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La troisième voie, ou les limites de l’ambiguïté, par Pierre Moscovici – Le Monde

Catégorie : Politique | Par pierre.moscovici | 05/05/2010 à 11:41
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L’arrivée au pouvoir de Tony Blair, en 1997, avait été un événement considérable, tournant la page des années hyperconservatrices de Margaret Thatcher et ouvrant la voie à une « Europe rose ». La gauche européenne se tournait alors vers la Grande-Bretagne avec un mélange d’admiration, de méfiance et d’envie. La « troisième voie », combattue par Lionel Jospin, se plaçait au centre du débat, suscitant le ralliement ou l’hostilité.

Treize ans après, l’apport de la « troisième voie » n’est pas négligeable. Tony Blair, puis Gordon Brown, ont opéré une rupture nette avec le thatchérisme, qui avait divisé et appauvri la Grande-Bretagne. Leurs années aux responsabilités furent marquées, avant la crise de 2008, par une croissance forte et créatrice d’emplois, mais aussi par un retour de l’action publique. La « troisième voie » a engrangé d’indéniables résultats.

Depuis 1997, 800 000 emplois publics ont été créés, le nombre d’enfants pauvres a été réduit de 500 000, le budget de l’éducation a quasi doublé, faisant passer le Royaume-Uni de la 15e à la 8e place des pays de l’OCDE pour ses dépenses éducatives en pourcentage du PIB.

En matière de santé, les moyens budgétaires ont fortement augmenté, même si le système de santé public n’est pas encore satisfaisant. N’oublions pas, en outre, que Tony Blair a été à l’origine d’une réforme des institutions d’une ampleur inédite, avec le processus de « dévolution », donc d’une vraie décentralisation, la réforme de la Chambre des Lords, les conséquences de la paix en Irlande du Nord.

Gordon Brown, de son côté, après avoir été un chancelier de l’Echiquier de grand talent, pilotant finement l’économie du pays, a fait preuve durant la crise de réactivité, avec un plan de sauvetage rapide et massif, et de pragmatisme, au-delà des principes idéologiques, n’hésitant pas à nationaliser des établissements bancaires.

Tony Blair, enfin, aura été le plus européen des premiers ministres britanniques, cherchant à construire un leadership au sein de l’Union européenne, la faisant avancer, par exemple dans les domaines de la défense et des institutions.

D’où vient, dès lors, le sentiment mitigé au mieux, l’aura sulfureuse parfois, que laissera le blairisme, prolongé sans entrain par Gordon Brown ? La troisième voie, tout d’abord, n’a jamais été une idéologie économique cohérente, elle n’aura été que l’addition habile de politiques keynésiennes et néoclassiques, au nom d’une « triangulation » visant à priver l’adversaire de ses forces en lui empruntant ses arguments. Elle n’a pu, faute de clarté, sortir totalement la Grande-Bretagne de l’impasse thatchérienne.

Le gouvernement travailliste a privilégié l’épargne privée, individuelle ou d’entreprise, pour financer les retraites, renforçant ainsi les injustices. Il n’a pas remis à flot les utilities – gaz, eau, électricité – permettant aux exploitants privés de pénaliser durement l’usager.

Sur le plan économique et social, il laisse un bilan en forme de rustines : il a répondu à l’urgence sociale née des années Thatcher, mais il n’a pas pu, ou pas voulu, réorienter une politique irrémédiablement ancrée dans une logique ultralibérale, ni éviter l’augmentation des inégalités et de la grande pauvreté.

L’engagement européen de Tony Blair n’aura pas suffi, par ailleurs, à permettre à la Grande-Bretagne de rejoindre l’euro et les accords de Schengen, ou à remettre en cause le « chèque » britannique : il sera finalement resté assez platonique. Il n’a rien fait, au contraire, pour encourager une Europe économique et sociale plus forte : sa proximité affichée avec José Maria Aznar n’est pas un hasard.

Comment, enfin, oublier « la tache » – pour paraphraser le titre du beau roman de Philip Roth – qui ternira à jamais le blairisme : l’alignement sur les Etats-Unis néoconservateurs de George Bush, Dick Cheney et Donald Rumsfeld dans l’affaire irakienne, le mensonge sur les armes de destruction massive, le « schisme » européen contribuant à l’affaiblissement de l’Union dans le monde ?

Charles Péguy disait que tout commence en mystique et se termine en politique. La troisième voie, mélange de pragmatisme et d’idéalisme, de messianisme et de moralisme, s’achève dans un climat crépusculaire, teinté d’affairisme et de cynisme.

Que retenir de cette expérience pour la gauche d’aujourd’hui, en particulier en France ? Tout n’est pas à jeter, loin de là, dans le blairisme, à commencer par la méthode politique. Le succès prolongé du New Labour a tenu à la qualité des hommes qui l’ont conçu – Anthony Giddens, le théoricien, Peter Mandelson, le « Prince des ténèbres », Alastair Campbell, le « spin doctor » (expert en communication), Gordon Brown, le gardien du temple, et bien sûr Tony Blair, l’incarnation – en conduisant une rénovation partisane profonde, lucide sur les forces et faiblesses de la gauche d’avant, consciente des besoins du pays et de sa situation.

Gardons-nous, toutefois, des dangers de l’hyper-communication et de la dérive malsaine du « spin » (effet), lorsque celui-ci tourne à la manipulation. Il y a aussi, pour nous, un message de fond. La gauche doit relever le plus grand défi de la troisième voie, celui qu’elle n’est pas parvenue à affronter : réhabiliter l’individu tout en lui assurant des protections, le responsabiliser sans l’accabler, lui donner les clés pour vivre et réussir sa vie, tout en garantissant la solidarité à ceux qui sont dans la crise.

Elle doit proposer à la France une ambition crédible, une vraie transformation économique, écologique, sociale, sans perdre de vue les difficultés de la tâche de redressement qui l’attend si elle revient au pouvoir. Bref, elle doit à la fois militer pour le changement et dire la vérité. Souvenons-nous, à la lumière des enseignements de la troisième voie , que si l’on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, il est hautement préférable de ne pas y entrer.

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