Les primaires : avancée démocratique ou grand bond en arrière ?

La semaine qui s’écoule est consacrée, pour le Parti socialiste, à la préparation de sa convention sur la rénovation, avant le Conseil national du 8 juin. Mardi, Martine Aubry a réuni les principaux responsables du Parti, avant de présider le Bureau national, qui a examiné le texte d’Arnaud Montebourg. Ce projet, loin d’être sans qualités, sera amendé dans la semaine : j’ai moi-même fait quelques suggestions, dans le droit fil des remarques déjà exprimées ici. Je veux toutefois aujourd’hui vous dire mes espoirs et mes craintes, mes attentes et mes inquiétudes, devant le point central, le pilier de la rénovation : les primaires.

Vous le savez, je suis depuis longtemps partisan des primaires. J’ai été parmi les premiers à les promouvoir, j’ai lancé il y a un an environ une pétition en leur faveur, que vous avez été nombreux à signer. Mon engagement est d’abord de principe. Je suis en effet convaincu que le choix de notre candidat(e) par un corps électoral plus large et divers, plus jeune aussi peut-être, que celui des seuls militants socialistes, donnera à notre prétendant(e) à la Présidence de la République une légitimité démocratique, une force, un élan inédits. A cet égard, les exemples américain et même italien sont éclairants : les primaires ne sont pas un passeport pour la victoire, qui se conquiert dans la campagne, mais elles créent de la mobilisation, du rassemblement, de la diversité également.

les primaires ne sont pas un passeport pour la victoire, qui se conquiert dans la campagne, mais elles créent de la mobilisation, du rassemblement, de la diversité également.

Mon investissement en faveur des primaires est aussi, je l’avoue, conjoncturel. Les primaires socialistes – en définitive, elles seront sans doute organisées autour de notre parti – sont, je l’ai écrit dans « Mission impossible ? » – vous ne l’avez pas assez lu, ce livre disait beaucoup…! – filles des circonstances. S’il n’y avait pas eu la fausse primaire de 2006 et ses déceptions, puis le Congrès de Reims et ses errements, nous aurions pu, comme le font tous les partis socialistes et socio-démocrates européens – Henri Emmanuelli a raison sur ce point comme sur beaucoup d’autres – continuer à confier la désignation de notre candidat(e) aux instances du Parti, et d’abord à ses militants. Ce n’est pas possible, ce n’était en tout cas plus possible depuis le début 2009 : va donc pour les primaires.

Reste toutefois posée une question essentielle : saurons nous, voulons nous vraiment jouer le jeu, nos primaires seront-elles ouvertes ou biaisées ? A cet égard, je ne suis pas totalement rassuré, je l’avoue. On parle beaucoup, en effet, depuis deux ans d’un « pacte de Marrakech » qui aurait été conclu entre Dominique Strauss-Kahn et Martine Aubry, avec la bénédiction de Laurent Fabius. S’il n’y a sans doute pas eu « pacte », il y a évidemment eu, et ce n’est pas illégitime, discussion. Il s’agissait d’abord de prendre la direction du Parti socialiste, avec les « Reconstructeurs » – cela s’est produit, dans les conditions que l’on sait – puis d’ordonner les primaires – on pressent que c’est plus incertain. Ségolène Royal, qui avait plutôt été la victime – en tout cas la cible – de cet accord, semble maintenant s’y joindre peu ou prou, déclarant s’être rapprochée de « Dominique » et « Martine », se disant prête à « sacrifier » son ambition personnelle à la cause de la gauche, à rechercher le meilleur « dispositif » pour gagner. Je me réjouis, bien sûr, de tout ce qui peut concourir à apaiser, voir effacer la « guerre des égos », qui a tant affaibli le Parti socialiste, je suis satisfait de voir celle qui fut notre candidate en 2007 reprendre sa place parmi nous : unis nous serons plus forts, j’irai même plus loin, ce n’est qu’unis que nous pouvons l’emporter face à un adversaire, Nicolas Sarkozy, qui reste redoutable et face à une droite qui – tous les sondages, même les plus favorables, mettant clairement Dominique Strauss-Kahn en pôle-position, le montrent – demeure fortement majoritaire dans le cadre d’une confrontation présidentielle. J’ajoute, enfin, qu’il ne me paraît pas du tout anormal que ces personnalités éminentes, qui ont commencé à exercer des responsabilités dans les années 80, qui furent jeunes ministres de François Mitterrand, puis piliers du gouvernement de Lionel Jospin – en tout cas Martine Aubry et Dominique Strauss-Kahn – dont la notoriété est forte et qui dominent les sondages, prétendent à l’exercice du pouvoir suprême. Il n’est pas non plus à mes yeux choquant qu’elles se parlent pour, le moment venu, simplifier ou organiser les primaires.

