Dans les médias

De retour

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 26/05/2010 à 11:31
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Je reviens, ce matin, d’un bref et intense séjour à Shanghai, qui m’a donné l’occasion de nombreuses rencontres – politiques, économiques, culturelles – d’un passage à l’exposition universelle – où j’ai assisté, à l’invitation de mon ami Jean-Louis Fousseret, maire de Besançon, à la donation d’un buste de Victor Hugo à la municipalité – et de beaucoup de marche dans cette ville étonnante. Comment éviter, au retour d’un voyage en Chine, les banalités ? Oui, la Chine s’est éveillée, oui, sa puissance s’affirme, oui, elle pèse et pèsera encore dans le monde qui vient. Je n’étais pas venu dans ce pays depuis plus de dix ans – j’avais accompagné Lionel Jospin dans sa visite en 1998 ou 1999 – et l’importance du changement intervenu depuis lors m’a sauté au visage – c’est en fait une véritable claque. Bien sûr, la Chine ne connaît pas la démocratie, au sens où nous l’entendons, la citoyenneté y reste un concept inconnu, les droits de l’homme ne sont pas sa priorité. Mais l’ouverture économique est faite, une opinion publique est née, une couche moyenne s’étend, des millionnaires apparaissent, l’urbanisation galope – Shanghai, au passage, est une ville magnifique. Comme vous le savez, j’ai souvent parlé ici de la menace du déclassement qui atteint l’Europe. Ces quelques jours m’ont à la fois impressionné et un peu effrayé : prenons garde à ne pas sortir de l’histoire, à ne pas nous résigner à être une sorte de réserve stagnante, vieillissante et encore prospère face aux nouveaux pouvoirs qui s’imposent sur la planète.

Qu’on me comprenne bien : je ne plaide pas pour un « modèle » chinois, mais pour une redéfinition du vivre ensemble européen. L’Europe a une grande et belle histoire, elle est un continent constitué de vieilles nations, qui ont, pour beaucoup d’entre elles, à un moment donné, dominé le monde. Elle a vu naître la plupart des innovations – et même des révolutions – économique, elle est le berceau de la démocratie, celui de la protection sociale, elle est riche de la diversité de ses cultures. Il y a bien, j’en suis convaincu, un modèle de civilisation européen, fait de l’équilibre entre l’efficacité économique et la justice dont parlait Jacques Delors, auquel j’ajoute pour ma part un sens spécifique du bien être, l’attachement viscéral à des valeurs universelles. L’Europe a toujours un rôle à jouer à l’échelle de la planète, dans la nouvelle géographie des échanges et des savoirs, dans la politique internationale, où elle peut défendre un « soft power », dans le paysage culturel mondial. Encore faut-il pour cela qu’elle ne se défasse pas, comme elle en court le risque, qu’elle ne s’enfonce pas dans une croissance molle et un sous-emploi chronique, qu’elle sorte de sa crise de leadership pour se reconstruire sur le plan politique. Pour l’Europe – comme d’ailleurs pour la gauche, deux écueils sont à éviter, à toute force : le conservatisme – le passé n’est pas la panacée, le présent n’est pas intouchable – ou l’abandon – la dérégulation et le libéralisme ont montré leurs limites, la course au moins disant social n’est pas une issue viable. C’est cette voie que les socialistes, en France, devront inventer d’ici 2012, s’ils veulent à la fois battre Nicolas Sarkozy – la mission est devenue très possible, même s’il ne faut pas négliger ce redoutable politique, qui s’est manifestement remis en route après le choc des régionales – et mener une fois au pouvoir une politique de transformation à la fois audacieuse et crédible.

