La gauche et la rigueur

Les décisions prises par les ministres de l’économie et des finances européens, il y a huit jours, ont certes freiné la spéculation, l’ont détournée des situations spécifiques de la Grèce ou de l’Espagne, elles n’ont pas mis fin à toutes les interrogations sur l’euro, qui continue à baisser fortement – ce qui n’est pas, loin s’en faut, mauvais pour nos économies. Tout se passe, en réalité, comme si la monnaie unique avait certes été sauvée par le plan massif et dissuasif annoncé le 9 mai, sans pour autant que ses défauts de fabrication aient été réparés. Les «marchés », semble-t-il, s’inquiètent de la persistance de l’endettement public dans la zone euro, et poussent à sa réduction. Les plans de rigueur tendent à se multiplier en Europe. Après la purge grecque, après les mesures mises en œuvre par François Fillon en France, c’est l’Espagne de José-Luis Zapatero qui limite ses dépenses, réduisant notamment les traitements des fonctionnaires. Et le nouveau gouvernement « conservateur libéral » de David Cameron s’apprête, lui aussi, à des coupes sombres. A en croire les médias, et à écouter certains économistes, le temps de la rigueur généralisée serait venu pour l’Europe. Je n’en crois rien, mais la question mérite évidemment discussion.

Il s’agit d’un sujet d’importance pour l’Europe, pour la France, pour la gauche. En découle en effet l’évaluation des marges de manœuvre des politiques publiques pour les prochaines années. Le scénario dominant serait celui de sacrifices lourds, consentis d’abord par les salariés, victimes de l’affaiblissement des services publics, pénalisés par une croissance faible, au moins pour quelques années, avant une reprise hypothétique et d’ampleur incertaine. Il n’y aurait, d’après ses défenseurs, pas d’autre alternative que la maîtrise des dépenses publiques ou le chaos. Le mot rigueur, sans doute, fait peur : c’est pourquoi le gouvernement français l’évite avec application, se défendant de façon un peu absurde d’une telle option au prétexte de l’absence d’augmentation des impôts. Il vient pourtant, incontestablement, d’imposer un sévère tour de vis à l’État, avouant ainsi l’échec d’une politique qui a, depuis 2007, creusé les déficits et accumulé les dettes sans pour autant stimuler la croissance et, surtout, sans créer d’emploi. La rigueur embarrasse donc la droite.

Elle peut aussi constituer un piège mortel pour les socialistes. Nier l’importance du problème de la dette publique serait, en effet, une faute majeure : la dette publique, je l’ai dit et le redis, est l’ennemie de la gauche, sa charge empêche l’investissement, diminue les moyens des services publics, pèse sur les générations futures. La gauche doit donc être ennemie de la dette, elle devra engager une vigoureuse politique de désendettement, elle n’a pas droit au laxisme qui serait impitoyablement sanctionné. A l’inverse, revenant au pouvoir en 2012, elle ne pourrait se contenter d’avoir comme programme l’assainissement des finances publiques. Les attentes à son endroit sont d’une autre nature. Il lui reviendra de proposer une stratégie de croissance durable et créatrice d’emploi, de muscler l’appareil productif, fragilisé par la crise et par la négligence des gouvernement de droite au pouvoir depuis 2002, de réhabiliter les biens communs, de redonner un sens à la justice sociale, de proposer à une France brutalisée par l’expérience sarkoziste, à la fois dure et désordonnée, un cap plus rassembleur, un vivre ensemble plus doux. La gauche ne peut se contenter de gérer, fût ce avec compétence, l’ordre établi, sa mission reste, encore et toujours, et sans doute plus que jamais dans la période de crise et de mutation que nous traversons, la transformation sociale. En somme, si nous ignorons le réel, celui-ci nous frappera en retour : il est hors de question pour nous de « raser gratis » – je suis d’ailleurs persuadé de la lucidité de notre électorat, qui ne nous ferait pas confiance si nous lui cachions la vérité. Mais si nous sommes dépourvus d’idéal, nous créerons la déception. C’est pourquoi, je le répète, il nous appartient de dessiner, pour les prochaines années, une ambition crédible.

