Dans les médias

Climat

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 18/08/2010 à 15:46

Je suis rentré de vacances de façon anticipée, pour les obsèques de Claire Radreau, Maire de Bavans, Vice-Présidente auprès de moi de « Pays de Montbéliard Agglomération ». Claire était une femme remarquable, une de ces élues modestes, dévouées, attentives aux autres, qui font honneur à la politique. Elle était une épouse, une mère, une grand-mère attachée à sa famille, et pour tous ses collègues une amie précieuse, souriante, gaie, lumineuse. Sa mort, jeune encore, en pleine possession de ses moyens, d’une rupture d’anévrisme, est une injustice, la cérémonie en son honneur, à laquelle participaient plus de 1 000 personnes, fut empreinte d’une grande émotion. La vie politique n’est pas, contrairement à ce que pensent certains, une activité déshumanisée où s’affrontent des robots obsédés par le pouvoir, elle crée des attachements forts, et c’est pour cela que je l’aime. Mon deuil, ma peine, à l’image de tout le pays de Montbéliard sont profonds : le décès de Claire est pour nous un choc, une perte. Elle nous manquera, elle me manquera.

Je profite de ce retour – provisoire, je repartirai quelques jours, après m’être rendu vendredi à l’Université d’été d’Europe écologie et avant la Rochelle – pour évoquer l’étrange climat qui règne sur la France. Non, je ne me transforme pas en commentateur de la météo – encore que le temps froid, pluvieux, quasi-hivernal d’une partie de ce mois d’août ne soit sans doute pas sans influence sur le moral de beaucoup de Français. C’est plutôt du climat politique et – j’ose le dire – moral que je voudrais parler. Les vacances sont, pour qui possède une petite notoriété, l’occasion de rencontres nombreuses, détendues, la plupart du temps sympathiques, en dehors de tout cadre électoral ou partisan. J’ai parlé, ces dernières semaines, avec de nombreuses personnes, qui m’interpellaient sur la situation politique du moment, et sur les perspectives pour demain. De ces échanges, je retiens deux sensations, partiellement contradictoires peut-être. La première est une exaspération palpable, viscérale parfois, contre Nicolas Sarkozy. « Débarrassez-nous en », « il faut le virer », « ne le ratez pas », « l’anti-sarkozisme est devenu ma règle de vie politique » : j’ai entendu ces phrases souvent, et pas toujours chez des électeurs de gauche. En même temps, la gauche et le Parti socialiste ne convainquent pas toujours. « Qu’est ce qui va se passer chez vous ? », « qu’est-ce que vous proposez ? », « il faut vous arranger pour nous sortir quelque chose de bien », « on ne voit pas trop où vous allez » : j’ai aussi entendu cela.

« Débarrassez-nous en », « il faut le virer », « ne le ratez pas », « l’anti-sarkozisme est devenu ma règle de vie politique » : j’ai entendu ces phrases souvent, et pas toujours chez des électeurs de gauche.

L’ensemble, convenons-en, ne traduit pas un formidable optimisme, mais un mélange de colère et de scepticisme qui pourrait être détonant. Le pouvoir est largement responsable de cette situation. Nicolas Sarkozy, pour consolider sa base électorale en déconfiture, a durci sa posture, par une offensive tous azimuts sur la sécurité, dont j’ai longuement parlé ici. Il a, je le maintiens, fait du « Le Pen light », frôlant la xénophobie, brutalisant nos principes républicains, affaiblissant l’image de la France comme l’a souligné l’ONU. Ses ministres les plus zélés l’ont relayé, Brice Hortefeux s’illustrant par un activisme débridé, une rhétorique martiale et notamment anti-Roms qui gagnerait pour le moins à être nuancée, Christian Estrosi, dûment corrigé par le ministre de l’Intérieur et par Luc Chatel, s’en prenant pour sa part, de façon inacceptable, aux maires – qui certes participent à la politique de sécurité, mais ne sauraient être transformés en shérifs ou payer pour l’incurie de l’Etat, qui affaiblit les moyens et le moral de la police et de la gendarmerie. On voit bien, dans ce gouvernement au bout du rouleau, l’ « effet remaniement » que j’annonce depuis plus d’un mois, certains ministres faisant de la surenchère pour être promus ou conserver leur poste menacé, les autres se taisant, démotivés ou craintifs, le tout entretenant une ambiance sans cohésion ni cohérence. La majorité est inquiète et cacophonique, des voix diverses s’élèvent, le mécontentement est palpable. Pour autant, ces attitudes ont un point commun, elles sont fortement anxiogènes, elles montrent un pouvoir à la fois déconnecté du pays, aux abois, sans ligne directrice claire, mais prêt à tout pour perdurer. Une longue et pénible campagne électorale a commencé, qui pourrait fort devenir sale, alors que la conjoncture économique ne s’améliore, malgré des chiffres un peu rassurants, que légèrement.

