La gauche au milieu du gué

La gauche est-elle prête ? La question n’est pas encore d’une actualité brûlante, elle devient chaque jour plus pertinente. Le compte à rebours pour 2012 commence en effet. Les Français se détournent de la droite et de Nicolas Sarkozy, ils recherchent une alternative. Ils se sont à plusieurs reprises saisis du bulletin de vote socialiste pour manifester leur mécontentement, leur rejet même, et l’ont fait d’autant plus volontiers qu’il s’agissait d’élections locales, pour lesquelles la gauche a montré, depuis des décennies, son excellence. Ils nous font confiance « en bas », pour mener des politiques de solidarité et de proximité, y compris sur des territoires très marqués jusqu’à récemment par une forte empreinte conservatrice. C’est un acquis solide, qui ne permet toutefois pas à lui seul de répondre à la question qui monte : la gauche peut-elle exercer le pouvoir national, qui lui échappe depuis 2002 et la défaite de Lionel Jospin le 21 avril, peut-elle gagner l’élection présidentielle, que seul François Mitterrand a emporté en son nom, et qu’elle a perdu par trois fois depuis 1995 ? Mon sentiment est que nous sommes encore au milieu du gué.

Le Parti socialiste – qui reste la force principale de la gauche – est-il guéri des blessures de son terrible et pathétique Congrès de Reims ? Celles-ci, je ne le cache pas, furent profondes. Ce Congrès restera dans les annales comme un des plus durs, et de surcroît dans mon souvenir le plus médiocre, de notre histoire. La succession de François Hollande – il est vrai tardive et mal préparée – donna lieu à un combat aussi impitoyable que privé de fondement réel. Les principales motions déposées alors étaient à la fois très convergentes, autour d’une option sociale-démocrate dominante, et sans relief. Et pourtant, à aucun moment – lors du Conseil national de synthèse, au Congrès même, lors du vote sur le premier secrétaire – elles ne manifestèrent une volonté sincère de rassemblement. La raison en est simple : il s’agissait en réalité de préparer d’ores et déjà les présidentielles de 2012, pour les uns de prendre une option sur une candidature, pour les autres d’empêcher une mainmise. Ce Congrès, dans une conception plus conforme à l’intérêt général, aurait dû déboucher sur l’arrivée aux manettes du Parti d’une nouvelle génération, capable de l’animer et d’aider ses aînés à préparer les échéances à venir. J’avais eu cette intuition, et l’ai fortement défendue, avec « Besoin de gauche », jusqu’à ce qu’une martingale compliquée – improbable en fait – celle des « Reconstructeurs », ne lui coupe les ailes. Au contraire, le débat tourna à l’étouffoir générationnel et au premier round de la bataille, impitoyable, entre les « présidentiables » entrés en politique au début des années 80, les uns comme protagonistes – Martine Aubry, Bertrand Delanoë, Ségolène Royal – les autres plus en retrait – Laurent Fabius – ou en réserve – Dominique Strauss-Kahn. De ce combat douteux ne pouvait surgir qu’une obscure clarté. Le vote contesté sur la désignation de notre Première secrétaire, l’alliance entre les deux motions les moins bien placées, la constitution d’une direction mal assurée sanctionnèrent ces incertitudes.

Ce Congrès [de Reims] restera dans les annales comme un des plus durs, et de surcroît dans mon souvenir le plus médiocre, de notre histoire.

Qu’en reste-t-il ? Après la réplique amplifiée des élections européennes, qui conduisit de bons esprits à prédire la « mort » du Parti socialiste, la situation s’est incontestablement améliorée depuis l’Université d’été de la Rochelle… en 2009. Le Parti, en effet, a eu l’intelligence de mobiliser ses forces, dans leur diversité, et de taire ses divergences en vue des élections régionales. Il a mené une campagne intelligente, appuyée sur notre bilan local pour l’emporter de façon écrasante en mars 2010. Il déroula un programme de Conventions nationales dont les deux premières – sur le nouveau modèle de développement et sur la rénovation – ont été approuvées à l’unanimité ou presque – mais avec une très faible participation. La légitimité de la Première secrétaire, Martine Aubry, n’est plus discutée. Et nous nous sommes à nouveau installés au coeur de la gauche, après avoir accepté la confrontation avec les Verts et l’avoir emportée pendant les régionales.

