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La refondation ou le déclin

Catégorie : Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 11/05/2010 à 11:38
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L’histoire, en cette année 2010, s’accélère, et bouleverse les habitudes comme les certitudes. La crise économique et financière, commencée en 2008 avec l’effondrement du système bancaire, touche aujourd’hui les Etats les plus endettés et mal gérés. Son théâtre, hier d’abord américain, est cette fois-ci européen. La tourmente qui a amené la Grèce près de la faillite dure depuis plusieurs mois, et elle a pris, faute de réaction suffisamment rapide et forte, une ampleur qui secoue l’Europe tout entière, atteint l’économie mondiale, remet en cause les fondements mêmes de la construction européenne. La réponse d’urgence trouvée dimanche par les Européens était nécessaire. Elle ne dispense pas l’Union – et d’abord la zone euro – d’une refondation .

On connait les résultats de la discussion du Conseil Ecofin. Le plan d’aide à la Grèce – 110 milliards d’euros de l’Union et du FMI – a été confirmé. En outre, a été mise en place un mécanisme communautaire d’intervention pour préserver la stabilité financière en Europe. Les montants en causes sont considérables. Il s’agit de 750 milliards d’euros – 60 milliards seraient fournis par la BCE, 440 milliards par des prêts bilatéraux des Etats membres de la zone euro, 250 milliards par le FMI. J’espère et je pense que cette réponse sera de nature à rassurer définitivement les marchés financiers, qui ont connu un fort rebond. Elle marque, selon la juste expression de Jean Pisani-Ferry, que « le pouvoir politique affirme une capacité de réaction et de soutien financier sans limite », et vise à décourager les spéculateurs. Face à une telle décision, l’observateur est toujours partagé. Il se trouve, je me trouve en l’occurrence, contraint à la réserve : toute déclaration sceptique pourrait être utilisée dans le débat public, toute critique, fût elle pertinente, peut se retourner contre l’Europe. En l’espèce, je n’ai pas à bouder ma satisfaction. En même temps, comment ne pas relever l’absurdité de la situation, ou plutôt celle du retard pris pour aboutir aux bonnes décisions ? J’ai écrit ici à plusieurs reprises que l’Europe ne pouvait pas se dérober à la solidarité. Les Européens ont perdu un temps considérable, ils ont réagi tardivement et de façon insuffisante, ils sont restés en retrait dans la crise grecque, ils n’ont à aucun moment émis les bons signaux.

Inutile, en effet, de faire ici la liste des déclarations inopportunes et des occasions manquées. L ‘Allemagne d’Angela Merkel, bien sûr, a sa part de responsabilité. Je comprends parfaitement, je l’ai dit et écrit, que la Chancelière, à l’écoute de son opinion, sous la pression d’élections régionales décisives – qu’elle a au demeurant finalement perdues – soit attachée à la culture de stabilité qui est celle de son pays, d’autant plus que la contagion de l’endettement s’étend en Europe. Il est logique qu’elle ait insisté sur le nécessaire partage des efforts. Pour autant, ses hésitations, son refus initial de l’aide à la Grèce, l’évocation par elle de la possible sortie d’un Etat laxiste de la zone euro, ont fait perdre du temps, et surtout ont jeté le doute sur la capacité et la volonté des Européens de sortir, ensemble, de ce mauvais pas. Ne croyons pas, néanmoins, qu’il y ait eu en face d’elle des visionnaires à l’esprit déterminé et à la parole claire. Nicolas Sarkozy, il est vrai à la tête d’un Etat qu’il a considérablement endetté, et José-Manuel Barroso, apathique, ont été discrets, Herman Van Rompuy se fait toujours attendre. Tout cela n’a pas découragé , jusqu’alors, les spéculateurs de poursuivre leur offensive, et a corsé l’addition. « Mieux vaut tard que jamais », dit la sagesse populaire. Sans doute, mais il n’est jamais utile d’attendre pour agir, surtout quand les problèmes sont connus et les solutions identifiées. Une fois de plus, je suis frappé par la pauvreté du leadership européen actuel, qui subit constamment sans jamais imaginer l’avenir.

