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Sécurité et République

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 09/08/2010 à 17:30

De passage à Paris entre deux semaines de congé, je souhaite réagir aux initiatives de Nicolas Sarkozy et du gouvernement sur la sécurité. J’ai déjà, vous l’avez vu, donné mon sentiment sur ces discours agressifs, depuis mon lieu de vacances : car repos ne vaut pas silence ou indifférence. Il s’agit là, sans doute, d’un tournant du quinquennat, qui donne le ton des deux années qui viennent, ou qui restent. La gauche doit, face à cette véritable dérive, manifester son indignation et afficher ses valeurs – elle l’a fait, et plutôt bien – mais aussi contre-attaquer et proposer une autre démarche, articulant droits et devoirs, sécurité et libertés – ce sera une de nos tâches essentielles pour répondre aux aspirations populaires et éviter le piège grossier que la droite nous tend.

La séquence est connue, je n’y reviens que brièvement. Après les graves évènements – dans les deux cas intolérables, impardonnables – de Grenoble et Saint-Aignan, le pouvoir a organisé une véritable offensive sécuritaire. Stigmatisation des Roms, limogeage du Préfet de l’Isère, proposition de durcir les conditions de déchéance de la nationalité française pour les « délinquants d’origine étrangère », ou d’emprisonner les parents de mineurs délinquants : c’est une « guerre nationale », au moins verbale, contre la violence, que Nicolas Sarkozy a lancée, théorisée dans son discours de Grenoble. L’essentiel a été dit sur ce qu’il fallait en penser, par Robert Badinter, par Michel Rocard, par Patrick Weil, par bien d’autres – je me suis moi-même exprimé très vite sur la question : cette attitude est honteuse, elle nie tous les principes républicains et constitutionnels, elle flirte avec les conceptions douteuses de la France de Vichy, elle est plus qu’ambigüe, inacceptable. Elle doit donc être combattue, sans faiblesse, par la gauche – qui ne peut rester sur ce terrain muette ou même prudente – mais aussi par tous les Républicains et les humanistes de ce pays. Mais je ne veux pas, aujourd’hui, en rester à la réaction : il faut aller plus loin dans l’analyse, décrypter les causes de cette posture, voir comment y répondre avec pertinence. Nicolas Sarkozy obéit, me semble-t-il, à trois motivations essentielles.

Cette charge est, tout d’abord, une diversion. Le Président et son gouvernement ont terminé l’année dans la douleur : après des élections régionales terribles, l’affaire Woerth-Bettencourt a montré l’usure considérable de l’attelage ministériel et révélé au grand jour les relations troubles entretenues par le pouvoir, le parti majoritaire et l’argent. A la défaveur s’ajoutait le discrédit : le Président s’enfonçait dans les sondages à des niveaux inédits, peut-être irratrapables à moins de deux ans des présidentielles, son camp faisait plus que douter, il vacillait, grognait, les ferments de dissidence se levaient, le Front national prospère à nouveau. Il fallait donc parler d’autre chose, revenir sur un terrain plus favorable à la droite, ressusciter la thématique de la campagne gagnante de 2007.

Il fallait donc parler d’autre chose, revenir sur un terrain plus favorable à la droite, ressusciter la thématique de la campagne gagnante de 2007.

Il y a là aussi une véritable stratégie, dont il ne faut pas mésestimer la force. Certains journaux l’ont révélé : l’attaque sécuritaire était tout à faire préméditée depuis la défaite aux régionales, le Président n’attendait que l’occasion de la déclencher. Nicolas Sarkozy a fait de la lutte contre l’insécurité son « fonds de commerce » politique depuis plus de dix ans. Il reste un éternel ministre de l’Intérieur, il s’adresse ainsi à une « droite décomplexée ». Alors qu’une partie de la droite traditionnelle, déçue par son style dans l’exercice du pouvoir, mécontente de son échec économique, insatisfaite de ses « réformes » brouillonnes, le fuit, il ne pouvait accepter l’ouverture d’une nouvelle brèche, à travers le départ définitif de l’électorat populaire vers un Front national revigoré, rajeuni, peut-être demain dé-diabolisé avec Marine Le Pen. C’est pourquoi il se tourne vers ces électeurs, tentant de les ramener à lui comme il l’avait fait lors de la dernière élection présidentielle. Ceci, au passage, conforte une thèse déjà ancienne chez moi : le quinquennat de Nicolas Sarkozy a commencé dans l’ouverture à gauche, il terminera dans l’ouverture à l’extrême-droite. La « berlusconisation » du Chef de l’Etat est inéluctable, elle a commencé, elle ne s’arrêtera pas.

La « berlusconisation » du Chef de l’Etat est inéluctable, elle a commencé, elle ne s’arrêtera pas.

