L’iniquité

Usine

Le gouvernement, par la voix d’Eric Woerth, vient de faire connaître, enfin, son projet de « réforme » des retraites. Le dispositif est maintenant arrêté : recul de l’âge légal de la retraite à 62 ans d’ici à 2018 – contrairement aux engagements pris par Nicolas Sarkozy, qui reconnaissait n’avoir « pas de mandat pour cela » – prise en compte homéopathique de la pénibilité, rapprochement des régimes du privé et de la fonction publique, prélèvements plus que modérés sur les hauts revenus, entaillant à peine le bouclier fiscal, utilisation à des fins conjoncturelles du Fonds de réserve pour les retraites (FRR). Ce n’est pas le lieu ici de discuter en détail ces propositions : des argumentaires seront disponibles à cet effet sur le site du Parti socialiste. Je veux en revanche souligner plusieurs points de cette démarche, qui constitue, pour reprendre le mot de Clemenceau, une formidable iniquité.

Un mot, d’abord, sur le calendrier. Il s’agit, certes, d’un problème formel et non essentiel. Mais on ne peut qu’être frappé par la tentative, pas nécessairement malhabile mais à courte vue, d’esquiver la confrontation sociale et le débat politique. Présentation du projet en pleine coupe du monde de football, adoption à la veille du 14 juillet, dépôt devant le Parlement au moment de la rentrée scolaire, le tout après un simulacre de concertation qui a ressemblé à une partie de cache-cache, et au terme d’un lent et progressif dévoilement : la gestion du temps par le pouvoir a visé à déminer le conflit, à dévitaliser les oppositions.

Présentation du projet en pleine coupe du monde de football, adoption à la veille du 14 juillet, dépôt devant le Parlement au moment de la rentrée scolaire, le tout après un simulacre de concertation qui a ressemblé à une partie de cache-cache, et au terme d’un lent et progressif dévoilement : la gestion du temps par le pouvoir a visé à déminer le conflit, à dévitaliser les oppositions.

Force est de constater que, jusqu’à présent, la mobilisation – face à un objet il est vrai mal identifié – est restée modeste. Mais j’ai la conviction qu’il s’agit là d’un calcul assez pauvre. Le gouvernement, faute d’avoir conduit une vraie négociation et d’avoir respecté ses partenaires, a vu au contraire se durcir le front syndical, y compris en braquant la CFDT, hier partenaire constructif pour d’autres réformes, aujourd’hui résolument hostile à la retraite à 62 ans. Nicolas Sarkozy fuit comme la peste les mouvements de la rue : il nourrit, par sa stratégie du contournement, un ressentiment qui, du coup, faute d’être exprimé et écouté, sera plus sourd, mais plus durable et plus profond. Je crois, par ailleurs, tout à fait possible que la rentrée sociale soit très tendue.

Quelques considérations, ensuite, sur le fond. Le projet dévoilé par Eric Woerth est à l’image de la politique suivie par la droite depuis le début de ce quinquennat, marquée par le double langage – une volonté répétée de justice, une pratique à l’opposé de ce principe proclamé. Comme prévu, le pouvoir finance le retour à l’équilibre financier du régime des retraites en laminant les droits sociaux et en sacrifiant l’avenir. François Fillon et son ministre n’ont qu’un mot à la bouche : le « courage », qui les conduit à agir sur le seul paramètre démographique. Mais, comme l’a fort justement dit Marisol Touraine à l’Assemblée nationale hier, le courage consiste-t-il à priver du droit à la retraite à 60 ans celles et ceux qui ont commencé à travailler tôt, qui ont cotisé longtemps, qui ont souvent exercé des métiers difficiles, dont l’espérance de vie est dans bon nombre de cas plus faible que celle des salariés qui sont entrés plus tard sur le marché du travail, après des études supérieures longues ? Mon attachement à la retraite à 60 ans n’est pas symbolique ou conjoncturel, il vient de ce que je connais d’une réalité vécue par beaucoup, très présente dans le pays de Montbéliard par exemple, notamment dans le monde ouvrier. Le pouvoir feint, en contrepartie, de prendre en compte la pénibilité, mais le réduit, selon la conception du Medef, à des situations pathologiques, concernant quelques milliers de personnes, ce qui n’est pas à la hauteur du problème. Il relève le prélèvement sur les revenus du capital, mais très faiblement, à titre quasi-symbolique. Il ponctionne le FRR, qu’il aurait au contraire fallu alimenter. Je suis consterné par l’injustice de ce plan, qu’il faudra combattre avec force. Pour Nicolas Sarkozy, il s’agit sans doute de « la » réforme de ce quinquennat, de la pierre angulaire de sa campagne pour 2012 : pour la gauche, il doit au contraire s’agir du point de départ de la confrontation des projets et des visions en vue de cette élection.