Vous comprendrez que je n’ai suivi que d’assez loin le débat entre mes amis socialistes sur les retraites – auquel j’ai moi-même participé avant mon départ. Les médias ont abondamment mis en scène – ils adorent ça, et force est de reconnaître que nous les aidons souvent – nos différences de sensibilité, notamment après les quelques mots prononcés à ce sujet par Dominique Strauss-Kahn lors de son passage sur le plateau d’ « à vous de juger » – qui ont hélas davantage intéressés les chroniqueurs que les propos forts, et justes, qu’il a prononcés sur l’économie mondiale et sur la situation européenne. Et si, au fond, l’écart était moins grand qu’il n’y paraît ? Car, en effet, la retraite à 60 ans n’est pas un dogme. Elle l’est tellement peu que l’âge effectif du départ en retraite est déjà, en France, de 61,5 ans, et que le Parti socialiste envisage, dans ses propositions, de l’allonger, grâce à une surcote, jusqu’à 62,5 ans, dans le cadre d’une retraite choisie. Mais, je le maintiens, le droit de partir en retraite à 60 ans, décidé en 1981 par la gauche et François Mitterrand – attaqué hier avec virulence par un Nicolas Sarkozy en quête grossière de clivages – n’est pas un vestige du passé, mais un progrès social, une protection pour ceux qui ont commencé à travailler tôt, et qui ont cotisé longtemps. Quel sens cela aurait-il de faire contribuer ceux-ci – les ouvriers, au premier chef – pendant 44 ou 45 ans, alors qu’ils ont souvent effectué des tâches difficiles, des travaux pénibles, et que leur espérance de vie est en règle générale plus courte ? Avec la réforme Fillon de 2003, avec l’entrée plus tardive des jeunes sur le marché du travail, avec l’accroissement de la durée de la vie, les choses bougent et bougeront encore, les tabous tomberont,en leur temps. Mais je ne vois aucune raison, aujourd’hui, de revenir sur ce droit, sur cette conquête sociale.

Un mot, enfin, sur la question – très présente dans les esprits au Parti socialiste, à défaut d’être prioritaire aux yeux des Français – du non-cumul des mandats. Le débat fait rage entre Martine Aubry, qui promeut avec force le mandat unique et s’appuie sur le vote des militants du 1er octobre 2009, et de nombreux élus, qui souhaitent une approche pragmatique. Ma position sur ce sujet n’est pas mystérieuse, même si je ne l’ai jamais affirmée avec force en public. Je ne suis pas le plus concerné : parlementaire, je n’ai jamais dirigé d’exécutif régional, départemental ou municipal, je suis à la tête d’un établissement de coopération intercommunale. Mais je n’ai aucune envie de jeter la pierre à ceux qui sont à la fois député ou sénateur, maire, président de Conseil général ou régional, et qui se défoncent dans leurs différentes fonctions. Ne laissons pas croire qu’il y aurait d’un côté les « cumulards » – les mauvais – et de l’autre les partisans du mandat unique – les bons, les chevaliers blancs. Cette approche est plus que manichéenne, elle est injuste et désobligeante. Ne laissons pas non plus dire que la gauche n’a rien fait depuis 20 ans pour réduire le cumul des mandats : toutes les lois prises en la matière, dont l’impact est déjà considérable, viennent d’elle. Pour ma part, je suis favorable à une approche résolue, mais qui ne crée pas de divorce entre les militants et les élus, qui ne fabrique pas la défaite ou la dissidence, qui s’applique à tous sans chercher à construire des exceptions – personnelles ou temporelles – impossibles à définir en pratique, au risque de vider le principe de tout sens.

Pour tout dire, je partage la lecture de Guy Carcassonne. Oui, le cumul des mandats est une spécificité française, nuisible à la qualité de l’action des élus. Oui, il doit impérativement être supprimé à terme. Mais il faut procéder par la loi et proposer, dès le lendemain d’une victoire éventuelle en 2012, une vaste réforme politique, incluant le statut de l’élu, la revalorisation du travail parlementaire, et instituer le mandat unique pour tous au moment du renouvellement intégral des fonctions locales, en 2014. Cela me paraît plus clair, plus efficace, plus pertinent en un mot, qu’une démarche « ad hoc » conduite avec une volonté inébranlable, mais avec des principes à géométrie variable, en fonction de réalités par ailleurs incontestables. Pourquoi ne pas le dire, et le faire ?

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