Rigueur : les mots et les choses

Ça y est, le « gros mot » est lâché. François Fillon, qui n’en parle jamais à Paris, a fini par le dire à Tokyo, devant un parterre d’investisseurs japonais et sous le regard heureux de Christine Lagarde : le véritable nom de la politique économique française est la rigueur. « De tous les budgets de l’Etat, le seul qui échappe à la rigueur, c’est celui de l’Enseignement supérieur et de la Recherche », a-t-il avoué dans un plaidoyer pour la zone euro. Quitte à surprendre, je confesse préférer cette franchise aux circonvolutions embarrassées, aux trouvailles sémantiques inventées pour contourner le mot, et la chose. Cela mérite toutefois de s’y arrêter un instant, pour chercher le sens caché de cette déclaration, qui ne peut être anodine, à laquelle je vois trois explications, et qui appelle, de la part de la gauche, une réflexion.

« Le « coming out » – prudent, forcément prudent – de François Fillon est d’abord significatif du rôle qu’il entend se donner par rapport au Président de la République. Le Premier ministre, depuis sa nomination, souffre. S’il apparaît de temps à autre pour secourir un Chef de l’Etat en difficulté, s’il est très à l’aise dans l’enceinte parlementaire – notamment lors des « questions d’actualité », où, force est de le reconnaître, il excelle – il a tout lieu de se sentir à l’étroit, voire parfois humilié, dans sa fonction, ingrate, de « collaborateur », à laquelle l’omni-président l’a relégué. Pour en sortir, il émet, parfois, des bruits dissonnants, laisse filtrer une mauvaise humeur, et surtout adopte une posture, celle du Républicain conservateur et probe, attentif aux finances publiques, face à son maître, plus bling-bling et capable de toutes les démagogies, de toutes les approximations. On se souvient qu’il avait – crime de lèse-majesté – dit « être à la tête d’un Etat en faillite ». Le voilà qui, en parlant de rigueur, dément le néologisme peu compréhensible de « rilance», trouvé par Christine Lagarde, et plus grave prend à contrepied Nicolas Sarkozy qui, lundi, avait pour sa part refusé d’évoquer la rigueur pour évoquer, de façon plus nuancée, une « attitude rigoureuse ». S’agit-il d’un partage des tâches entre les deux responsables de l’exécutif ? Faut-il y voir au contraire l’amorce d’une mésentente affichée et non latente, voir le positionnement d’un Premier ministre bientôt remplacé, qui se préparerait à un destin de recours de la droite, à la Pompidou ? L’avenir le dira.

Le voilà qui, en parlant de rigueur, dément le néologisme peu compréhensible de « rilance», trouvé par Christine Lagarde, et plus grave prend à contrepied Nicolas Sarkozy qui, lundi, avait pour sa part refusé d’évoquer la rigueur pour évoquer, de façon plus nuancée, une « attitude rigoureuse ».

Derrière cet aveu, il y a aussi une réalité plus profonde, et à vrai dire peu rassurante : l’économie française, et notre signature internationale, sont fragiles. Le temps où le général de Gaulle déclarait avec orgueil que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille » est loin. La France, comme ses voisins et partenaires, vit sous la contrainte des marchés. Et ceux-ci observent avec défiance la dégradation de nos comptes publics – les déficits multipliés par près de 3 en 3 ans, la dette publique qui se rapproche de 90 % du PIB – ils voient aussi que cette dérive n’est pas due exclusivement, ni même principalement, à la crise, mais que nos déficits structurels, gonflés par une politique de cadeaux fiscaux irresponsable, s’accroissent de façon inquiétante. Ils accompagnent encore la France, parce que c’est un grand pays dont le déclassement fragiliserait l’économie mondiale, et parce que les Français conservent un taux d’épargne élevé. Mais l’inquiétude et la pression sont là, le chef du gouvernement le sait, et c’est pourquoi il tient, à l’étranger, devant une importante communauté d’affaires, un discours plus dur – et plus franc. Personne – la gauche non plus – ne peut ignorer cette réalité là : les marchés pèsent et pèseront sur notre vie politique.