Je crois le Parti socialiste assez bien armé pour assumer cette confrontation. Parce qu’après quelques hésitations initiales, sur la stratégie comme sur le tactique, nous nous sommes mis au travail pour dégager, avant même que la droite ne fasse connaître ses propositions, une conception globale et, j’en ai la conviction, pertinente, de la réforme juste qu’il conviendrait de mener. Ce gouvernement aime à moquer le Parti socialiste, il prétend être le seul à détenir la vérité, à traiter la question. Son attitude à notre égard est constamment méprisante, à la limite de la grossièreté. C’est à la fois désagréable et à côté de la plaque : les Français savent que nous avons une approche alternative, à la fois plus juste et plus efficace. Celle-ci est à la fois défensive et offensive. Nous défendons la retraite à 60 ans, parce qu’il s’agit d’un acquis social légitime et d’une protection justifiée. Mais, dans le même mouvement, nous proposons une retraite choisie, qui permette d’allonger la durée de la vie au travail, pour ceux qui le souhaitent, et de reculer l’âge effectif du départ en retraite. Surtout, notre réforme est équilibrée, et passe par de nouveaux prélèvements, mettant à contribution significativement les revenus du capital, accroissant de manière modérée et progressive les cotisations sociales et patronales. Elle insiste sur l’amélioration de l’emploi des seniors et envisage l’accroissement des ressources du FRR à travers une surtaxe de 15 % de l’impôt sur les sociétés acquittée par les banques. Contrairement à ce que prétend le gouvernement, nous n’ignorons pas les problèmes de financement des retraites, mais nous souhaitons que l’effort nécessaire soit partagé.

Nous mènerons donc la bataille projet contre projet, valeurs contre valeurs, avec force, avec résolution. C’est le sens du « tour de France des retraites », auquel je participerai en me rendant notamment à Nancy et à Angoulême, ce sera aussi bien sûr le cas dans l’enceinte du Parlement, nous serons présents aux côtés des salariés dans leurs manifestations et expressions. Cette bataille est décisive, parcequ’elle touche à l’essentiel. La droite aura sans doute les moyens institutionnels de faire passer, à la fois en force et en catimini, son projet : nous pouvons, en nous y opposant efficacement, en proposant une alternative, la faire reculer et préparer l’avenir.

Photo: CC par foto footprints

12 réflexions au sujet de « L’iniquité »

  1. et l’utilisation des projections démographiques de manière complètement tordues…

    L’espérance de vie qui compte est celle à 60 ans et en bonne santé….

    Si cette espérance de vie à 60 ans en bonne santé augmente, c’est simplement parce que depuis 1981, un progrès social important a été instauré: la retraite à 60 ans!.

    Décaler l’âge légal de départ à la retraite consiste à programmer la fragilité physique et psychologique des plus de 60 ans. Les maladies professionnelles se développent essentiellement entre 55 et 65 ans….alors 67 ans…

    L’espérance de vie des bébés qui naissent aujourd’hui et qui voient leur espérance de vie augmenter d’année en année peuvent juste dire « merci » à la mortalité infantile en baisse constante.

