milliards d’euros – 60 milliards seraient fournis par la BCE, 440 milliards par des prêts bilatéraux des Etats membres de la zone euro, 250 milliards par le FMI. J’espère et je pense que cette réponse sera de nature à rassurer définitivement les marchés financiers, qui ont connu un fort rebond. Elle marque, selon la juste expression de Jean Pisani-Ferry, que « le pouvoir politique affirme une capacité de réaction et de soutien financier sans limite », et vise à décourager les spéculateurs. Face à une telle décision, l’observateur est toujours partagé. Il se trouve, je me trouve en l’occurrence, contraint à la réserve : toute déclaration sceptique pourrait être utilisée dans le débat public, toute critique, fût elle pertinente, peut se retourner contre l’Europe. En l’espèce, je n’ai pas à bouder ma satisfaction. En même temps, comment ne pas relever l’absurdité de la situation, ou plutôt celle du retard pris pour aboutir aux bonnes décisions ? J’ai écrit ici à plusieurs reprises que l’Europe ne pouvait pas se dérober à la solidarité. Les Européens ont perdu un temps considérable, ils ont réagi tardivement et de façon insuffisante, ils sont restés en retrait dans la crise grecque, ils n’ont à aucun moment émis les bons signaux.

Inutile, en effet, de faire ici la liste des déclarations inopportunes et des occasions manquées. L ‘Allemagne d’Angela Merkel, bien sûr, a sa part de responsabilité. Je comprends parfaitement, je l’ai dit et écrit, que la Chancelière, à l’écoute de son opinion, sous la pression d’élections régionales décisives – qu’elle a au demeurant finalement perdues – soit attachée à la culture de stabilité qui est celle de son pays, d’autant plus que la contagion de l’endettement s’étend en Europe. Il est logique qu’elle ait insisté sur le nécessaire partage des efforts. Pour autant, ses hésitations, son refus initial de l’aide à la Grèce, l’évocation par elle de la possible sortie d’un Etat laxiste de la zone euro, ont fait perdre du temps, et surtout ont jeté le doute sur la capacité et la volonté des Européens de sortir, ensemble, de ce mauvais pas. Ne croyons pas, néanmoins, qu’il y ait eu en face d’elle des visionnaires à l’esprit déterminé et à la parole claire. Nicolas Sarkozy, il est vrai à la tête d’un Etat qu’il a considérablement endetté, et José-Manuel Barroso, apathique, ont été discrets, Herman Van Rompuy se fait toujours attendre. Tout cela n’a pas découragé , jusqu’alors, les spéculateurs de poursuivre leur offensive, et a corsé l’addition. « Mieux vaut tard que jamais », dit la sagesse populaire. Sans doute, mais il n’est jamais utile d’attendre pour agir, surtout quand les problèmes sont connus et les solutions identifiées. Une fois de plus, je suis frappé par la pauvreté du leadership européen actuel, qui subit constamment sans jamais imaginer l’avenir.

Soyons conscients, surtout, que l’Europe, si elle échappe sûrement au pire, n’est pas tirée d’affaire : évitons le « lâche soulagement » d’une issue positive, qui n’écarte pas les dangers de demain. L’Union est aujourd’hui en panne, et cette crise révèle ses faiblesses, celles d’une construction effective, aux apports incontestables, mais qui n’a pas su, en s’élargissant, en créant une monnaie unique, se doter des structures politiques et des instruments économiques nécessaires pour devenir une puissance dans la mondialisation. Ses faiblesses, désormais, apparaissent au grand jour. L’asymétrie de l’euro rend vulnérable les Etats les plus endettés, l’intergouvernementalisme qui s’étend empêche toute solidarité, la stabilité dominante confère à l’Europe une image punitive, les décisions apparaissent technocratiques, injustes, lointaines. Tout cela éloigne les peuples de l’Union européenne, fragilise son assise dans l’opinion, la laisse flotter face aux marchés conscients de sa faiblesses. L’éclatement de l’euro a été évité dans la douleur, comme s’il avait fallu imposer ce qui aurait du être une évidence, le fait qu’il était une association durable et solidaire : je m’en réjouis. Mais l’Europe, si elle ne produit pas de réponses plus décisives, plus structurelles, risque de décrocher, d’être déclassée, de s’enliser dans une longue purge des ses finances publiques sans jamais se doter des instruments d’une croissance forte et créatrice d’emploi. Hélas, je ne vois pas poindre cette ambition partagée dans la décision prise dimanche.

