Dans les médias

Le temps du débat

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 07/05/2010 à 11:39
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J’ai un peu négligé ce blog, depuis quelques semaines, non parce que j’en ai perdu l’intérêt ou épuisé les charmes – la nouvelle version sortira au contraire très prochainement, elle se veut plus lisible, plus moderne, plus professionnelle, elle fera plus de place à l’image – mais du fait d’une – légère – suractivité. Depuis mon retour du Québec, j’ai en effet consacré beaucoup de mon temps, en dehors de mes responsabilités locales que j’ai « sanctuarisées » et de ma participation aux travaux de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, à mes fonctions de Président du Comité de pilotage de la Convention nationale sur le nouveau modèle de développement conçu par le Parti socialiste, dont je vous ai déjà parlé ici. La finalisation du texte m’a beaucoup mobilisé, et je me suis réjoui de son adoption par le Conseil national à l’unanimité, dont je suis fier. J’ai aussi été assez sollicité par les média, qui lui ont consacré une couverture inégalement louangeuse – tant mieux, je vous avoue même que certaines critiques me font plaisir – mais ample. J’ai pu, à plusieurs reprises, m’exprimer sur le fond, et cela me fait plaisir. Cela prouve, au passage, la justesse de mon intuition : nous sommes sortis du temps de la dérision et de la commisération, on ne nous fait pas encore confiance, certes, mais on se tourne à nouveau vers nous avec intérêt, on nous écoute, on nous interpelle, on nous attend.

Maintenant vient le temps du débat. Il sera court, puisqu’il va du vote du Conseil national, le 27 avril, à l’expression des militants, le 20 mai. Vous me connaissez, certains depuis l’ouverture de ce blog, d’autres depuis plus longtemps. J’ai mes qualités et mes défauts, je ne plais pas à tout le monde, mais chacun conviendra que je suis un militant, qui n’économise pas son temps et son énergie, qui aime aller au contact des socialistes et des citoyens, qui ne ménage pas sa peine pour argumenter et, autant que possible, convaincre. Bref, je mouille ma chemise ! Vous savez aussi, en outre, que la contradiction ne m’effraie pas, que je me nourris au contraire des critiques, et que l’idée même d’une censure m’est odieuse – même si, à l’occasion, des propos étrangers à nos valeurs doivent être interdits. J’ai donc repris la route et mon sac, pour sillonner la France. Je me suis déjà rendu à Clermont-Ferrand et à Tournan en Brie, en Seine et Marne, à Lorient, à Audincourt, à Paris pour l’Assemblée générale de la fédération, j’irai à Nantes, dans le Val de Marne, ultérieurement à Marseille et dans le Loir et Cher. Et « Besoin de gauche » organise le 11 mai un débat, au Conseil régional d’Ile de France, sur le pilotage de l’économie par la gauche dans un contexte mondialisé.

D’ores et déjà, je retire quelques impressions fortes de ce débat. D’abord, les salles sont nombreuses, beaucoup plus qu’à l’ordinaire, et je ressens chez nos militants une soif de discussion, inassouvie ces derniers temps. Les questions fusent, les propositions abondent. Il serait vain, sans doute, d’y chercher et plus encore d’y trouver une cohérence unique. Les socialistes restent divers dans leurs sensibilités, leurs centres d’intérêt, leurs dadas parfois, différents, et c’est très bien ainsi. J’observe aussi une forme de « tropisme régional », de culture locale : l’ancrage à gauche auvergnat, le pragmatisme ouvert breton, le réalisme francilien, l’attachement à l’industrie du pays de Montbéliard, une forme d’intellectualisme – au bon comme au mauvais sens du terme à l’occasion – parisien, à chaque fois une dominante émerge. Notre socialisme est fait de cette diversité, il sera plus fort s’il l’entend et l’accepte. Un peu partout, j’ai ensuite retrouvé, en plus d’un accent mis un peu partout sur la nécessité d’une économie ouverte, innovante, créative, que nous devons encourager et non brimer, une dimension – peut-être la plus faible du texte soumis au vote des militants : le rôle économique, social, écologique des collectivités territoriales, leur place au coeur même de la puissance publique. Les socialistes sont attachés à l’Etat, ils n’ignorent pas pour autant la nécessité de le réformer, ils savent aussi que le service public est une co-production entre l’échelon national et les activés décentralisées. Ce sera, sans doute, une des dimensions essentielles des amendements qui remonteront des fédérations. Pour ma part, je l’accueillerai volontiers, mieux je l’attends.

