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Relève

Catégorie : Actualité,Europe / International,Réflexions | Par pierre.moscovici | 28/09/2010 à 16:45

Le « leadership contest » du Parti travailliste britannique a débouché sur une surprise. Ed Milliband, 40 ans, l’a emporté sur son frère David, 45 ans, qui partait favori, et est désormais le chef de l’opposition au gouvernement conservateur-libéral de David Cameron et Nick Clegg.

L’évènement est d’importance à plus d’un titre, il mérite qu’on s’y arrête. Cette désignation, tout d’abord, marque la fin d’une longue et passionnante histoire, celle du « New labour », et clôt une page de l’histoire du centre-gauche britannique, dominé depuis le début des années 80 par le tandem à la fois conflictuel et inséparable formé par Tony Blair et Gordon Brown Les deux anciens Premiers ministres ont été, ensemble,de jeunes parlementaires dans les années 80, ils ont vécu, ensemble, la traversée du désert des travaillistes pendant les 18 années de règne conservateur, sous Margaret Thatcher et John Major, ils ont grandi, ensemble, dans l’ombre de leaders incapables de l’emporter, puis de chefs de transition, à l’image de Neil Kinnock et John Smith. Ils ont attendu leur heure, puis créé, toujours ensemble, le « New Labour », rompant avec la conception traditionnelle du socialisme britannique, attaché à l’État, ouvriériste, lié organiquement à des syndicats protestataires, brisés par la « Dame de fer ». Les « mémoires » de Tony Blair, ouvrage à la fois fascinant d’intelligence et répulsif, tant il illustre les dégâts du cynisme convaincu en politique, le montrent bien :les deux hommes se sont aimés, Gordon Brown était programmé pour devenir le leader, Blair a su saisir sa chance et l’emporter. Ils ont ensuite gouverné ensemble, puis consécutivement, dans un climat de méfiance puis de franche paranoïa, dans une sorte de cohabitation de dix ans, l’un incarnant la modernité, le charme, l’engagement européen, une orientation libérale, tournée vers l’individu et la classe moyenne, l’autre une orthodoxie de gauche, doublée d’une grande crédibilité économique, une identité travailliste plus claire mais peu attractive. Ils ont réussi ensemble, menti ensemble sur l’Irak. L’élection d’Ed Milliband met fin au destin politique de cette génération, illustrée aussi par le « troisième homme », pas le moins talentueux au demeurant, le « Prince des ténèbres » Peter Mandelson, génération qui a dirigé le pays par le « spin » et la communication et a, un temps, séduit – et par pour son bien – la gauche européenne. Il restera, dans l’histoire comme dans l’avenir, une trace du « New Labour » : mais cette fois, la page du blairisme est définitivement tournée.

L’outsider a battu le favori, supposé mieux préparé pour gouverner, mais la situation reste confuse, tant l’écart est faible.

L’affrontement entre les deux frères Milliband n’est pas non plus banal, justement parce qu’il est fraternel. Tous deux sont à la fois jeunes et expérimentés. Fils d’un théoricien marxiste connu – je l’ai étudié dans mes jeunes années – ils ont choisi le « New Labour » et la modération du centre-gauche. Ils ont servi les deux précédents maîtres du « Labour », David comme conseiller proche et ami de Tony Blair, Ed comme soutien de Gordon Brown. Tous deux ont été de très jeunes ministres, David plus précocément et plus en pointe, comme Ministre des affaires étrangères, Ed plus récemment comme Ministre de l’énergie de son mentor, tous deux sont de grands talents. Les rôles, dans le combat pour le leadership, étaient donc dessinés d’avance. Si tous deux ont pris leurs distances avec leurs ainés, David assumait davantage l’héritage de Tony Blair, l’orientation centriste et moderniste du « New Labour », y compris la guerre en Irak, Ed proposait le retour aux fondamentaux travaillistes, une ligne supposée plus à gauche. Au final, la bataille fut presque aussi disputée, mais moins discutée, que le Congrès de Reims, le cadet l’emportant sur son aîné de quelques centaines de voix – 50,65 % contre 49,35 %. Ed a gagné grâce à l’appui massif des syndicats, alors que David a été majoritaire parmi les membres du parti et chez les députés travaillistes. L’outsider a battu le favori, supposé mieux préparé pour gouverner, mais la situation reste confuse, tant l’écart est faible.

