Plaidoyer pour de vraies primaires

Crise politique aidant, je n’ai pas eu l’occasion de revenir sur la rénovation du Parti socialiste, entérinée par notre Convention nationale du 3 juillet. Celle-ci a été éclipsée par le tourment qui secoue la droite, décrédibilise le Gouvernement, atteint le Président de la République, qui s’est exprimé hier soir – hélas seulement pour se poser en victime et exposer son auto-satisfaction, alors que les Français attendaient un changement de cap et d’équipe. Pourtant, le sujet n’est pas anodin, et le changement n’est pas mineur : nous avons modifié profondément notre règle de fonctionnement, introduisant un zeste de logique majoritaire dans nos congrès, et avancé vers le non-cumul des mandats, fût-ce dans une certaine ambiguïté. Ce débat – trop court, il faudra vraiment que les prochaines conventions nationales, à l’automne, laissent davantage de temps aux militants pour échanger et amender – n’a pas passionné les foules : il transforme tout de même significativement le paysage.

Le premier changement, le principal, est l’adoption du principe des primaires pour désigner notre candidat à l’élection présidentielle. Je me suis déjà exprimé sur ce sujet, il y a un mois, me demandant s’il s’agissait d’une avancée démocratique ou d’un grand bond en arrière : j’y reviens. Ces primaires se dérouleront à l’automne 2011 – c’est la date que j’ai toujours préconisée, suffisamment tard pour mobiliser en vue de l’élection elle-même, suffisamment tôt pour permettre le rassemblement indispensable après la confrontation. Les déclarations de candidature se feront à partir du mois de juin, étant entendu pour la pré-campagne commencera sans doute dès le début de l’année 2011. Le « ticket d’entrée » – les parrainages nécessaires pour concourir est à la fois significatif et non discriminant – 5% des parlementaires socialistes, des membres du Conseil national, des Conseillers régionaux ou généraux socialistes, 5% des maires de villes de plus de 10.000 habitants. C’est assez dire, au demeurant, qu’il s’agit bien a priori des primaires…. socialistes : c’est l’hypothèse que je croyais d’emblée la plus vraisemblable, sans pour autant la privilégier, c’est celle que j’avais évoquée dans « Mission impossible ? ».

Il s’agit là, à bas bruit, d’une véritable révolution culturelle. Il s’agira d’une première pour un parti politique français, les exemples étrangers se situant bien sûr aux Etats-Unis, en Europe chez les démocrates italiens. Les différences avec une sélection purement partisane sont nombreuses. Elles concernent en premier lieu le corps électoral. Ce ne sont plus quelques dizaines de milliers de militants qui choisissent leur chef, avec le prisme de leur engagement et de leur expérience – plus que respectable – mais des centaines de milliers, voire des millions de citoyens – je n’y crois en vérité guère, mais l’intérêt a priori est vif –qui désigneront leur candidat à partir d’une logique d’opinion. Elles confèrent un autre rôle au parti, celui d’organisateur des primaires – dans l’équité, j’y reviendrai – et aux adhérents, qui deviennent des « agents électoraux » du candidat qu’ils soutiennent. Elles impliquent un autre type de campagne interne. Il faut en effet s’adresser à des électeurs, de sensibilité de gauche, mais sans affiliation, parfois très mélangés, selon toute vraisemblance davantage à l’image du pays, avec une problématique plus large, un langage plus accessible, des positionnements moins tranchés que dans un Congrès socialiste – exercice très codifié, voire rituel qui se gagne toujours « à gauche ». Cela fait beaucoup de changements par rapport à nos habitudes, et il nous reste peu de temps pour les mettre en œuvre.