On voit bien, dans ce gouvernement au bout du rouleau, l’ « effet remaniement » que j’annonce depuis plus d’un mois, certains ministres faisant de la surenchère pour être promus ou conserver leur poste menacé

Pour la droite, il s’agit à la fois d’une stratégie et d’une fuite. Elle joue sur les réflexes les plus individualistes des Français, sur leurs ressorts intimes les moins généreux, elle surfe sur un sentiment d’insécurité qui ne saurait être ignoré, elle provoque sciemment l’anomie, l’aboulie, parce qu’elle pense qu’un pays pessimiste finira par afficher des choix plus que conservateurs, réactionnaires. Dans le même temps, cette stratégie est mise en oeuvre de façon étrangement improvisée et désordonnée, sans méthode, sans mobilisation forte. Elle part en plus dans tous les sens, ajoutant ainsi à l’inquiétude ambiante. D’où ce double sentiment, qu’expriment des sondages sans cohérence apparente, d’attente et d’échec, de colère et d’insatisfaction. Il y a là, me semble-t-il, outre des difficultés d’exécution et de conception, une erreur fondamentale : l’agenda de la rentrée, et aussi celui de la présidentielle de 2012, ne sera pas exclusivement ni même d’abord sécuritaire, il sera avant tout économique et social. Les principaux rendez-vous de septembre ne seront pas le débat absurde et révoltant sur la déchéance de la nationalité, mais la mobilisation sur les retraites ou la discussion de la loi de Finances.

Ce paysage dessine, en creux, le cahier des charges de la gauche. Elle a été – les socialistes au premier rang – assez présente et réactive cet été, elle a bien défendu les valeurs républicaines et posé les jalons d’une autre approche, plus sereine, plus profonde, des priorités de sécurité. Elle est donc apparue, face à un pouvoir instable, nerveux, tendu, comme une force tranquille, capable de protéger les Français. Il lui reste toutefois à faire l’essentiel pour ne pas être qu’un refuge, mais bel et bien une préférence : tracer des perspectives, offrir une alternative, recréer l’espoir. Elle doit être soudée, généreuse, entraînante, réaliste. Bref, elle a la tâche, complexe mis excitante, de produire un antidote à la sinistrose droitière, de créer un autre climat. N’oublions pas, en arrivant à la Rochelle, en entrant dans le débat parlementaire sur les retraites, en étant présents aux côtés de ceux qui manifesteront, nombreux, pour les défendre, que c’est cela qu’on attend de nous, et non des postures ou des positionnements. Non, le sarkozisme n’est plus possible, il est intolérable, insupportable à beaucoup, mais ne sous-estimons pas le travail sur nous-mêmes et sur nos idées qui reste à faire pour y mettre fin. On l’aura compris, je milite pour un été indien : je souhaite qu’il commence à Nantes vendredi, à la Rochelle la semaine prochaine.

Photo: CC  lapsangsouchong

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12 commentaires

  • Bloggy Bag dit :

    Deux petites réflexions matinales sur le climat.

    D’abord j’ai entendu ce week-end la charge sévère d’un curé et les critiques du pape sur la politique sarkozyste. Ce n’est pas que je sois sensible à leur discours, mais parmi la droite, les catholiques pratiquants forme un groupe de soutien qui est un électorat fidèle (cf. Boutin). Que eux aussi commencent ouvertement à entrer en dissidence est un indicateur extrêmement marqué de l’état de l’UMP.

    Deuxième élément : les agriculteurs. Ils ne sont pas non plus notre électorat naturel, mais depuis des mois je les entends protester contre le libéralisme qui met en vrac leur marché. Voilà des gens qui ne sont pas content du gouvernement, qui ont des revendications fondamentalement proches des nôtres (régularisation et encadrement du marché), et j’ai l’impression (peut-être à tord ?) que le PS ne va pas les chercher. Il me semble que plutôt que de se laisser distraire par les agitations sarkozystes, il serait bon (et facile) de reprendre la main sur les sujets et de rappeler notre approche du marché. Nous n’aurions dans un 1er temps même pas à nous fatiguer : ils rejettent le libéralisme de Bruxelles et attendent la régulation.
    N’abandonnons pas cet électorat à la droite !