Il est fort à parier qu’un nouveau tandem conflictuel est amené à diriger, pour longtemps, le « Labour ». Eux aussi, comme Gordon Brown et Tony Blair,se sont aimés, et s’aiment encore comme des frères. Eux aussi se sont opposés, le candidat supposé légitime devant s’effacer devant plus jeune et plus audacieux que lui. Eux aussi sont amenés, sauf à penser que David s’efface ou jette l’éponge, à s’affronter dans la durée sans pour autant remettre en cause la situation née de ce vote. Ils incarnent, forcément, des options différentes, dont la distinction effective sera toutefois aussi difficile à déchiffrer que celle qui opposait Blair et Brown. Dès son élection, le nouveau leader a en effet rejeté l’étiquette qui lui a permis de triompher,celle d’ « Ed le rouge », pour se défendre d’opérer un « virage à gauche » du parti, pour se revendiquer de « la classe moyenne étranglée dans notre pays, de ceux qui travaillent dur et veulent aller de l’avant » – une profession de foi très… « New Labour » ! Il sait en effet que pour beaucoup il est « le mauvais Milliband », et que certains pensent que David Cameron a déjà, avec cette désignation, gagné les prochaines élections. Cette impression est fugace et sans validité absolue pour l’avenir. Elle pose toutefois une question sérieuse : le « New Labour » sera-t-il crédible, ou retournera-t-il à ses ornières du début des années 80 ? La réponse est difficile à donner aujourd’hui, d’autant que les indices sont contradictoires. Il n’y a pas, en réalité, de véritable interrogation sur la nature profonde du nouveau leader. Les deux frères Milliband sont à la fois des hommes neufs et des produits du système, ils ont été les proches collaborateurs de leurs prédécesseurs Tony Blair et Gordon Brown : ils sont autant des héritiers que des rénovateurs. Ed Milliband n’est pas Tony Benn ou Ken Livingstone, son « courant » politique n’est pas l’équivalent de celui de Benoit Hamon et Henri Emmanuelli au Parti socialiste. Il saura se recentrer, s’il le souhaite – et s’il le peut. Saura-t-il, en effet, reprendre sa liberté par rapport aux syndicats qui l’ont fait roi – soutiens utiles au demeurant ? L’avenir le dira, et dira aussi ce que sera l’orientation idéologique de ce « Labour » qui naît.

J’ai été le plus jeune ministre socialiste du gouvernement Jospin, en charge des Affaires européennes entre 1997 et 2002, je continue à fréquenter nos homologues de l’Union : tous les partis du PSE ont su, pour le meilleur ou pour le pire, changer leur personnel dirigeant, ce n’est pas notre cas

Je suis, enfin, frappé par la stupéfiante jeunesse de cette relève – et des dirigeants britanniques en général. Ed Milliband a 40 ans, David Cameron et Nick Clegg 43, tous sont des figures nouvelles de la vie politique. Cet état de fait contraste, évidemment, avec la physionomie de la gauche française,dominée par des personnalités qui ont débuté dans les années 80, qui ont occupé leurs premières responsabilités ministérielles ou partisanes au début des années 80, dans laquelle les « quadras » sont des « quinquas » et les « jeunes » plus âgés que le nouveau leader travailliste ! Cette absence de renouvellement contraste d’ailleurs avec l’ensemble de la gauche européenne. J’ai été le plus jeune ministre socialiste du gouvernement Jospin, en charge des Affaires européennes entre 1997 et 2002, je continue à fréquenter nos homologues de l’Union : tous les partis du PSE ont su, pour le meilleur ou pour le pire, changer leur personnel dirigeant, ce n’est pas notre cas. Cet état de fait a des explications, et le « jeunisme » n’est pas en soi une politique. Mais cette situation est, fatalement, porteuse d’une certaine sclérose. Le Parti socialiste, que je sillonne en ce mois de rentrée – de Quimperlé à Lens, en passant par Thèze, la Souterraine, Cachan, Colombes, Ingré, Bordeaux en attendant d’aller à Bagnols sur Cèze, à Colmar, à Rennes… est une force, sa ressource locale est considérable, il est un prétendant sérieux à l’alternance. Il a aussi besoin d’un véritable renouveau, dans son incarnation comme dans ses idées. Ce thème sera, évidemment, présent dans nos primaires : il doit l’être pour que l’alternance, que je souhaite ardemment, ne soit pas seulement un rejet du sarkozisme ou un remake de la « gauche plurielle » des années 90. Je souhaite, en tout cas, que nous puissions nouer avec le « Labour » des relations plus serrées et positives que par le passé : bienvenue à Ed Milliband.