    Merci qui? Notre modèle de santé publique. Pas sûre qu’il résiste longtemps.

    Nous n’oublierons pas qui en est responsable depuis 8 ans….

    A lire l’ouvrage de Gérard Filoche et courage à lui pour sa croisade même si je ne suis pas toujours d’accord avec lui, là en l’occurrence: MERCI

  2. à bloggy bag.la proposition de relèvement de la CSG des retraités est à étudier .mais attention, nous aurons la dépendance à financer bientôt, et cette marge de manoeuvre sera bien utile à ce moment là…

    pour le reste, le projet du gouvernement a des faiblesses, mais celui du PS tient il la route?
    somme nous prêts à un, deux débats télévisés Fillon/ Aubry/ Woerth/ M.Touraine…
    j’aimerais bien !!

    • De même que nous ne sommes pas en mesure de déterminer la situation économique dans 20 ou 30 ans, non plus que la démographie réelle, de même la nation de « dépendance » risque d’être totalement modifiée.

      1 doigt suffira à un retraité même très âgé pour rester intellectuellement actif, grace à Internet (l’IPAD testé par des plus de 80 ans a été immédiatement compris et utilisé par tous). Les progrès de l’hygiène de vie, l’augmentation du niveau d’éducation donneront des générations de retaités pour lesquels la dépendance telle que nous l’entendons sera retardèe d’au moins 10 ans.. et son coût diminué d’autant…

  3. à bloggy bag.la proposition de relèvement de la CSG des retraités est à étudier .mais attention, nous aurons la dépendance à financer bientôt, et cette marge de manoeuvre sera bien utile à ce moment là…

    pour le reste, le projet du gouvernement a des faiblesses, mais celui du PS tient il la route?
    somme nous prêts à un, deux débats télévisés Fillon/ Aubry/ Woerth/ M.Touraine…
    j’aimerais bien

  4. Un petit point encore sur la « pénibilité ». C’est la porte d’entrée du grand n’importe quoi des exceptions corporatistes. Il n’y a que des gens comme Sarkozy qui n’ont jamais eu un vrai job dans leur vie pour imaginer qu’aucun métier n’est sujet à des problèmes d’usures physiques ou psychologiques.
    Il est tout aussi usant de se casser le dos sur une chaîne d’assemblage que tomber dans une dépression de longue durée parce qu’on exerce un job pépère totalement dénué de sens.

    En bon informaticien, je souffre de troubles musculo-squelettiques. Combien est-ce que dans cette loi cela est censé m’apporter d’années ? Est-ce qu’il faudra créer un lobby des TMS pour arranger cela ? Un lobby des dépressifs harcelés ? Un lobby des agriculteurs intoxiqués ? etc…
    La pénibilité n’est pas un argument général objectif (et la loi ne doit pas traiter de cas particuliers), l’espérance de vie si. Mais je ne suis pas sûr qu’on soit tous d’accord sur ce point précis.

    Finalement, la seule bonne nouvelle de ce texte c’est que puisque les gens vont devoir travailler plus longtemps, ils vont mourir plus tôt : la droite veut voter une loi d’euthanasie !
    Triste, triste époque…

  5. Je suis prêt à parier que ce projet de loi ne sera jamais appliqué.

    Pourquoi ?

    Parce qu’à la 1ère élection nationale, le sujet de son remplacement par un autre mécanisme se posera de façon aiguë.

    Parce qu’il ne règle aucun problème urgent du moment : financement de l’ensemble assedic / longue maladie-dépendance / retraite, déséquilibre structurel de la société française, répartition de la richesse entre classes d’âge, solidarité, …

    Parce qu’il s’appuie sur des hypothèses macro-économiques fantaisistes (croissance / taux de chômage)

    Parce qu’il ne bénéficie ni du soutien de la gauche (normal) mais qu’il ne tiendra pas non plus à droite vu que Sarkofillon n’a même pas eu le courage d’aller au bout de ses « idées ». Pour l’instant, seul le Medef semble content, mais le Medef n’est pas toute la droite, loin de là.