Troisième sens, enfin, de la franchise du Premier ministre, le plus trivial : le pouvoir français a fait le choix de l’austérité. Ce choix n’est pas niable, il est évident. Le gouvernement prépare un budget extrêmement rude, dont aucun ministère, ou presque, ne sortira indemne. Il poursuit, à travers une RGPP qui ne convainc aucun de ses partenaires – fonctionnaires et usagers – sa politique aveugle de réduction des effectifs de la fonction publique – qui baisseront de 100 000 emplois en trois ans – alors que les services de l’Etat, y compris dans les fonctions les plus régaliennes comme la sécurité, sont exsangues. Il s’attaque aux dépenses sociales, freinant l’augmentation de l’allocation aux adultes handicapés, diminuant le nombre des emplois aidés, interdisant le cumul de la demi-part fiscale pour enfant à charge et des aides personnalisées au logement (APL), pénalisant ainsi les familles dont un enfant poursuit des études supérieures. Il avance dans son projet injuste de réforme des retraites. Cette politique là est dure pour les moins favorisés, elle sera inefficace parce qu’elle assèche le carburant de la croissance, elle est inique parce qu’elle refuse tout partage des efforts, omettant en particulier de remettre en cause les « niches fiscales » les plus contestables – comme le bouclier fiscal ou la baisse de la TVA sur la restauration. Au moins – c’est le mérite de la déclaration du Premier ministre – elle n’est désormais plus cachée…

Cette politique là est dure pour les moins favorisés, elle sera inefficace parce qu’elle assèche le carburant de la croissance, elle est inique parce qu’elle refuse tout partage des efforts, omettant en particulier de remettre en cause les « niches fiscales » les plus contestables – comme le bouclier fiscal ou la baisse de la TVA sur la restauration.

La gauche, pour autant, ne peut se contenter de la dénonciation ou de l’ironie. Car elle n’échappe pas, elle aussi, à une réflexion en profondeur sur la question des finances publiques à l’horizon 2012, celui de l’alternance souhaitée et désormais très possible. Les socialistes ne sont pas à l’aise avec ce débat. Dans une conception traditionnelle, la gauche préfère mener des politiques expansives, créatrices de nouveaux droits, prenant appui sur le renforcement des services publics, promouvant la redistribution. C’est sur ce terrain là qu’elle est attendue : l’austérité n’est pas notre « coeur de métier ». C’est pourquoi je suis, pour ma part, hostile à un discours de désenchantement, ne promettant que du sang, de la sueur et des larmes. Pour autant, nous ne pouvons ignorer les réalités financières, nier que nous hériterons, si nous revenons aux responsabilités, d’une situation dégradée, voire grave, ou être indifférents à la notation de la France : la menace des chars soviétiques place de la Concorde n’a fait peur à personne en 1981, la crainte d’une dégradation de notre signature sera beaucoup plus effective en 2012. Observons, en outre, que la gauche n’a pas à avoir peur d’être rigoureuse – elle a même, à chacun de ses passages au pouvoir, mieux géré les finances publiques que la droite.

Nous devons donc inventer, pour la France et pour l’Europe, un sentier de croissance qui permette de sortir du piège de la dette. Car la dette, je ne cesse de le répéter, est l’ennemie de la gauche, elle empêche le déploiement des services publics et freine l’investissement. Et les déficits en sont l’engrais. Condamnons, certes, la politique de rigueur actuelle, parce qu’elle est à la fois insincère, inefficace, injuste. Mais n’esquivons pas la difficulté. Ne soyons pas naïfs, en laissant entendre qu’une bonne politique de gauche créera suffisamment de croissance pour résorber « mécaniquement » les déficits : c’est faux, et personne ne nous croira.

Ne soyons pas naïfs, en laissant entendre qu’une bonne politique de gauche créera suffisamment de croissance pour résorber « mécaniquement » les déficits : c’est faux, et personne ne nous croira.

Les Français attendent de nous un projet de transformation sociale, mais aussi la vérité et la crédibilité. Ils ne veulent ni une gauche punitive et masochiste, ni une gauche démagogique et mensongère. Ils sont très lucides, y compris les couches populaires, sur la situation du pays. Nous devrons donc, nous aussi, nous attaquer aux déficits. Les vraies questions seront : à quel rythme ? Quel partage entre la fiscalité et la réduction des dépenses publiques ? Quelle sélectivité dans les politiques publiques ? Quelles priorités pour l’Etat ? Quel partage de l’effort ? Quelle coordination européenne ? C’est à cela que je réfléchis, parce que je suis persuadé que l’arbitrage entre la dette, la croissance, la création d’emplois, sera au coeur de l’élection présidentielle de 2012, qui sera celle de tous les dangers et de toutes les chances.