Enfin, je vois monter, avec la crise grecque et les attaques contre l’Espagne, une double préoccupation : l’Europe et la dette publique. Chacun prend aujourd’hui, en effet, conscience des efforts d’une construction assymétrique de l’euro, des dégâts causés par l’inexistence d’un gouvernement économique et l’absence de mécanisme garantissant la solidarité de la zone euro, de sa vulnérabilité face aux spéculateurs et de son absence d’homogénéité politique. Le temps d’une réorientation de l’Europe est venu, et j’entends tous les soirs, à côté d’un pessimisme compréhensible, ou du caractère choquant du plan de rigueur imposé aux Grecs – l’alternative, il est vrai, étant la banqueroute de l’Etat, aux conséquences sociales plus lourdes encore – la nécessité d’une action renforcée au sein du PSE. Je fais mienne cette suggestion : pour desserrer l’étau, pour éviter à l’avenir l’assimilation douloureuse de l’Europe avec les sacrifices sociaux – certes causés avant tout par une gestion calamiteuse et des maquillages inacceptables des comptes publics – nous devons trouver des alliés, modifier le rapport de forces en Europe, aujourd’hui écrasant en faveur des droites, et concevoir des initiatives offensives, à proposer à nos partenaires au lendemain de notre retour éventuel au pouvoir. Le souci de la dette publique est également chaque jour plus fort : chacun réalise aujourd’hui qu’elle est l’ennemie de la gauche, qu’elle la priverait de marges de manoeuvre, et qu’il faudra bien, avec ou sans plaisir, l’affronter en 2012. Il s’agit là d’une source d’inquiétude, qui s’exprime chaque soir avec force : aurons-nous, tout simplement, les moyens d’une politique de gauche, ne serons-nous pas contraints à un tournant prématuré, voire immédiat ?

A travers cette interrogation se pose la question, éternelle à gauche, de la combinaison de la part du rêve avec le devoir de vérité. La politique doit enchanter le monde, créer de l’espoir, ouvrir des perspectives de changement : c’est, en tout cas, ainsi que la gauche la conçoit, ce qui donne sa raison d’être à la gauche. Mais elle doit aussi se déployer en fonction de la structure de la société, de ses rigidités parfois, des contraintes, notamment financières et internationales, qui pèsent sur elle. Une politique sèche, sans projet fort, ne peut attirer, elle peut difficilement être de gauche, elle ne l’est que marginalement. Nos électeurs ne l’attendent pas de nous. Pour autant, une politique fondée sur des promesses mensongères ne peut pas, non plus, être considérée comme de gauche : elle débouche vite sur la pause, la déception, le rejet et le reniement. Il nous faut donc trouver le juste équilibre. C’est ce que nous avons fait en 1997, avec Lionel Jospin, Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry, c’est ce que nous devrons construire à nouveau en 2012, dans un contexte tout différent et encore plus compliqué. C’est cet équilibre, quoi qu’en disent les esprits chagrins – il y en a, je ne l’ignore pas – qui voudraient y trouver plus de rigueur ou à l’opposé moins de contraintes, que cherche à atteindre le texte soumis aux militants. Pour ma part, je suis convaincu que nous avons le devoir de proposer aux Français, en vue de l’alternance qu’ils espèrent, ce que j’ai appelé une ambition crédible, de conduire des réformes de transformation sociale audacieuses tout en disant la vérité. C’est ce pour quoi je plaide tous les soirs. Je continuerai à le faire, sans me lasser. Et, j’attends vos commentaires : ce blog est votre forum de débat.

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