Le choix des primaires n’a pas été évident, il continue à susciter des réticences plus au moins insidieuses, qu’il serait absurde d’ignorer. C’est en vérité tout à fait compréhensible. Car les primaires sont à la fois filles de la nécessité et des circonstances. La nécessité nait de notre incapacité à nous adapter aux règles de la Vème République, que les socialistes n’aiment pas – à juste titre – mais qu’ils doivent accepter, s’ils veulent enfin, après trois échecs consécutifs, emporter l’élection présidentielle en 2012. Pour cela, il fallait, j’en suis convaincu, abandonner les modes traditionnels de sélection de notre leader, comme nous l’avions d’ailleurs déjà fait, de manière incomplète, en 2006. Mais les circonstances ont beaucoup joué : je suis persuadé qu’il n’y aurait pas de primaires s’il n’y avait eu le funeste Congrès de Reims, miroir de toutes nos défaillances, de toutes nos limites ; j’irai même plus loin : la direction d’aujourd’hui, plus assurée d’elle-même qu’alors, n’aurait pas accepté ce processus s’il n’y avait pas eu la « réplique » des élections européennes. Il y a donc, c’est perceptible et même parfois avoué, comme un regret chez certains. Ceux-ci croient, sans toujours le dire tout haut, qu’il serait plus simple d’éviter cette compétition, qu’ils voient maintenant comme une menace de division, ils somment les aspirants-candidats de réfléchir, au nom de l’ « unité » – trop souvent confondue avec un unanisme de façade, peu crédible et peu créatif. Ils espèrent que s’imposera un « candidat naturel » – pour les uns, c’est la Première secrétaire, Martine Aubry, parce qu’elle dirige le Parti, pour d’autres, c’est Dominique Strauss-Kahn, au nom d’une présidentialité plus affirmée.

Pour ma part, je plaide en faveur de vraies primaires. Ne paraissons pas, dans le même mouvement où nous les décidons, les conjurer ou nous en défier. N’en ayons pas peur, organisons-les, préparons-nous à les réussir. Car maintenant, j’en ai la conviction, elles auront lieu, malgré les tentatives, les regrets ou les remords, et les esquiver serait une faute : des primaires de ratification, des primaires sans confrontation ou des primaires biaisées seraient ridicules et démobilisatrices. De vraies primaires supposent au contraire de réunir plusieurs conditions. Il est tout d’abord nécessaire qu’il y ait une pluralité de candidats, représentatifs de sensibilités et de générations différentes. Entendons-nous bien, je ne proteste pas contre les « accords », les « pactes » – à mon sens fictifs au demeurant – où les discussions qui visent à organiser et simplifier les primaires : c’est la nature des choses, cela fait partie de la vie politique, les primaires ne doivent pas être le lieu d’expression de tous les états d’âmes, de tous les égos. Mais il serait absurde, et puissamment contre-productif, de les fermer et de refuser la diversité. Il est ensuite indispensable que les candidats disposent de moyens équivalents pour défendre leur offre politique, que des vrais débats les opposent, qu’il n’y ait pas d’un côté le ou les candidat(e)s officiel(les) et de l’autre des « intrus » considérés comme illégitimes. Il appartiendra au parti d’y veiller. Il est enfin évident que le rassemblement doit être non seulement possible mais prévu, que les primaires doivent se dérouler comme un débat d’idées, au besoin vif, et non comme un combat de personnes tournant au pugilat. Je crois que nous sommes tous assez responsables et désireux de l’emporter collectivement en 2012 pour nous en tenir à ces règles.

Voilà ce que je demande : des primaires ouvertes et à la régulière. On sait aussi comment je m’y engage. Avec la volonté que les idées sociales-démocrates rénovées pour lesquelles je me bats, celles que j’ai défendues avec Lionel Jospin puis Dominique Strauss-Kahn, celles que je promeus avec « Besoin de gauche », soient présentes dans les primaires. Avec le souci qu’elles incarnent de façon crédible, à travers la candidature de Dominique Strauss-Kahn, s’il décide de concourir, à travers la mienne s’il ne le fait pas et si elle est utile. Avec l’envie de contribuer à la victoire de 2012, c’est-à-dire avec le souci de construire une grande force de gauche, progressiste, et non avec l’obsession de je ne sais quelle distinction personnelle. Bref, avec l’état d’esprit que j’ai choisi depuis des années, fait de loyauté et de liberté, avec confiance dans mes qualités pour participer à la direction du pays, sans laquelle il n’est pas d’ambition qui vaille, avec aussi la conscience que celle-ci ne saurait, pour être noble et convaincante, demeurer purement individuelle. C’est dans cet esprit que je me préparerai, dès cet été – car il faut réfléchir à tout cela, et d’abord aux attentes des Français, il est aussi nécessaire de s’organiser – à faire entendre ma voix dans les primaires. J’invite ceux qu’elle intéresse à se joindre à cette démarche, que je présenterai plus en détail à l’occasion de l’Université d’été de la Rochelle.