Pour autant, tout n’est pas parfait, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Au fond, tout se passe comme si les socialistes, pour conjurer le souvenir des divisions sans raisons de Reims, avaient choisi un unanimisme un peu forcé. Ce moment de répit, d’apaisement, était nécessaire, et j’y ai beaucoup contribué lors de la Convention que j’ai animée, à la fois par conviction – je recherche toujours ce qui rapproche, de préférence à ce qui clive et divise, sans fuir les clarifications indispensables – et par analyse – je suis un homme de parti, et j’étais conscient de notre extrême fragilité. Mais l’unité, je l’ai dit et je le répète, si elle est un objectif pour une formation politique responsable, n’est pas une fin en soi. Si nous voulons être crédibles en 2012, si nous souhaitons avoir un programme de gouvernement digne de ce nom, qui plus est dans une période de crise – pas la plus propice à des politiques de gauche traditionnelles – si nous avons l’ambition non seulement de gagner les élections, mais de réussir ensuite, nous ne pouvons plus nous contenter de positions tactiques.

C’est pourquoi nous entrerons, à la Rochelle 2010, dans une nouvelle phase. Nous ne pouvons plus, ne devons plus esquiver les débats nécessaires, nous devons nous préparer aux choix indispensables. Je l’ai dit en mars, plusieurs questions restent ouvertes – celle des finances publiques, de la nature et de la force de nos engagements européens, du périmètre des services publics. On avait alors, jusque dans l’entourage de la Première secrétaire, considéré cette approche comme trop « classique ». Elle l’est peut-être – peu importe au fond – elle ne saurait nous exonérer de réflexions nouvelles – nous les avons conduites ensemble dans la Convention sur le « nouveau modèle de développement ». Soit. Mais ces interrogations n’en sont pas moins essentielles. Je suis pour ma part persuadé qu’entre la querelle de pouvoir pure et sans objet, qui nous a menés à Reims, et l’asthénie qui nous atteint parfois à force de prudence, conduisant à une démobilisation extrême de notre base militante, il existe un autre chemin – je n’ose parler d’une « troisième voie » – celui de l’échange d’idées respectueux, mais franc et sans concession. C’est ce chemin, en tout cas, que je suivrai avec « Besoin de gauche » dès la rentrée, avec l’intuition qu’à l’approche des primaires la parole des uns et des autres va et doit se libérer.

Nous ne pouvons plus, ne devons plus esquiver les débats nécessaires, nous devons nous préparer aux choix indispensables.

Oui, nous nous sommes rétablis après avoir frôlé le précipice, mais il y a encore beaucoup à faire pour l’emporter. Le Parti socialiste, pour gagner en 2012 et bien gouverner ensuite, doit achever trois chantiers juste engagés. Il doit poursuivre son travail programmatique, renforcer et affiner son offre politique. Convenons, de ce point de vue, que nous avons seulement commencé à en poser les bases, qu’un long parcours reste à accomplir pour définir l’ « ambition crédible » que je ne cesse d’appeler de mes voeux. Pour ce faire, nous n’avons pas le droit à la médiocrité ou à la facilité lors des trois Conventions nationales qui nous attendent dès ce printemps 2010 – je renouvelle au passage mon souhait ardent, et même insistant, pour que les militants aient un peu plus de temps pour être vraiment les acteurs de nos débats, pour qu’ils soient respectés et mobilisés.

[Le Parti socialiste] doit poursuivre son travail programmatique, renforcer et affiner son offre politique.

Il faudra aussi choisir dans les meilleures conditions notre candidat(e) à l’élection présidentielle. Les primaires – c’est d’elles qu’il s’agit – constitueront la toile de fond de l’année à venir. Je suis persuadé qu’elles ne sont pas pour nous un danger mais une chance, à condition toutefois que chacun joue le jeu, celui de l’affirmation des différences, mais dans la perspective du rassemblement. Au passage, en condamnant à mon tour les « micro-partis », je note un véritable problème : comment assurer aux candidats éventuels, qui ne sont pas tous dans la même situation en termes de notoriété ou dans la même position institutionnelle, des moyens pour mener campagne de façon équitable ? Parallèlement, il est nécessaire de commencer à réfléchir aux futures équipes gouvernementales, qui devront forcément laisser une large place – la plus importante en fait – aux générations montantes, comme le fit Lionel Jospin avec sa « dream team » en 1997.

Vous l’avez compris, les chantiers de la gauche sont nombreux et complexes. Après plus de deux années ratées, voire inutiles, le Parti socialiste s’est ébroué, puis remis en route, il a repris sa place comme coeur de l’alternance éventuelle. Il lui reste, pour que celle-ci devienne réalité, à élever son niveau de jeu. Convenez qu’il y avait là de quoi réfléchir cet été, et de quoi agir dès la rentrée.