Tout cela est bel et bon, à condition de ne pas fausser, voire tuer les primaires au moment même de les lancer. La supériorité d’une primaire sur un choix d’appareil réside dans son ouverture, dans sa capacité à laisser s’exprimer une diversité et, le cas échéant, à faire émerger des outsiders – des personnalités au départ moins connues, supposées moins préparées pour l’élection suprême.

La supériorité d’une primaire sur un choix d’appareil réside dans son ouverture, dans sa capacité à laisser s’exprimer une diversité et, le cas échéant, à faire émerger des outsiders

Observons, au passage, que les trois derniers présidents démocrates aux Etats-Unis, Jimmy Carter, Bill Clinton, Barack Obama, appartiennent à cette catégorie des outsiders, et n’auraient jamais été choisis par l’appareil partisan. Bien sûr, la France n’est pas les Etats-Unis, le Parti socialiste n’est pas le Parti démocrate. Mais une primaire de ratification ou de fermeture serait, en vérité, une régression. Je reste vigilant à cet égard. Parlons clairement : le « dispositif », pas forcément négatif, ne saurait se substituer aux primaires, celles-ci doivent être ouvertes à d’autres personnalités, et pour tout dire à la génération qui suit. A cette fin, je suis un peu préoccupé par la proposition faite mardi par certains de relever le seuil des soutiens ou des « grands électeurs » nécessaires pour participer à la primaire– aujourd’hui fixé à 5 % des élus socialistes ou du Conseil national –, réservant celle-ci à quelques leaders d’accord sur une « coopétition » ou aux chefs des grands courants. Procéder ainsi interdirait carrément à Manuel Valls, à Arnaud Montebourg, peut-être à moi-même, de concourir. Une telle exclusion ne serait pas acceptable : nous pouvons, les uns et les autres, décider de nous engager dans l’ouverture, ou non, nous le ferons en fonction d’une analyse objective et responsable de la situation, nous ne devons pas être interdits de primaires par une règle de nature censitaire.

Puisque nous choisissons les primaires, jouons le jeu, ouvrons les vraiment. N’en ayons pas peur – je rejoins sur ce point Benoit Hamon – donnons leur l’occasion de laisser s’exprimer une diversité de sensibilités et de générations. Elles peuvent être organisées – je n’y vois pas d’obstacle – elles ne sauraient pour autant être fermées. S’il en allait ainsi, si elles étaient réservées à quelques personnalités choisies pour leur parcours, leur notoriété ou leurs soutiens dans l’appareil, il s’agirait, sous couvert d’avancée, d’un saut vers le passé. Dans ces conditions, un Congrès du Parti socialiste – ou chaque membre du Conseil national, individuellement, a au moins le droit de déposer une motion – ou même un simple sondage destiné à valider un engagement conclu à quelques uns serait préférable, car moins hypocrite. Nos partenaires ne s’y trompent pas, qui dénoncent un « simulacre » : évitons cela, ne faisons pas de la rénovation un grand bond… en arrière. Ne nous caricaturons donc pas.

Puisque nous choisissons les primaires, jouons le jeu, ouvrons les vraiment.

Un dernier mot, au passage, sur les générations. Celle des « quadras » – en réalité, ils ont presque 50 ans, et je les ai dépassés – serait sacrifiée. Parlons clair, là aussi. Le prochain candidat socialiste sera peut-être un sexagénaire ou quasi-sexagénaire – les primaires le diront. Mais il serait absurde, dangereux pour le Parti socialiste, stérile pour le pays, que nos jeunes aînés ignorent l’aspiration au renouveau de la politique qui monte, et qu’ils entendent confisquer la totalité du pouvoir, ou se le partager. Ce n’est pas ce qui se produit aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne – David Cameron, Nick Clegg ou les frères Milliband sont quadragénaires. Ce n’est pas ce que Lionel Jospin a fait en 1997 avec la « dream team » – Dominique Strauss-Kahn, Martine Aubry, Ségolène Royal… et moi avions treize ans de moins. Ca lui a plutôt réussi, tant que celle-ci a duré, avant qu’il ne revienne, sous la pression des évènements, à un classicisme certes de bon aloi, mais beaucoup moins porteur. Un peu de mémoire ne nuit pas pour préparer l’avenir.

Photo : CC Mlle Bé