  • Netto dit :

    Les sympathisants de gauche attendent de vous des propositions Monsieur Moscovici, pas simplement le commentaire de l’actualité politique. Nous sommes beaucoup à avoir envie de vous faire confiance, mais il faut pour cela que vous traduisiez vos injonctions en actes.

  • baillergeau dit :

    @Bloggy Bag dit:20 août 2010 à 13:39

    Merci pour ton commentaire indigné.
    Je crois que nous vivons dans une atmosphère d’avant guerre, moment où la vase remonte à la surface.

    Les temps vont conduire à des engagements pour temps difficiles.
    Une question qui n’avait jusqu’à ce jour qu’une valeur historique pour moi, devient plus pressante aujourd’hui.

    Qu’elles ont été les motivations personnelles des FFI, FFL, FTP et engagés volontaires de partout, durant la second guerre mondiale ? Je me pose la même question pour les Brigades Internationales en Espagne.
    On a plein de bonnes réponses labellisées qui sentent l’anachronisme à plein nez, mais peu de confidences recoupées.

    Je ne cherche pas à faire des rapprochements déplacés, je veux avoir une approche des «motivations pour agir», plus conforme à la réalité.

    • Bloggy Bag dit :

      le mot « guerre » est un peu excessif dans le sens où nous n’avons d’ennemi collectif, mais que nous nous battons plutôt contre une espace de « rouille de la République et des valeurs de la France ». Je ne suis même pas sûr que Sarko soit le principal coupable : après tout ce sont nos déficiences et nos renoncements qui l’ont mis là où il est.

  • Bloggy Bag dit :

    La révolte gronde et c’est une révolte particulière parce que c’est une révolte d’orgueil encore plus que d’injustice.
    L’injustice dans le cas Sarkozy touche plus particulièrement la gauche qui a dénoncé dès les premières mesures de 2007 l’erreur et la honte des choix. La droite a alors suivi Sarkozy parce qu’elle trouvait qu’il y avait des justifications à cela.

    Mais à peine un peu plus de 3 ans plus tard l’échec et non seulement patent, mais il est complet et attaque l’ensemble de la société française sur ses valeurs. La droite même dure ne peut plus accepter la politique de Sarkozy, même lorsqu’il fait du sécuritaire avec les Roms, parce qu’à l’arrivée de l’avion il y a les caméras du monde entier qui montrent combien la France de Sarkozy est devenue le pays de la bassesse et de l’ignominie, de la honte.

    Ce n’est pas l’injustice qui va couler l’embarcation Sarkozy, c’est le sursaut d’orgueil des Français.

    Alors certes, nous ne serons pas assez prêts et l’hypothèse d’une fin anticipée n’est toujours pas à exclure (voire moins que jamais !), mais dans un premier temps cela va être secondaire. Ce qui va compter, c’est le courage d’être sur les barricades et l’intelligence pour éviter que cela ne vire à l’explosion incontrôlée de colère.

    Finalement Pierre, il n’est pas impossible que tu puisses avoir l’occasion d’un fait d’arme.

  • Eleonore dit :

    Que pensez-vous de ce qui se passe chez les verts en ce moment? Pensez-vous qu’Eva Joly va s’imposer comme une « candidate naturelle »? Est-ce que serait suffisant pour limiter les discordes? Est-ce que se déclarer si tôt, ça peut être un handicap? Est-ce que vous n’avez pas peur qu’elle fasse beaucoup d’ombre aux socialistes: elle est à gauche aussi, mais bien plus crédible que le reste des dirigeants verts sans doute, à mon avis elle peut faire un très bon score…C’est bizarre elle a l’air de s’imposer sans vraiment rencontrer de résistance, à quoi c’est du à votre avis? Moi je pense qu’elle peut être un danger plus grand pour DSK que pour Martine Aubry, qui a une image moins « sulfureuse » (et évidemment moins « masculine ») que le directeur du fmi.
    Enfin ca a l’air d’être une femme intelligente et avec une éthique solide, moins « peites fleurs-papillons » que le reste des verts.