14 réflexions au sujet de « La gauche au milieu du gué »

  1. Et pourquoi ne pas nous proposer, lors des primaires socialistes, une sorte de « ticket » Moscovici/Collomb ?
    Bien qu’ayant à peine dix-huit ans, mes idées politiques sont dans la lignée de ce qui fut jadis appelé le « rocardisme »…

    D’un point de vue moral, vous me semblez, M.Moscovici, être l’homme politique le plus proche de M.Rocard. Vous avez une haute idée de la politique, ce qui vous confère une certaine éthique et un « parler vrai » assez rare. De plus, vous êtes au PS un de ceux qui maîtrisent le mieux les sujets internationaux. Je pense que la fonction de président de la République se grandirait de vous voir succéder à M.Sarkozy.

    D’un point idéologique, M.Collomb me semble être sur une ligne proche de celle de M.Rocard : au niveau économique, décentralisation, autonomie, rôle de l’état, etc. Il ferait un parfait premier ministre.

    En plus, vous nous aviez confié au moment du Congrès de Reims une discussion que vous aviez eu avec le maire de Lyon, pourtant signataires de deux motions différentes (pour ne pas dire concurrentes…) et dont la conclusion était (approximativement) la suivante : « De toute façon, nous pensons à peu de choses près la même chose… ».

    Je sais bien qu’il est encore trop tôt pour échaufauder de tels scénarios, c’est pourquoi je ne m’attends pas à une quelconque réponse, même implicite, de votre part, mais si l’idée pouvait ne serait-ce que germer dans votre esprit en attendant 2011, j’en serais ravi.

  2. @ guillaumeA dit : 17 août 2010 à 21:05

    Je crois que la gauche n’a aucune raison de se satisfaire de sa situation.
    J’ai un peu de peine à penser qu’un repli hexagonal soit aujourd’hui la solution et nombre des propositions de gauche sont à cette dimension.

    Les événements en cours devraient conduire à un grand élan européen, mais son pilotage s’efface chaque jour et le PSE n’existe peut être plus.

    Le climat va devenir tel que la droite (Sarko ou un autre, le cheval de Caligula, etc…) peut jouer la peur et rassembler une majorité de français devenus pétainistes.

    Tes critiques sur la gestion de l’épargne ne trouveront leurs solutions qu’après une modification des rapports de force entre banquiers et pouvoirs publics ; là aussi, le passage par l’Europe est obligatoire et l’écart entre la France et L’Allemagne ne va pas dans ce sens.

    Au final, à force de ne jamais rien voir venir, il faudra peut être faire une croix sur l’UE et imaginer autre chose, mais ce sera du ressort de mes petits enfants.

  3. Je trouve plutôt que le PS actuellement est dans une phase de facilité.
    On pensent que sarkozy est foutus donc on attend.

    Le PS a marqué des points sur les retraites et son projet est crédible.
    Le problème c’est que tout tourne sur la santé économique de la France et on pas encore la recette.

    Le diagnostique est il le bon?

    Aujourd’hui un rapport accablant est sortit sur la gestion des produits d’épargne. C’est un mal Français qui handicape notre économie car l’argent n’est pas bien diffusé pour créer de la croissance.

    Le problème de l’économie Française est toujours le même depuis 1986. On a favoriser une économie financé par la Bourse alors que les Français ne veulent entendre parler d’action et de retraite par capitalisation. Le résultat est que nos entreprise manquent de capitaux et les dividendes partent à l’étranger vue que les actions sont détenus par des étrangers.

    C’est la structure des capitaux des entreprises qui doit être modifier en France pour faire repartir la croissance.
    Pas la peine de continuer avec un système non adapter à la France et qui lui fait perdre de la croissance(actuellement la France est un coureur de 1500 mètres qui dans une course de 100 mètres).

    Une attaque Frontale doit être entrepris par le PS contre la droite sur l’un de leur dogme.

    A la gauche d’inventer un système d’épargne plus adapté a notre économie et de proposer une retour de l’état dans le capital d’entreprises pour arrêter cette course vers le profit a court terme.