Il s’agit en réalité plus d’un sursaut, d’un réflexe de survie, que d’un nouveau départ. Le temps de la relance arrive, je veux le croire, je suis en tout cas certain qu’il est incontournable, vital même, d’y venir. Il est temps, grand temps, que l’Europe transforme ce nouvel outil de stabilité en véritable Fonds monétaire européen. Il est plus que temps qu’elle fasse de l’Eurogroupe un véritable gouvernement économique, articulé avec un Conseil Ecofin lui-même renforcé, et lui confie le pilotage de politiques économiques mieux coordonnées. Il est indispensable que l’Union exploite, enfin, sa capacité d’emprunt intacte à des fins défensives – la stabilité financière – mais aussi offensives – le financement des grands travaux, des grands investissements sans lesquels notre continent n’accrochera pas le train de l’économie de la connaissance. Il est nécessaire que se noue la discussion, si longtemps différée, sur un budget fédéral d’ampleur, financé par un impôt européen, consacré pour l’essentiel à la solidarité avec les régions en difficulté et à la modernisation de l’économie. Il faut que l’idée d’une agence publique européenne de notation voie le jour. Il est indispensable, me semble t-il, que l’Europe soit aussi un acteur plus engagé dans la régulation du capitalisme financier que le G20 a tout juste esquissée.

Vous me pardonnerez, je l’espère, de finir par un slogan: pour l’Europe, le choix est maintenant entre la refondation et le déclin. Sous la pression des faits, les droites européennes bougent, mais lentement, en désordre, sans ambition. Il revient à la gauche, aux socialistes européens, de s’armer de propositions fortes, de les inscrire dans une cohérence, de les promouvoir avec énergie. J’en tire deux leçons pour les socialistes français, dans le travail qu’ils accomplissent pour se préparer à l’alternance. Tout d’abord, cette crise montre à ceux qui en doutent que l’endettement public sera au coeur de la prochaine campagne présidentielle – et surtout du prochain mandat, en 2012 et 2017. La questions n’est pas de savoir s’il faut réduire la dette publique, mais comment le faire! Il y a bien deux façons d’y parvenir, par la rigueur bornée comme le suggère la droite, par une nouvelle dynamique de croissance, d’investissements sélectifs, d’ambition écologique, de justice fiscale et sociale, qu’il nous appartient d’inventer. Ensuite, nous ne pouvons pas, nous ne pouvons plus être des Européens timides ou simplement habiles. Les initiatives, ambitieuses et réalistes, que nous proposerons à nos partenaires doivent, au contraire, être le pilier central de notre projet. C’est ce pourquoi, comme toujours depuis 15 ans, aidé cette fois par les faits, je me battrai.

PS: Certains d’entre vous – ils se reconnaîtront aisément s’ils conservent un peu de lucidité au milieu de beaucoup d’excès – franchissent souvent les limites, et s’écartent ici de la courtoisie, envers leurs interlocuteurs et accessoirement envers moi, qui n’empêche pas la qualité du débat. Je leur lance un avertissement avant de sévir – ce que je regretterais de faire.


Le temps du débat

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 07/05/2010 à 11:39
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J’ai un peu négligé ce blog, depuis quelques semaines, non parce que j’en ai perdu l’intérêt ou épuisé les charmes – la nouvelle version sortira au contraire très prochainement, elle se veut plus lisible, plus moderne, plus professionnelle, elle fera plus de place à l’image – mais du fait d’une – légère – suractivité. Depuis mon retour du Québec, j’ai en effet consacré beaucoup de mon temps, en dehors de mes responsabilités locales que j’ai « sanctuarisées » et de ma participation aux travaux de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, à mes fonctions de Président du Comité de pilotage de la Convention nationale sur le nouveau modèle de développement conçu par le Parti socialiste, dont je vous ai déjà parlé ici. La finalisation du texte m’a beaucoup mobilisé, et je me suis réjoui de son adoption par le Conseil national à l’unanimité, dont je suis fier. J’ai aussi été assez sollicité par les média, qui lui ont consacré une couverture inégalement louangeuse – tant mieux, je vous avoue même que certaines critiques me font plaisir – mais ample. J’ai pu, à plusieurs reprises, m’exprimer sur le fond, et cela me fait plaisir. Cela prouve, au passage, la justesse de mon intuition : nous sommes sortis du temps de la dérision et de la commisération, on ne nous fait pas encore confiance, certes, mais on se tourne à nouveau vers nous avec intérêt, on nous écoute, on nous interpelle, on nous attend.