Quelle pourrait en être la teneur ? A trois jours du vote des militants socialistes pour la Convention nationale sur un « nouveau modèle de développement », je voudrais dire que le texte soumis à leur appréciation constitue une réponse solide, un socle, une matrice. J’ai lu des critiques, certaines subliminales, d’autres plus frontales, venant de Gérard Collomb ou Jack Lang. Je n’ai pas l’intention de polémiquer avec ces camarades. Mais j’aurais aimé plus d’objectivité, moins de caricatures. Ce texte, élaboré collectivement, est le fruit d’un compromis, il est discutable, il peut être amélioré, bien sûr. Il n’est toutefois pas un retour au « projet socialiste » d’avant 1981, ni le produit d’une pression de l’aile « marxiste et dirigiste » du Parti socialiste, il ne s’exonère pas des contraintes financières. Il se veut, il est, une synthèse à la fois de gauche et réformiste – pour moi ce sont deux synonymes – volontariste et européenne – cela ne se s’oppose pas. On y trouve, j’en suis convaincu, beaucoup de réponses. Je le défends, tous les soirs dans une fédération, devant des militants nombreux, intéressés, avides de contribuer au débat, qui en apprécient la cohérence. Il est toutefois indéniable qu’il faudra aller plus loin sur la question, essentielle, de la maîtrise des comptes publics. Pour aujourd’hui, après avoir réaffirmé la nécessité du désendettement public, je me contenterais de deux observations.

La rigueur, tout d’abord, n’est pas une panacée. Comme l’a bien montré Patrick Artus, elle assèche le potentiel de croissance, et ne suffit pas à réduire les déficits publics. C’est pourquoi il est légitime de s’interroger sur sa pertinence et sur ses effets, à la fois économiques et sociaux. La réduction des déficits est certes nécessaire, son rythme comme ses modalités peuvent être discutés. Ce débat s’impose, j’en ai la conviction, au sein de la zone euro : la pression des marchés ne saurait être le déterminant unique, ni même principal, des décisions politiques des Européens, qui doivent conjurer le risque de déclassement qui les menace, conserver une croissance forte et les moyens d’investir dans l’éducation, l’enseignement supérieur, la recherche. Le patient ne doit pas mourir guéri… En vérité – c’est ma deuxième observation – il existe plusieurs chemins pour désendetter l’État. Celui de la droite est comme toujours l’austérité, la réduction univoque et aveugle des dépenses publiques : il est à la fois injuste et inefficace. La gauche doit proposer une autre voie, reposant sur un triptyque : la croissance, encouragée par une politique macro-économique adaptée, l’investissement dans les biens collectifs et les actions productives, sans lequel l’économie décroche, et la justice sociale et fiscale, passant par un rééquilibrage de la fiscalité en faveur du travail par rapport au capital, favorisé par une progressivité retrouvée de l’imposition des revenus et par une refondation de la fiscalité du patrimoine, accompagné de l’annulation des mesures fiscales sans impact sur la croissance – à l’image du paquet fiscal ou de la baisse de la TVA sur la restauration . C’est cette voie là – certes en d’autres circonstances – que nous avions emprunté en 1997 avec Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn. Elle nous avait permis d’éviter l’austérité prévue par Jacques Chirac avant la dissolution de l’Assemblée Nationale, et avait débouché sur une croissance élevée, entrainant la création de deux millions d’emplois et une réduction forte du chômage. Il s’agit, en somme, de combiner le dynamisme économique, la justice sociale et la bonne gestion des finances publiques.

Le débat, soyons en conscient, ne fait que commencer. J’ai l’intuition, depuis quelque temps déjà, que la question des comptes publics sera au cœur de la campagne présidentielle de 2012. La gauche, le Parti socialiste ne peuvent l’esquiver. Nous n’avons d’ailleurs pas à en être gênés, ayant abondamment montré par le passé notre capacité à mieux gérer l’État que la droite. Affrontons le problème, mettons les cartes sur la table, menons une politique combinant le changement et la vérité. C’est ainsi, et seulement ainsi, que nous convaincrons.