Enfin cette offensive d’été, qui n’est pas sans effet dans l’opinion, est un piège pour la gauche. Celle-ci, on le sait, est traditionnellement moins à l’aise sur le terrain de la sécurité. Parce qu’elle est, sur ce sujet, partagée entre plusieurs sensibilités, plus ou moins « libertaires », plus ou moins dures. Parce qu’elle est, naturellement, attachée aux principes républicains, donc forcément contradictoire, tant ceux-ci défendent à la fois la nécessité absolue du respect des libertés et le droit tout aussi impératif à la sécurité. Parce que, du coup, elle a du mal à proposer une réponse unitaire, et court les risques symétriques d’une réponse polyphonique et désordonnée, qui souligne ses divisions, d’un discours néo-sécuritaire qui favorise une droite plus radicale, moins écartelée, et d’un silence gêné, qui montre son embarras. Le pouvoir compte, en réalité, sur notre incapacité à satisfaire la demande de sécurité, indéniable, qui existe notamment dans les couches populaires, et veut nous enfermer dans le rôle de tenants d’un laxisme hors de propos ou de suivistes se contentant de demi-mesures. Force est, au demeurant, de constater que, malgré la grande qualité de plusieurs ministres de l’Intérieur socialistes – Gaston Defferre, Pierre Joxe, Jean-Pierre Chevènement ont laissé une forte empreinte dans ce ministère – nous avons rarement convaincu nos concitoyens de notre efficience en la matière.

En vérité, la séquence qui mène au « discours de Grenoble » est décisive pour la fin du quinquennat, le débat qu’elle pose est essentiel pour 2012. La gauche, qui a plutôt réagi avec calme et cohérence, devra très vite contre-attaquer. Je me bornerai ici à indiquer quelques pistes, avant d’y revenir plus en détail à la rentrée. Avant tout, nous ne devons pas accepter le choix du terrain par l’adversaire. Je suis pour ma part convaincu que, si la sécurité sera un des thèmes majeurs de la prochaine présidentielle, celle-ci se jouera avant tout sur la capacité prêtée à chaque camp de permettre à la France une sortie de crise alliant une croissance solide, un désendettement maîtrisé, un retour à la justice sociale : continuons donc à mettre en avant, et plus encore à approfondir, nos propositions économiques et sociales, ne rentrons pas dans un « combat de chiffonniers » sur la sécurité. Ne nous dérobons pourtant pas un débat sur ce thème. Pour ce faire, soulignons d’abord une évidence que les Français connaissent confusément, mais oublient parfois : Nicolas Sarkozy, comme ministre de l’Intérieur puis comme Président de la République, n’a pas tenu ses promesses en matière de sécurité, sa politique est un échec cuisant, là où les élus locaux, le plus souvent socialistes, mènent au contraire des actions cohérentes et justes.

La gauche, qui a plutôt réagi avec calme et cohérence, devra très vite contre-attaquer.

Au-delà de la dénonciation, la gauche devra élaborer sa propre réponse. Celle-ci sera, nécessairement, attachée aux libertés. Ne renions pas, sur ce point, notre héritage républicain, respectons scrupuleusement nos règles constitutionnelles, ne cédons pas à une tentation, qui flotte dans l’air du temps, d’ « égaliser » avec la droite sur son sujet de prédilection : nous y perdrions notre âme sans pour autant gagner les élections. Ne tombons pas pour autant dans l’angélisme : la gauche doit prendre à bras le corps la question de la sécurité, considérer celle-ci comme un service public essentiel, lui consacrer les moyens nécessaires, rétablir la police de proximité, redéfinir une politique de prévention digne de ce nom, agir sans faiblesse contre la délinquance sous toutes ses formes, mettre le paquet sur l’éducation des enfants et des familles, recréer un lien de confiance entre l’Etat et les collectivités locales. Là est le chemin à suivre, celui d’un équilibre républicain, associant la fermeté et l’amour de la liberté.

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6 commentaires

  • Michel Ternes dit :

    Voir qussi cet essai de JJ Urvoas t2l2chargeable sur le site de la fondation jean jaures (dont je tiens au passage a souligner le travail remarquable) http://www.jean-jaures.org/Publications/Les-essais/De-la-securite-de-l-Etat-a-la-protection-des-citoyens

  • Vens dit :

    Pierre Moscovici, vos analyses sont impeccables, vos propositions évanescentes.
    Si d’aventure je me retrouve président de la république ou premier ministre, je vous nommerai porte-parole du gouvernement, c’est promis.

  • Vens dit :

    Pierre Moscovici pourriez-vous exposer quelques pistes sur les actions que, selon vous, la gauche revenue au pouvoir aurait à mener en matière de sécurité ?

  • baillergeau dit :

    Je ne ferai un commentaire que sur la réponse de la gauche, à la dérive sécuritaire de Sarko.

    Pour la délinquance ordinaire, la gauche n’a pas à rougir des initiatives prises quand elle était aux affaires. Bien sûr, il faudra un budget et si tenir avec une politique de la ville ad hoc – on pourrait embaucher Borloo et pas Tapie ? Je ne plaisante pas –

    Il reste les autres volets de la délinquance qui ne sont pas traités par la police de proximité.

    Le grand banditisme ? La gauche n’a pas à avoir de traitement distinct de celui de la droite.

    Le commerce des stupéfiants ? Comment stopper l’importation en laissant les filiales des banques françaises agir dans l’obscurité des paradis fiscaux et en ayant la plus grande complaisance à l’égard de l’Etat marocain pourvoyeur de cannabis ?

    La encore, on se dit que si l’UE marchait mieux….mais nous savons tous qu’elle ne va pas mieux marcher avant longtemps !

  • bloggy bag dit :

    Au passage, je rappelle à ceux qui seraient passé à côté, l’initiative d’Olivier Duhamel pour contrer l’initiative francicide de Sarkozy : http://www.lepost.fr/article/2010/08/09/2178617_france-eternelle.html

    Signez la pétition.

    • Jonas dit :

      merci bloggy, dire que j’ai appris ça pendant mes vacances !

      Signez la pétition

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