Photo: CC par donaldtownsend

10 réflexions au sujet de « Rigueur : les mots et les choses »

  1. Et quid des privilèges? Quid du statut des fonctionnaires qui permet à une minorité d’entre eux de profiter du système injustement? On ne peut pas se contenter de parler d »ajustement » par augmentation d’impôts ou diminution de dépenses, vraisemblablement les deux. Il est clair que notre pays est à bien des égards mal organisé et qu’il faudra de toutes façons effectuer des changements importants, et donc des choix.

  2. Au fil des années, quand les dépenses augmentaient les recettes diminuaient.

    Baisse de l’impôt sur les sociétés, baisse de la tranche supérieure de l’impôt, suppression de la taxe sur les opération de bourse, suppression de la tva à 33.33 sur les produits de luxe la liste est logue.

    Quand tout allait bien, c’était simplement injuste, maintenant c’est devenu intenable.

    Le travail de la gauche doit être un travail de vérité avec à la base une refonte complète de la fiscalité.

    En marge, il faut trouver un système pour contrer ceux qui voudraient quitter le pays. Il y a des solutions.

  3. « C’est à cela que je réfléchis, parce que je suis persuadé que l’arbitrage entre la dette, la croissance, la création d’emplois, sera au coeur de l’élection présidentielle de 2012, qui sera celle de tous les dangers et de toutes les chances. »

    De tous les dangers oui, car la défaite ne serait pas acceptable, la France est déjà très fragilisée par l’expérience Sarkozy, si elle se prolonge 5 ans, je n’ose pas imaginer.
    Devoir de victoire, devoir impératif pour le coup.

    P.S : joli titre, en hommage au livre de Michel Foucault je présume…

  4. François Fillon a déclaré lundi 19 juillet à Nouméa qu’il ne « regrettait pas » d’avoir parlé de « rigueur » en France.
    « Oui nous menons une politique de rigueur s’agissant de la dépense, je n’ai pas peur d’utiliser ce mot », a déclaré le Premier ministre lors d’une conférence de presse au dernier jour d’une visite en Nouvelle-Calédonie.
    « Je ne le regrette pas, je ne le retire pas et je le répéterai chaque fois que j’en aurai l’occasion », a-t-il poursuivi.
    Il a cependant nuancé: « Je ne qualifie pas de politique de rigueur l’ensemble de notre politique économique et financière. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de dire à plusieurs reprises que ce que nous faisons en ce moment c’est justement pour éviter d’être conduit à cette politique ».
    François Fillon avait suscité l’étonnement vendredi en utilisant ce terme jusqu’ici totalement banni par l’exécutif, lors d’une conférence à Tokyo destinée à convaincre les investisseurs nippons de ne pas se détourner de l’euro.

  5. «Les Français attendent de nous un projet de transformation sociale, mais aussi la vérité et la crédibilité.«

    Ces paroles de vérité se brisent sur le mur de l’argent.
    Quand Obama mange sa serviette, en éliminant de son projet de régulation des banques, tout ce qui peut aller dans le sens de son ambition de justice,
    Quand le Comité de Bâle ne sait plus comment faire passer, ses orientations souhaitables et qu’il remet à 7 ou 10 ans leur application,
    Comment peut-on croire aux possibilités de la gauche au retour au charbon en France ?

    Les événements récents, nous auront au moins appris deux choses essentielles:
    1)Nous avons sans doute une petite chance d’agir, en faisant équipe avec les socio démocrates allemands pour la conquête du pouvoir et pour un plan commun d’action annoncé et étudié par les militants des deux pays.
    2)Par ailleurs, tu parles d’un «projet de transformation sociale», il ne peut pas porter seulement sur plus de justice, il doit aussi avoir pour ambition de sortir les citoyens du consumérisme dégradant.