  • baillergeau dit :

    Bonsoir Pierre,
    Que l’agenda de la rentrée, et encore plus celui de la Présidentielle 2012, soient économiques ou sociaux et non sécuritaires, comment savoir ?
    La droite au pouvoir a une «qualité» qu’on ne peut lui retirer, celle de la capacité à choisir le champ de bataille avec l’aide des médias.

    Depuis 2002, nous n’avons pas su imposer les thèmes qui nous rendraient crédibles.
    Le financement des banques sans contrepartie, l’effacement de l’Europe durant la crise, le scandale sécuritaire, auraient du conduire à une «insurrection» orchestrée par le PS.

    Tu trouveras que mes propos ne sont pas en situation, c’est vrai, mais quand les seront-ils ?

    Faudra-t-il attendre que l’Espagne pose un problème que la zone euro ne saura pas résoudre ?

    Faudra-t-il que le fossé entre nous et l’Allemagne tue l’UE ?

    Faudra-t-il que le nihilisme des plus détruits nous laisse un goût de cendre dans la bouche ?

  • […] Ce billet était mentionné sur Twitter par Alain Koenig Ortoli, Jean-Renaud ROY, Margal, Alain Koenig Ortoli, Alain Koenig Ortoli et des autres. Alain Koenig Ortoli a dit: RT @pierremoscovici: Sur mon blog : Climat http://bit.ly/a57oIO […]

  • KOENIG ORTOLI dit :

    Bonjour Pierre,

    Ne penses tu pas que notre Parti gagnerait à organiser en septembre 2010, avec toutes les autres composantes de la gauche et les organisations syndicales sans oublier les plus actives associations,un super  » Solférino  » ( par opposition tu l’as compris aux « Grenelle ») d’une semaine pendant laquelle tous les dossiers chauds de la rentrée sociale seraient abordés.
    Un  » Solferino  » le mieux possible médiatisé, à la faveur duquel serait décidé le démarrage d’une vaste campagne nationale pour de nouveaux adhérents (cotisation 10 € pour les chômeurs, Rsa, retraités percevant une pension mensuelle inférieure inférieure à 600 € ) en accentuant dans nos messages les plus concrets possibles à qui profiterait au juste le repli abstentionniste lors des échéances électorales capitales de 2012. Enfin confier à R . Badinter et à E . Guigou ( toujours en septembre 2010) une réflexion sur notre politique de sécurité qui ferait pâlir de jalousie l’ump et le fn, par son intelligence ajoutée.
    Bien à toi , Alain

    • Nathalie dit :

      Excellente idée.

      STP Pierre, ne pourrait-on pas réfléchir à un « Grenelle bis » (42 ans après bilan, perspective) ou un Solférino 1 ou un n’importe quoi qui réunisse pendant 3 jours (plus s’il le faut) toutes les forces de progrès, économistes, sociologues…. de ce pays pour parler salaires, conditions de travail, temps de travail, pouvoir d’achat?

      Pierre Larouturou avait commencé à travailler sur quelque chose de ce genre, çà n’a pas abouti.

      Il faudrait qu’on s’y mette. Il faut qu’on décloisonne. L’urgence impose ce travail. Chacun doit pouvoir y apporter sa contribution, quelque chose qui ressemble aux actions des travaillistes du début du XXème….Séduisant pour un social-démocrate non?

  • guillaumeA dit :

    Pierre a tapé dans l’air du temps.
    La droite est nul et ne travaille plus(leur idée date de 2002-2007), la gauche ne réussi pas a proposer une alternative crédible au yeux des français.

    Pour le PS, on a dit que le système libéral est une erreur, que le système financier est trop important, le pouvoir d’achat est pas la, le service publique est pas assez développer, que les grandes entreprises font n’importe quoi(les commentaires sur France Télécom, Total…)les différences de richesses entre les plus pauvres et les plus riches ex…

    Les gens attendent un modèle de société qui répond au critique.
    Le modèle libéral est mauvais: Les gens attendent une solution pour le remplacé. Hors on a pas dans le débat publique une solution qui est présenté.
    Le système Financier? Les gens sont Hostile en vers les système Financier mais on est incapable de dire que l’on fait une énorme réforme ou une nationalisation pour revenir à la situation de 1986(ou 1981 pour laissé des banques privés…).

    Et ainsi de suite.

    Il faut être offensif et arrêter de jouer petit bras.
    Les gens ne veulent pas d’une politique à la marge mais une vrai vision politique pour lancer un nouveau cycle.

  • michek dit :

    la photo est bien choisie…

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