Maintenant vient le temps du débat. Il sera court, puisqu’il va du vote du Conseil national, le 27 avril, à l’expression des militants, le 20 mai. Vous me connaissez, certains depuis l’ouverture de ce blog, d’autres depuis plus longtemps. J’ai mes qualités et mes défauts, je ne plais pas à tout le monde, mais chacun conviendra que je suis un militant, qui n’économise pas son temps et son énergie, qui aime aller au contact des socialistes et des citoyens, qui ne ménage pas sa peine pour argumenter et, autant que possible, convaincre. Bref, je mouille ma chemise ! Vous savez aussi, en outre, que la contradiction ne m’effraie pas, que je me nourris au contraire des critiques, et que l’idée même d’une censure m’est odieuse – même si, à l’occasion, des propos étrangers à nos valeurs doivent être interdits. J’ai donc repris la route et mon sac, pour sillonner la France. Je me suis déjà rendu à Clermont-Ferrand et à Tournan en Brie, en Seine et Marne, à Lorient, à Audincourt, à Paris pour l’Assemblée générale de la fédération, j’irai à Nantes, dans le Val de Marne, ultérieurement à Marseille et dans le Loir et Cher. Et « Besoin de gauche » organise le 11 mai un débat, au Conseil régional d’Ile de France, sur le pilotage de l’économie par la gauche dans un contexte mondialisé.

D’ores et déjà, je retire quelques impressions fortes de ce débat. D’abord, les salles sont nombreuses, beaucoup plus qu’à l’ordinaire, et je ressens chez nos militants une soif de discussion, inassouvie ces derniers temps. Les questions fusent, les propositions abondent. Il serait vain, sans doute, d’y chercher et plus encore d’y trouver une cohérence unique. Les socialistes restent divers dans leurs sensibilités, leurs centres d’intérêt, leurs dadas parfois, différents, et c’est très bien ainsi. J’observe aussi une forme de « tropisme régional », de culture locale : l’ancrage à gauche auvergnat, le pragmatisme ouvert breton, le réalisme francilien, l’attachement à l’industrie du pays de Montbéliard, une forme d’intellectualisme – au bon comme au mauvais sens du terme à l’occasion – parisien, à chaque fois une dominante émerge. Notre socialisme est fait de cette diversité, il sera plus fort s’il l’entend et l’accepte. Un peu partout, j’ai ensuite retrouvé, en plus d’un accent mis un peu partout sur la nécessité d’une économie ouverte, innovante, créative, que nous devons encourager et non brimer, une dimension – peut-être la plus faible du texte soumis au vote des militants : le rôle économique, social, écologique des collectivités territoriales, leur place au coeur même de la puissance publique. Les socialistes sont attachés à l’Etat, ils n’ignorent pas pour autant la nécessité de le réformer, ils savent aussi que le service public est une co-production entre l’échelon national et les activés décentralisées. Ce sera, sans doute, une des dimensions essentielles des amendements qui remonteront des fédérations. Pour ma part, je l’accueillerai volontiers, mieux je l’attends.

Enfin, je vois monter, avec la crise grecque et les attaques contre l’Espagne, une double préoccupation : l’Europe et la dette publique. Chacun prend aujourd’hui, en effet, conscience des efforts d’une construction assymétrique de l’euro, des dégâts causés par l’inexistence d’un gouvernement économique et l’absence de mécanisme garantissant la solidarité de la zone euro, de sa vulnérabilité face aux spéculateurs et de son absence d’homogénéité politique. Le temps d’une réorientation de l’Europe est venu, et j’entends tous les soirs, à côté d’un pessimisme compréhensible, ou du caractère choquant du plan de rigueur imposé aux Grecs – l’alternative, il est vrai, étant la banqueroute de l’Etat, aux conséquences sociales plus lourdes encore – la nécessité d’une action renforcée au sein du PSE. Je fais mienne cette suggestion : pour desserrer l’étau, pour éviter à l’avenir l’assimilation douloureuse de l’Europe avec les sacrifices sociaux – certes causés avant tout par une gestion calamiteuse et des maquillages inacceptables des comptes publics – nous devons trouver des alliés, modifier le rapport de forces en Europe, aujourd’hui écrasant en faveur des droites, et concevoir des initiatives offensives, à proposer à nos partenaires au lendemain de notre retour éventuel au pouvoir. Le souci de la dette publique est également chaque jour plus fort : chacun réalise aujourd’hui qu’elle est l’ennemie de la gauche, qu’elle la priverait de marges de manoeuvre, et qu’il faudra bien, avec ou sans plaisir, l’affronter en 2012. Il s’agit là d’une source d’inquiétude, qui s’exprime chaque soir avec force : aurons-nous, tout simplement, les moyens d’une politique de gauche, ne serons-nous pas contraints à un tournant prématuré, voire immédiat ?