Photo: CC par par screenpunk

qui s’est exprimé hier soir – hélas seulement pour se poser en victime et exposer son auto-satisfaction, alors que les Français attendaient un changement de cap et d’équipe.

13 réflexions au sujet de « Plaidoyer pour de vraies primaires »

  1. Je ne souhaite, évidemment pas, jouer les rabat joie tant en théorie cette expérience me séduit.

    Toutefois, notre expérience collective des consultations internes (là largement élargie) doit nous rappeler que des élections sont un acte administrativement complexe (a fortiori lorsqu’il s’agit de désigner un individu).

    La juriste que je suis s’inquiète de nos moyens de mise en oeuvre d’une vraie grande consultation exempte au mieux du mieux du mieux de tout vice.

    Celle ci doit être irréprochable afin de ne pas, d’une manière ou d’une autre, entacher nos candidats de quelconques fraudes ou autres malversations.
    Ce serait catastrophique pour le candidat choisi mais également pour l’ensemble des autres et pour notre parti au final.

    J’espère que nos juristes sauront prendre toutes les garanties pour que cette consultation (pour mémoire, parfois, et même si c’est très sympathique, réalisée entre le litre de rouge et le saucisson, mais nous savons qu’il y a pire!) ne présente aucun motif de contestation tant au niveau du comptage des sympathisants, de l’élaboration des listes, de la définition de ce qu’est un sympathisants (pour le corps électoral) puis du vote en lui même (lieux, isoloir, moyens de contrôle….) et enfin du dépouillement.

    Je ne souhaite vraiment pas jouer les oiseaux de mauvaise augure, mais sommes-nous certains que nous soyons capables d’organiser une telle élection?

    Vous me direz, mais ils y arrivent bien aux EU….avec deux bémols

    1/ Ils ont plusieurs décennies d’expérience des primaires. L’histoire les aide à compenser les incertitudes
    2/ Les américains sont bien moins attachés au formalisme que nous autres….

    • désolée pour les 2/3 fautes d’orthographe. J’ai envoyé le commentaire par erreur sans le relire.

  2. En lisant le papier de Martine dans le Monde daté d’hier et relatif à la refondation franco-allemande souhaitée à gauche, je n’y ai vu que le constat de notre immobilité sur la seule voie qui peut rendre possible la politique économique que nous pouvons souhaiter.

    « Lancer un travail commun ». C’est comme faire une commission.
    « Déclaration commune ». Combien on en a faites depuis 2002 ?
    « Veiller à renforcer ». Nous sommes des dormeurs.
    « Passer des discours aux actes ». Simple façon de parler.
    Les trois autres « piliers » ne sont que des coups de menton, si on ne dit pas ce qui peut se négocier avec les Allemands.

    Cette initiative, passée totalement inaperçue, devrait être en examen dans les fédérations du PS et ne pas rester au niveau des experts de chaque camp.

    Au moment où la mésentente est profonde et durable entre Merkel et Sarko, la gauche française aurait une opportunité pour prendre du champ et cesser de jouer les mauvaises têtes ou les redresseurs de torts, en seconde main de Sarko.

    Sans entente franco-allemande, que peuvent peser nos avis sur les règles à imposer au capitalisme financier ? à la fiscalité européenne ? à NOS paradis fiscaux ?

  3. Et faire confiance, lâcher prise, être moins « viril » et plus consensuel, pourrez vous y accéder, messieurs?

    J’avoue que je sature au delà du possible devant toutes vos gueguerres!!!!

  4. Première chose, effectivement, on ne pourra pas forcer deux ou trois candidats à s’opposer s’ils ne le souhaitent pas. Si DSK ou Aubry, voire Royal, s’entendent pour qu’il n’y en ait qu’un des trois qui y va, il faudra l’accepter, c’est ainsi. On ne peut pas les obliger à concourir tous ensemble.

    Par contre, il est essentiel que des candidats plus jeunes se présentent, et ce pour l’avenir du PS.
    Que Mosco (au cas où DSK…), Valls, Montebourg ou Hamon souhaitent se présenter, qu’ils y aillent.
    Peut-être pas forcément pour 2012, mais pour après, pour s’affirmer dans l’opinion, dans l’inconscient général. Il faut un temps pas possible pour être connu et reconnu d’emblée, pour faire chuter sa cote de « non réponse » dans les sondages.
    En cela, il est vital que des candidats plus jeunes se présentent aussi.