Soyons conscients, surtout, que l’Europe, si elle échappe sûrement au pire, n’est pas tirée d’affaire : évitons le « lâche soulagement » d’une issue positive, qui n’écarte pas les dangers de demain. L’Union est aujourd’hui en panne, et cette crise révèle ses faiblesses, celles d’une construction effective, aux apports incontestables, mais qui n’a pas su, en s’élargissant, en créant une monnaie unique, se doter des structures politiques et des instruments économiques nécessaires pour devenir une puissance dans la mondialisation. Ses faiblesses, désormais, apparaissent au grand jour. L’asymétrie de l’euro rend vulnérable les Etats les plus endettés, l’intergouvernementalisme qui s’étend empêche toute solidarité, la stabilité dominante confère à l’Europe une image punitive, les décisions apparaissent technocratiques, injustes, lointaines. Tout cela éloigne les peuples de l’Union européenne, fragilise son assise dans l’opinion, la laisse flotter face aux marchés conscients de sa faiblesses. L’éclatement de l’euro a été évité dans la douleur, comme s’il avait fallu imposer ce qui aurait du être une évidence, le fait qu’il était une association durable et solidaire : je m’en réjouis. Mais l’Europe, si elle ne produit pas de réponses plus décisives, plus structurelles, risque de décrocher, d’être déclassée, de s’enliser dans une longue purge des ses finances publiques sans jamais se doter des instruments d’une croissance forte et créatrice d’emploi. Hélas, je ne vois pas poindre cette ambition partagée dans la décision prise dimanche.

Il s’agit en réalité plus d’un sursaut, d’un réflexe de survie, que d’un nouveau départ. Le temps de la relance arrive, je veux le croire, je suis en tout cas certain qu’il est incontournable, vital même, d’y venir. Il est temps, grand temps, que l’Europe transforme ce nouvel outil de stabilité en véritable Fonds monétaire européen. Il est plus que temps qu’elle fasse de l’Eurogroupe un véritable gouvernement économique, articulé avec un Conseil Ecofin lui-même renforcé, et lui confie le pilotage de politiques économiques mieux coordonnées. Il est indispensable que l’Union exploite, enfin, sa capacité d’emprunt intacte à des fins défensives – la stabilité financière – mais aussi offensives – le financement des grands travaux, des grands investissements sans lesquels notre continent n’accrochera pas le train de l’économie de la connaissance. Il est nécessaire que se noue la discussion, si longtemps différée, sur un budget fédéral d’ampleur, financé par un impôt européen, consacré pour l’essentiel à la solidarité avec les régions en difficulté et à la modernisation de l’économie. Il faut que l’idée d’une agence publique européenne de notation voie le jour. Il est indispensable, me semble t-il, que l’Europe soit aussi un acteur plus engagé dans la régulation du capitalisme financier que le G20 a tout juste esquissée.

Vous me pardonnerez, je l’espère, de finir par un slogan: pour l’Europe, le choix est maintenant entre la refondation et le déclin. Sous la pression des faits, les droites européennes bougent, mais lentement, en désordre, sans ambition. Il revient à la gauche, aux socialistes européens, de s’armer de propositions fortes, de les inscrire dans une cohérence, de les promouvoir avec énergie. J’en tire deux leçons pour les socialistes français, dans le travail qu’ils accomplissent pour se préparer à l’alternance. Tout d’abord, cette crise montre à ceux qui en doutent que l’endettement public sera au coeur de la prochaine campagne présidentielle – et surtout du prochain mandat, en 2012 et 2017. La questions n’est pas de savoir s’il faut réduire la dette publique, mais comment le faire! Il y a bien deux façons d’y parvenir, par la rigueur bornée comme le suggère la droite, par une nouvelle dynamique de croissance, d’investissements sélectifs, d’ambition écologique, de justice fiscale et sociale, qu’il nous appartient d’inventer. Ensuite, nous ne pouvons pas, nous ne pouvons plus être des Européens timides ou simplement habiles. Les initiatives, ambitieuses et réalistes, que nous proposerons à nos partenaires doivent, au contraire, être le pilier central de notre projet. C’est ce pourquoi, comme toujours depuis 15 ans, aidé cette fois par les faits, je me battrai.

PS: Certains d’entre vous – ils se reconnaîtront aisément s’ils conservent un peu de lucidité au milieu de beaucoup d’excès – franchissent souvent les limites, et s’écartent ici de la courtoisie, envers leurs interlocuteurs et accessoirement envers moi, qui n’empêche pas la qualité du débat. Je leur lance un avertissement avant de sévir – ce que je regretterais de faire.

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