A travers cette interrogation se pose la question, éternelle à gauche, de la combinaison de la part du rêve avec le devoir de vérité. La politique doit enchanter le monde, créer de l’espoir, ouvrir des perspectives de changement : c’est, en tout cas, ainsi que la gauche la conçoit, ce qui donne sa raison d’être à la gauche. Mais elle doit aussi se déployer en fonction de la structure de la société, de ses rigidités parfois, des contraintes, notamment financières et internationales, qui pèsent sur elle. Une politique sèche, sans projet fort, ne peut attirer, elle peut difficilement être de gauche, elle ne l’est que marginalement. Nos électeurs ne l’attendent pas de nous. Pour autant, une politique fondée sur des promesses mensongères ne peut pas, non plus, être considérée comme de gauche : elle débouche vite sur la pause, la déception, le rejet et le reniement. Il nous faut donc trouver le juste équilibre. C’est ce que nous avons fait en 1997, avec Lionel Jospin, Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry, c’est ce que nous devrons construire à nouveau en 2012, dans un contexte tout différent et encore plus compliqué. C’est cet équilibre, quoi qu’en disent les esprits chagrins – il y en a, je ne l’ignore pas – qui voudraient y trouver plus de rigueur ou à l’opposé moins de contraintes, que cherche à atteindre le texte soumis aux militants. Pour ma part, je suis convaincu que nous avons le devoir de proposer aux Français, en vue de l’alternance qu’ils espèrent, ce que j’ai appelé une ambition crédible, de conduire des réformes de transformation sociale audacieuses tout en disant la vérité. C’est ce pour quoi je plaide tous les soirs. Je continuerai à le faire, sans me lasser. Et, j’attends vos commentaires : ce blog est votre forum de débat.


La troisième voie, ou les limites de l’ambiguïté, par Pierre Moscovici – Le Monde

Catégorie : Politique | Par pierre.moscovici | 05/05/2010 à 11:41
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L’arrivée au pouvoir de Tony Blair, en 1997, avait été un événement considérable, tournant la page des années hyperconservatrices de Margaret Thatcher et ouvrant la voie à une « Europe rose ». La gauche européenne se tournait alors vers la Grande-Bretagne avec un mélange d’admiration, de méfiance et d’envie. La « troisième voie », combattue par Lionel Jospin, se plaçait au centre du débat, suscitant le ralliement ou l’hostilité.

Treize ans après, l’apport de la « troisième voie » n’est pas négligeable. Tony Blair, puis Gordon Brown, ont opéré une rupture nette avec le thatchérisme, qui avait divisé et appauvri la Grande-Bretagne. Leurs années aux responsabilités furent marquées, avant la crise de 2008, par une croissance forte et créatrice d’emplois, mais aussi par un retour de l’action publique. La « troisième voie » a engrangé d’indéniables résultats.

Depuis 1997, 800 000 emplois publics ont été créés, le nombre d’enfants pauvres a été réduit de 500 000, le budget de l’éducation a quasi doublé, faisant passer le Royaume-Uni de la 15e à la 8e place des pays de l’OCDE pour ses dépenses éducatives en pourcentage du PIB.

En matière de santé, les moyens budgétaires ont fortement augmenté, même si le système de santé public n’est pas encore satisfaisant. N’oublions pas, en outre, que Tony Blair a été à l’origine d’une réforme des institutions d’une ampleur inédite, avec le processus de « dévolution », donc d’une vraie décentralisation, la réforme de la Chambre des Lords, les conséquences de la paix en Irlande du Nord.