    Pour les candidats de « haut vol » déjà ultra-connus, s’ils s’entendent, moi ça me va.

  5. Si les primaires s’organisent à partir d’un débat entre candidats ayant des propositions diverses sur les sujets essentiels, ça aura un sens.

    Je ne suis guère optimiste, car je ne vois pas les choses se dessiner ainsi.
    Le Parti ne sait plus débattre des idées depuis 2002 et les réponses sont toutes très douloureuses pour ceux qui souffrent déjà et en sont devenus sourds.

  6. Ping : Les tweets qui mentionnent Plaidoyer pour de vraies primaires | Pierre Moscovici -- Topsy.com

  7. « dans un tel scrutin il est impossible de garantir l’équité de la campagne, comment alors donner une légitimité au vote si ce n’est l’acceptation mathématique d’un vote structurellement biaisé ? » ( http://wordpress.bloggy-bag.fr/2010/05/10/refondations-ps-socialisme-et-social-democratie-ii-les-defis-internes-deuxieme-partie/ )

    La question reste entière. Comment faire pour que les circonstances ne plébiscitent pas Clinton et n’enterrent pas Obama ?
    Si tout va bien, DSK entamera sa campagne des primaires au sortir du G20 de juin. Comment lui contester un écrasant leadership de fait ?
    Et si DSK n’y va pas, Martine fera jouer à plein sa position de 1ère secrétaire, avec qui plus est un certain mérite à ce poste. Qui lui en voudrait ?

    Certes, mais cela revient à dire que la primaire ne se jouera pas sur une appropriation de nos idées et de nos attentes, mais sur des circonstances. Comment sortir de ce casse-tête ? Comment faire qu’il y ait débat utile, fructueux, discriminant et pas un débat pour la forme ? Et a contrario, comment faire en sorte que la personnalité qui sera choisie ne pâtisse pas de ces biais alors que dans l’absolu elle serait de toute façon le meilleur choix ?

    Et question subsidiaire qui est un de mes dadas : quel sera le mode de scrutin ? Majoritaire, à 2 tours, au consensus (on vote pour autant de candidats que l’on veut) ? Ce dernier mode me paraît être celui qui est le plus à même de rétablir l’équité.

  8. On ne pourra pas obliger Aubry et Strauss-Kahn à concourir ensemble. Si l’un des deux se retire au profit de l’autre, on ne pourra pas les accuser de ne pas jouer le jeu. La différence reste mineure entre les deux personnes. Tu as toi même dit que tu ne serais ps candidat si DSK décide d’aller à la bataille.

    Si par ouverte tu entends des primaires avec SR, je suis d’accord.

    Mais on ne pourra pas contraindre DSK et MArtine à se taper dessus alors que le potentiel gagnant d’un tel ticket au mois de mai suivant nous portera vraisemblablement vers la victoire. Pas de raison donc de prendre le risque de s’abîmer.

    • guillaume

      « nous portera vraisemblablement vers la victoire »

      Ne surtout pas vendre la peau de l’ours, se battre jusqu’au bout, la situation est trop grave… si il repasse la France sera en lambeaux en 2017.

  9. Les primaires sont un dispositif séduisant.
    Ma seule crainte est la suivante: n’y a-t-il pas une « prime à la grande gueule » (pardon pour le vocabulaire) avec ce type d’organisation? je veux dire par là que les primaires pourraient favoriser les candidats les plus charismatiques, ou ceux qui promettent le plus, au lieu de mettre en avant les candidats « à idées ». Ca fait quand même un peu star academy, quelque part. Il y a quelque chose qui est peut-être un peu trop personnalisé, un peu trop individualisé, là-dedans. On risque d’avoir des candidats en campagne marketing plutôt qu’en campagne électorale.
    Bon enfin il ne faut pas s’avouer vaincu pour autant. Ca va donner un bon coup de frais et de modernité au pS, je pense (j’espère). Mais je suis d’accord avec pierre: si l’organisation est ratée, risque de gros fiasco politique à l’horizon.

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