    Et pire que tout, parce qu’il désigne du doigt honteux de l’injustice tous ceux qui sont censés partir à la retraite d’ici 2013/2018. Ils n’y sont pour rien, mais (désolé maman) ils vont passer pour de fieffés salauds qui ont joui de la richesse des grasses années, été totalement irresponsables vis à vis d’un problème archi-connu, et qui vont en plus continuer à bénéficier pendant les années à venir d’un système suicidaire qui augmente la charge des générations suivantes. C’est de la crétinerie politique de haut vol ! Sarkozy est en train de créer un conflit intergénérationnel de très grande intensité qui éclatera à coup sûr si la situation économique ne s’améliore pas notablement.

    Tant qu’un moyen de faire baisser durablement la dette globale chômage/invalidité/retraite n’aura pas été trouvé, il faut considérer que nous allons vers la mort du système.
    Je ne sais pas si nous arriverons à temps.

  6. @Michel Ternes dit : 17 juin 2010 à 15:20

    C’est sur des sujets comme les retraites, la santé, la pauvreté salariale et l’éducation pour tous, que la coupure droite/gauche est incontournable.

    On peut estimer que les fonctionnaires ou salariés, en activité ou en retraite, n’ont qu’à se débrouiller avec l’argent qui leur est donné et dont le montant ne semble jamais suffisant aux personnes concernées.
    Cette opinion est partagée par les droites, dans le travail, les repas, les lectures, les loisirs et l’éducation des enfants (sauf chez quelques gaullistes historiques, corps étrangers à la droite)

    Quant à eux, les gens de gauche, ils doivent sans complexe affirmer que les lieux de production existent du fait du travail des salariés et qu’à ce titre seul l’égoïsme de l’argent peut s’opposer à la participation des revenus du capital pour aider au financement des retraites, de la santé, de l’éducation pour tous et au soutien à la pauvreté salariale.

    Piketty le sait plus que tout autre.

    La traduction dans les actes ne doit pas changer la ligne de conduite, même si cela est beaucoup plus complexe que fait semblant de le croire notre PS.

    • Je ne dis pas le contraire. Je dis que les réserves fiscales ne sont pas infinies. Que ce qu’ont décide de ponctionner pour soutenir les retraites, on ne pourra pas le faire pour intervenir sur d’autres sujets tout aussi importants. C’est donc de la gestion de l’urgence avec un côté démagogique.

  7. Oui, mais…
    Le projet de la droite présente une certaine iniquité. Mais le projet du PS n’est pas viable.
    Encore une fois, peut-on raisonnablement refuser d’aller plus loin sur l’allongement de la durée de cotisation.
    Que le système des retraites en fonctionne pas en système fermé, d’accord, mais de là à faire supporter l’ensemble du déséquilibre par des recettes prélevées sur de nouveaux impôts, c’est se priver de ces marges de manoeuvres pour d’autres investissements tout aussi impératifs : recherche, pauvreté, santé…
    Comme dit Piketty, attention à ne pas ressortir l’arme du prélèvement à chaque fois, car elle ne marche qu’une fois.
    Des deux côtés, on joue un jeu de dupes.

    • Le relèvement de la CSG des retraités au niveau des autres redevables représenterait une entrée de 8 milliards je crois.
      Les « frais professionnels » des retraités sur l’IRPP ne sont pas mal non plus dans leur genre.

      Sur ces 2 points, qu’est-ce qui justifie que les premiers concernés ne s’alignent pas sur le régime de tous ? En ne le faisant pas, on oblige les retraités à être coupable alors que je ne suis pas sûr qu’ils seraient contre de revenir à un traitement équitable vis à vis de ces 2 prélèvements.

      Le système de financement est devenu délirant à force d’absence de principes et de pléthores d’exceptions.

  8. La droite, c’est « payez », la gauche c’est « partage ».. à chacun de choisir..

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