Photo: CC par ARCHIVED

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9 commentaires

  • Pablo dit :

    Je pense que les leaders socialistes français illustrent plutôt bien la démographie actuelle du PS dans son ensemble. Sa base est, à l’exception des grands centres urbains, largement dominée par les seniors et les retraités. Ce qui va certainement poser quelques problèmes dans les années à venir si le PS n’assure pas un renouvellement de sa base.

    Le renouvellement des dirigeants socialistes aura certainement lieu en 2012. La prochaine présidentielle est l’élection de la dernière chance pour bon nombre des personnalités issues de la Dream Team de 1997-2002 (ce n’est pas le cas de Moscovici).

    Si l’un de ceux là l’emporte en 2012, on peut supposer qu’il fera appel à de nouveaux talents – et il y en a – au sein du PS et ses alliés, pour composer un nouveau gouvernement. Ce qui n’exclue en rien un dernier tour de piste pour les plus anciens.

    Et si l’on devait perdre 2012, alors ce sera le temps de quadra ou des jeunes quinquas, non sans difficultés pour s’imposer.

    Je regrette en tout cas que le PS ne sache pas désigner son chef pour tout une mandanture, via un congrès et non des primaires, comme vient de le faire le Labour avec l’élection d’Ed Miliband.

    C’est pour ça que j’ai toujours défendu l’idée d’une réforme de nos règles de fonctionnement des congrés plutôt que celle des primaires.

  • Alain Gen dit :

    « Il saura se recentrer s’il le souhaite -et s’il le peut. Saura-t-il, en effet, reprendre sa liberté par rapport aux syndicats qui l’ont fait roi -soutiens utiles au demeurant ? L’avenir le dira, et dira aussi ce que sera l’orientation idéologique de ce « Labour » qui naît »

    Belle expression de cynisme tranquille. Ainsi
    1. il est de bonne guerre et « utile » de se faire soutenir par les syndicats
    (des « idiots utiles », comme disait Lénine)
    2. mais une fois parvenu au pouvoir il faut prendre immédiatement ses distances avec ces soutiens compromettants…

  • Marc Sadoun dit :

    Apres ton dernier billet relatif aux primaires de confirmation selon l expression si frappante d ouverture du camarade Bartolone, je me disais que l argument du risque de desunion etait souvent porte, quasiment toujours meme, par ceux qui sont aux renes de l executif d une structure, y trouvant de la sorte une formule plus elegante et plus dramaturgique qu un martial  »silence dans les rangs »…
    De meme, si etre plus jeune, ou plus simplement appeler appeler a un renouveau generationnel, ne peut pas en soi constituer un argument definitif, il reste que le raccourci semantique du ‘non au jeunisme’ est egalement l apanage traditionnel des anciens…
    Le parrallele entre les 2 aspects est criant, a savoir qu un apparatchik de longue date sera toujours un conservateur en puissance, et qu il fera toujours feu de tout bois pour rester en place…bien evidemment la main sur le coeur et le doigt pointe en direction de l avenir, qui pour les autres sera toujours pour demain…

  • baillergeau dit :

    Le PS est immortel et polymorphe, mais les vérités révélées depuis 15 ans sont devenues ingérables dans un parti hérité de la IV° République.

    L’effarante gestion du monde financier, la solidité factice de l’Europe,la mutation nécessaire des emplois à un rythme jamais connu, la place que la Chine et l’Inde vont prendre sur la planète, l’individualisation et l’absence de religion pour la grande majorité des européens, etc…

    Le PS ne traite pas prioritairement ces sujets ou leurs conséquences et demeure embourbé dans des batailles pichrocolines.
    Cependant, le PS est heureusement un phénix, mais on n’en connait pas la forme à venir.

    • bloggy bag dit :

      Oui, le vieux PS mourra sans doute (le plus rapidement sera le mieux), mais les valeurs, la révolte, l’utopie, l’histoire ne seront pas perdues pour autant. Il faut mourir pour renaître, et parfois on peut bien mourir et bien renaître, sans douleur ni drame excessifs.

      Y arriverons-nous ?

      • bloggy bag dit :

        Nous sommes d’ailleurs loin de la mort qui était possible à Reims. Là, nous avons des perspectives d’avenir et une vraie dynamique favorable.

  • VERNHES Alain dit :

    Joli constat de décès du PS.

  • Bloggy Bag dit :

    Je n’aime décidément pas les affaires familiales en politique.

    • Michel Ternes dit :

      Tant qu’il s’agit d’affaires familiales, je préfère l’affrontement à la collusion.

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