Gordon Brown, de son côté, après avoir été un chancelier de l’Echiquier de grand talent, pilotant finement l’économie du pays, a fait preuve durant la crise de réactivité, avec un plan de sauvetage rapide et massif, et de pragmatisme, au-delà des principes idéologiques, n’hésitant pas à nationaliser des établissements bancaires.

Tony Blair, enfin, aura été le plus européen des premiers ministres britanniques, cherchant à construire un leadership au sein de l’Union européenne, la faisant avancer, par exemple dans les domaines de la défense et des institutions.

D’où vient, dès lors, le sentiment mitigé au mieux, l’aura sulfureuse parfois, que laissera le blairisme, prolongé sans entrain par Gordon Brown ? La troisième voie, tout d’abord, n’a jamais été une idéologie économique cohérente, elle n’aura été que l’addition habile de politiques keynésiennes et néoclassiques, au nom d’une « triangulation » visant à priver l’adversaire de ses forces en lui empruntant ses arguments. Elle n’a pu, faute de clarté, sortir totalement la Grande-Bretagne de l’impasse thatchérienne.

Le gouvernement travailliste a privilégié l’épargne privée, individuelle ou d’entreprise, pour financer les retraites, renforçant ainsi les injustices. Il n’a pas remis à flot les utilities – gaz, eau, électricité – permettant aux exploitants privés de pénaliser durement l’usager.

Sur le plan économique et social, il laisse un bilan en forme de rustines : il a répondu à l’urgence sociale née des années Thatcher, mais il n’a pas pu, ou pas voulu, réorienter une politique irrémédiablement ancrée dans une logique ultralibérale, ni éviter l’augmentation des inégalités et de la grande pauvreté.

L’engagement européen de Tony Blair n’aura pas suffi, par ailleurs, à permettre à la Grande-Bretagne de rejoindre l’euro et les accords de Schengen, ou à remettre en cause le « chèque » britannique : il sera finalement resté assez platonique. Il n’a rien fait, au contraire, pour encourager une Europe économique et sociale plus forte : sa proximité affichée avec José Maria Aznar n’est pas un hasard.

Comment, enfin, oublier « la tache » – pour paraphraser le titre du beau roman de Philip Roth – qui ternira à jamais le blairisme : l’alignement sur les Etats-Unis néoconservateurs de George Bush, Dick Cheney et Donald Rumsfeld dans l’affaire irakienne, le mensonge sur les armes de destruction massive, le « schisme » européen contribuant à l’affaiblissement de l’Union dans le monde ?

Charles Péguy disait que tout commence en mystique et se termine en politique. La troisième voie, mélange de pragmatisme et d’idéalisme, de messianisme et de moralisme, s’achève dans un climat crépusculaire, teinté d’affairisme et de cynisme.

Que retenir de cette expérience pour la gauche d’aujourd’hui, en particulier en France ? Tout n’est pas à jeter, loin de là, dans le blairisme, à commencer par la méthode politique. Le succès prolongé du New Labour a tenu à la qualité des hommes qui l’ont conçu – Anthony Giddens, le théoricien, Peter Mandelson, le « Prince des ténèbres », Alastair Campbell, le « spin doctor » (expert en communication), Gordon Brown, le gardien du temple, et bien sûr Tony Blair, l’incarnation – en conduisant une rénovation partisane profonde, lucide sur les forces et faiblesses de la gauche d’avant, consciente des besoins du pays et de sa situation.

Gardons-nous, toutefois, des dangers de l’hyper-communication et de la dérive malsaine du « spin » (effet), lorsque celui-ci tourne à la manipulation. Il y a aussi, pour nous, un message de fond. La gauche doit relever le plus grand défi de la troisième voie, celui qu’elle n’est pas parvenue à affronter : réhabiliter l’individu tout en lui assurant des protections, le responsabiliser sans l’accabler, lui donner les clés pour vivre et réussir sa vie, tout en garantissant la solidarité à ceux qui sont dans la crise.

Elle doit proposer à la France une ambition crédible, une vraie transformation économique, écologique, sociale, sans perdre de vue les difficultés de la tâche de redressement qui l’attend si elle revient au pouvoir. Bref, elle doit à la fois militer pour le changement et dire la vérité. Souvenons-nous, à la lumière des enseignements de la troisième voie , que si l’on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, il est hautement préférable de ne pas y entrer.