  4. Martine Aubry est toujours la première secrétaire et pour ma part, j’ai un grand respect pour son travail et sa combattivité. Il est très important de resserrer les rangs derrière MAdame Aubry qui en a plus que besoin pour mener le PS a sa vraie place. Elle en est capable. Certains condamnent son silence estivale mais il vaut mieux cela que d’enchainer les déclarations et de ne pas s’y tenir. Elle est une fourmi alors que la dame de la Rochelle est une cigale. C’est le rassemblement de toutes les troupes qui la mènera à 2012 si un autre candidat ne se déclarait pas. Réitérer les erreurs de 2007 serait fatale au PS, l’important est que ce parti devienne une vraie opposition à la politique actuelle ce qui est plus que nécessaire.
    Le congrès de La Rochelle sera, encore une fois, décisif pour le futur et j’espère que Martine Aubry fera plus fort que l’an passé. Sans langue de bois car les vérités doivent se dire et tant pis pour le politiquement correct…

    • Ecrire que les vérités doivent être dites, revient à penser que le chef sait, mais ne dit pas.
      ça serait Moïse qui descenderait du Sinaï et qui ne dirait rien sur les tables de la Loi ? Non, il se ferait casser la gueule !

      Deux constations:
      1) La Cardinal de Retz dit « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » et le politique qui l’oublie est mort avant de sortir du bois.
      2) La vérité politique n’existe pas. Les orientations philosophiques existent(peut être ?) et pour l’action, tout est arbitrage entre les avis des conseillers et du politique.
      Je crois que ça se passe comme ça, c’est du moins ce qu’ils écrivent dans leurs Mémoires.

        • Tu as peut être lu l’ouvrage de Crémieux-Brilhac sur Georges Boris,la justification de ce que je dis, s’y trouve.
          Quant à Mitterrand, il citait souvent le constat du Cardinal de Retz.

      • Et malheureusement on dirait que c’est toujours ainsi. Il y a eu des Blum, des Jaurès ou des Sartre et Beauvoir alors espèrons que 2010 verra la résurrection de cette gauche. Sinon il restera Obama lol

  5. Salut tout le monde. Je n’étais pas venu edepuis que le blog de PM a changé…j’avoue, j’ai un peu de mal! Alors rien de nouveau à ce que je vois (enfin sauf le blog bien su^r :)

    • Un peu de mal ??? Mais il est 10, 100, 1000 fois mieux ! Ca doit être une question d’habitude…

  6. Ping : Les tweets qui mentionnent La gauche au milieu du gué | Pierre Moscovici -- Topsy.com

  7. Ton préambule est d’une vérité criante, peut-être même au-delà de ce que tu penses exprimer.

    Qui conteste la compétence et la rigueur des gens de gauche aux affaires de proximité y c. sur des terres jadis hostiles ? Personne et les complexes d’infériorité sont inutiles – Men and women right in the right places – point barre –

    Pour la Présidentielle, le contexte nous est terriblement défavorable. Les mises à nu du communisme et du capitalisme fragilisent la social-démocratie et il n’est pas certain que John Maynard Keynes y retrouverait ses petits.
    Comment proposer les clarifications monétaires qui s’imposent sans provoquer de paniques, face à une droite dont les mensonges les plus gros rassurent une majorité de gens affolés ? J’en veux pour preuve les «lies» de Lagarde au JT du 20 h le 13 de ce mois qui sont passés comme une lettre à la Poste.

    Sur le rôle passé, présent et à venir d’Hollande, je n’ai plus rien à dire depuis la mort du TCE.

    Que Reims fut «un combat privé de fondement réel», que tout tourna autour d’une «option sociale-démocrate dominante» démontre qu’il y a, chez nous aussi, des zones d’ombre.

    Que « l’arrivée aux manettes du Parti d’une nouvelle génération » ait été souhaitée par BdeG est sans doute exact et que la «martingale» des Reconstructeurs, fut «compliquée et improbable», cela n’a pas échappé aux participants à la réunion du 01 juin 2008 où je me trouvais.

    Que Martine ait été désignée difficilement par les deux motions les moins bien placées fut un remède pour éviter la fin du PS – Il y a pire ? Depuis, elle a su reprendre la main et ça fait partie des bonnes nouvelles (il y en a tellement peu !)

    Pour les «trois chantiers juste engagés» ?
    Le plus hard : le travail programmatique – le parti devra écouter les voix des chercheurs hors parti qui commencent à se faire entendre
    Le plus soft : l’offre politique – le PS sera leader à gauche ou ne sera pas ; à partir de ce moment là, il donnera aux autres l’envie de s’y joindre ou pas.

    Pour le choix de notre candidat(e), tu sais que se sont les candidat(e)s qui décident !

    Ta postface est moins powerful que ton préambule.
    Comment assurer l’égalité entre les candidats éventuels ? Comment constituer les futures équipes gouvernementales ? Comment répondre à des questions qui ne passent pas le périf et qu’on habite en Bretagne ?
    http://legueduyabboq.blog.lemonde.fr

Les commentaires sont fermés.