  6.  » Les vraies questions seront : à quel rythme ? Quel partage entre la fiscalité et la réduction des dépenses publiques ? Quelle sélectivité dans les politiques publiques ? Quelles priorités pour l’Etat ? Quel partage de l’effort ? Quelle coordination européenne ? »

    Partage, sélectivité, priorité, coordination. Oui bien sûr mais implicitement il s’agit d’une réflexion conservatrice dans le sens où les questions posées chercher à trouver le meilleur équilibre de l’existant. J’en comprends le côté raisonnable (on se base sur un système que l’on maîtrise bien), mais puisque nous avons un peu de temps devant nous (quelques mois), j’en conteste l’évidence. Je vais essayer d’expliquer ma (naïve ?) pensée.
    L’État se doit de mettre en œuvre les services publics demandés par les citoyens. Ce qui pose d’une part la question de la définition formelle (et de l’engagement de moyens ou de résultats) de ces services publiques et bien sûr dans la partie opérationnelle, d’allouer les ressources nécessaires (hommes, infrastructures, argent). Mais dans notre schéma traditionnel, un service public n’est forcément qu’une dépense. C’est une évidence admise par notre référentiel mental. Pourtant, il se peut que cette évidence soit fausse et que l’apport d’un service public constitue en lui-même une création de richesse.

    J’ai déjà tenté quelques explications dans le passé avec le problème de la dématérialisation et l’économie de la « gratuité », je vais essayer d’imaginer une fois encore ce que pourrais vouloir dire « créer un service public créateur de valeur » en prenant l’exemple du courrier postal.
    En tant que service public, apporter le courrier tous les matins à tous les français est une hérésie économique à moins de regrouper tout le monde sur une petite surface géographique. Mais si l’on regarde les choses autrement, comment ne pas voir l’incroyable richesse d’un service qui touche tout le monde tous les jours (ouvrés) ? Financer ce service tient donc moins de la gestion du prix du timbre que de la valorisation de ce lien avec tous les français. Comment inventer un service vendable qui puisse se greffer sur ce lien sans en altérer la mission originelle ? Il suffit que cela vaille 56 cts par Français touché pour que le courrier devienne gratuit pour ces Français.

    Notre difficulté actuelle est vraiment celle-là : bien sûr que nous saurions faire mieux que la droite dans la gestion, mais je maintiens qu’il faille aller au-delà d’une rénovation de nos idées et de notre savoir-faire pour exploser les paradigmes et inventer du nouveau, inventer une nouvelle France plus dynamique, forte, cohérente, répondant aux attentes de chaque citoyen.

  7. Sarkozy et Fillon laissent penser à travers leurs discours que l’enseignement supérieur et la recherche bénéficient d’un appui publique dans une plus large mesure que les autres services publics. Ce qui est vrai dans la mesure où il est le seul secteur où la règle du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux n’est appliquée. Il ne faut pas pour autant laisser croire que tout va bien dans le meilleur des mondes. Il ne faut pas perdre de vue que la plupart de nos universités se trouve dans un état de déliquescence avancé autant sur le plan matériel que sur le plan intellectuel. Beaucoup d’universités mériteraient un bon raffraichissement, les laboratoires gagneraient à être modernisés. Le taux d’encadrement à l’université demeure faible alors qu’elel constitue un débouché privilégié pour les élèves post-bac qui désirent se lancer dans un cursus universitaire, mais également par les étudiants qui ont échoué à rentrer dans les autres filières. Plusieurs enseignants-chercheurs ont toujours un volume d’heures supplémentaires incroyable à dispenser. Certains sont également soumis à des tâches administratives extrêmement fastidieuses et prenantes, à l’heure où l’on cherche à créer un suivi plus individualisé des étudiants en première année sans extension de moyens. Il est pour certains universitaires difficile de démarrer des travaux de recherche avant le mois de mai…

    Faire croire alors qu’on mise sur le futur en exonérant l’université des coupes drastiques des dépenses publiques est un leurre, quand on connaît le point de départ et la situation initiale de la grande partie des universités françaises. Qu’on lui évite la rigueur est louable. Cela ne veut pas dire pour autant que les performances seront nécessairement au rendez-vous dans la mesure où rien n’a véritablement changé: pas de créations de postes, pas de rénovation majeure des facultés.

  8. « un Premier ministre bientôt remplacé, qui se préparerait à un destin de recours de la droite, à la Pompidou »
    Fillon en aurait bien le profil, mais même absent de l’avant scène, il me semble bien carbonisé lui aussi. La dégradation économique s’est accélérée avec Sarkozy, mais en fait, c’est toute la politique UMP depuis 2002 qui est à blâmer, et il me semble bien que Fillon a toujours fait partie de ces gouvernements de droite qui n’ont fait qu’échouer (en fait, si wikipedia dit juste, Fillon n’a cessé d’être ministre d’un gouvernement de droite depuis 1993 https://secure.wikimedia.org/wikipedia/fr/wiki/Fran%C3%A7ois_Fillon ).

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