« Sarkozy traîne une équipe démotivée » – Libération

Interview de Pierre Moscovici parue dans Libération du 6 août 2010

Changer tout ou partie de l’équipe gouvernementale peut-il inverser la vapeur pour Nicolas Sarkozy ?

Ce remaniement interviendra de toute façon trop tardivement pour provoquer un choc salutaire. Nicolas Sarkozy n’a pas choisi le moment opportun pour changer de dispositif. Il aurait pu le faire avant le 14 juillet. Là, il se traîne une équipe totalement démotivée, conduite par un Premier ministre qui pense surtout à son propre avenir. Continuer ainsi, avec un gouvernement au bout du rouleau, est désastreux. A sa décharge, il dispose d’assez peu de ressources pour constituer une nouvelle équipe

Et changer de Premier ministre ?

Nicolas Sarkozy, par son mode de fonctionnement, s’est piégé lui-même. Continuer avec François Fillon, c’est s’interdire un changement devenu indispensable. S’en séparer, c’est se priver d’un homme sympathique aux yeux des électeurs de droite et qui assume la tâche qui lui est assignée.

Alors par qui le remplacer ?

Jean-Louis Borloo est un peu trop brouillon pour diriger une équipe. Michèle Alliot-Marie ne serait pas exactement le symbole du changement. Quant à Christine Lagarde comme chef de la majorité, cela risque d’être un peu difficile. Reste Jean-François Copé, mais là, ce serait carrément une situation de cohabitation… Il y aurait bien eu Eric Woerth, avant l’affaire Bettencourt… Comme Premier ministre, cela n’a plus de sens. La vraie question est : peut-il encore mener la réforme des retraites ? Et si oui, peut-il rester au gouvernement après ? Il y a deux semaines, il est intervenu devant la commission des finances pour défendre cette réforme. Il l’a fait avec conviction, mais on le sentait un peu absent.

La dernière mission du gouvernement Fillon n’est-elle pas de passer en force sur les retraites ?

Ce n’est jamais une bonne méthode. Il y a certes la fermeté affichée. Mais bien des choses peuvent se passer le 7 septembre, jour de mobilisation syndicale, et dans les semaines qui suivront. J’ai la conviction que le rejet sera massif. La pression est forte sur le députés UMP, qui vont revenir devant les électeurs dans moins de deux ans.

L’offensive sécuritaire de ces derniers jours préfigure-t-elle selon vous la tonalité du prochain gouvernement ?

Elle préfigure surtout la tonalité de sa campagne présidentielle en 2012 ! Nicolas Sarkozy a voulu faire diversion du climat d’affaire qui entoure son gouvernement. Il jette par-dessus bord le respect constitutionnel et les principes de notre histoire républicaine. Il a fait, sans caricaturer, du « Le Pen light ». Son quinquennat a commencé sur une ouverture à gauche. Il pourrait se terminer sur une autre forme : non seulement vers les électeurs du Front national, mais aussi vers le parti de la famille Le Pen.

Nicolas sarkozy ne peut-il pas reprendre la main en se plaçant au-dessus de la mélée à la faveur de la présidence française du G20, en fin d’année ?

Sans tomber dans les explications psychologisantes, je le vois mal réussir à faire cela. S’il était rationnel dans ses choix, c’est ce qu’il ferait. Mais il ne nous a pas habitué à être rationnel. Ce n’est pas dans son tempérament: il ne peut s’empêcher d’intervenir sur tout. C’est un réformateur confus, pris d’une véritable frénésie législative – au demeurant particulièrement inefficace – pour démanteler le modèle de l’Etat protecteur instauré en 1946 par le programme commun du Conseil national de la résistance. C’est un autoritaire hésitant, qui fustige les ministres qui ont cessé de lui plaire, mais sans aller jusqu’à s’en séparer : le cas de Rama Yade est symptomatique. Enfin, c’est quelqu’un qui se retrouve à la tête d’un système de confusion entre l’intérêt public et les intérêts privés, comme vient de le montrer l’affaire Bettencourt.

c’est quelqu’un qui se retrouve à la tête d’un système de confusion entre l’intérêt public et les intérêts privés, comme vient de le montrer l’affaire Bettencourt.

La révélation du chèque de 30 millions d’euros remis à Liliane Bettencourt au titre du bouclier fiscal ne marque-t-elle pas un point de non retour dans le quinquennat ?

Dès 2007, les électeurs avaient compris, avec la réception du Fouquet’s et les vacances sur le yacht de Bolloré, qui étaient les vrais amis de Nicolas Sarkozy ! Ce que l’affaire Woerth-Bettencourt a révélé, c’est l’ampleur d’un système qui a directement profité au parti majoritaire.

Le climat politique de cet été ouvre-t-il un boulevard à la gauche en 2012 ?

Ce serait trop simple pour nous. L’anti-sarkozysme est réel dans le pays, y compris dans une partie de l’électorat de droite. Mais cela ne suffira pas pour l’emporter. La gauche ne peut se contenter d’une posture antiSarkozy. Elle doit se battre sur ses propres positions, développer son propre programme sur les retraites.

La gauche ne peut se contenter d’une posture antiSarkozy. Elle doit se battre sur ses propres positions, développer son propre programme sur les retraites.

Elle doit s’engager dans le débat sur la politique économique, sans nier la nécessité de rééquilibrer les comptes publics, mais en apportant des contre-propositions, comme elle a commencé à le faire lors de la convention nationale sur le « nouveau modèle de développement » que j’ai animée. Quelle que soit l’ampleur du rejet de Nicolas Sarkozy, il sera en 2012 le chef de la droite, et il reste une bête politique. Nous devons offrir une alternative crédible, pas nous contenter d’accompagner un sentiment de rejet.

4 réflexions au sujet de « « Sarkozy traîne une équipe démotivée » – Libération »

  1. La bête est blesse, elle est donc encore plus dangereuse. Il faudra une gauche organisée et audacieuse pour le vaincre. Bon courage

  2. Pierre, cessez donc de travailler et partez en vacances comme tout le monde

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