Au sujet de 3 « C »

Une activité assez soutenue, qui m’a notamment amené lundi soir à Cachan, pour parler de la politique de recherche à l’occasion du lancement de la section socialiste de l’ENS, puis mardi à Colombes pour un passionnant débat sur la réforme des retraites, hier à Bagnols sur Cèze pour soutenir Jean-Christian Rey à l’occasion d’élections municipales partielles, et enfin aujourd’hui à Montbéliard pour présider le Conseil d’agglomération, le tout au milieu d’une actualité parlementaire riche, m’a laissé peu de temps pour écrire ici. Pour aujourd’hui, je parlerai brièvement de 3 « C ».

« C » comme carrure, d’abord. Le débat sur les primaires se poursuit, et Laurent Fabius y a de nouveau contribué, en déclarant dimanche « pour être élu Président de la République, je crois qu’il y a deux personnes, moi-même étant mis à part, qui ont la carrure, Dominique Strauss-Kahn et Martine Aubry ». L’ancien Premier ministre, en vérité, persiste et signe puisqu’il avait été le premier, avant Claude Bartolone, à évoquer l’idée d’une « entente » ou d’un « pacte », pour « organiser » ou encadrer les primaires. Petite novation dans sa dernière déclaration, il ne s’exclut pas du jeu. Quitte à surprendre, je ne suis toujours pas choqué par l’idée que des candidats à la candidature se parlent, et pourquoi pas s’accordent. Les primaires ne doivent pas être une foire d’empoigne, elles ont vocation à choisir un candidat susceptible de l’emporter, il n’est pas absurde ni blâmable de souhaiter les simplifier, de sélectionner parmi plusieurs profils identiques ou proches le meilleur, le mieux positionné. C’est ce qui m’a conduit, par exemple, à définir ma propre stratégie : candidature aux primaires si Dominique Strauss-Kahn ne se présente pas, soutien à sa démarche s’il y va. Notre proximité politique et personnelle, en effet, est telle qu’il serait absurde, pour moi, de m’opposer à lui, dont je souhaite, parce qu’il est aujourd’hui le mieux placé des socialistes pour l’emporter face à Nicolas Sarkozy, parce que je partage ses options sociales-démocrates, le succès. Est-il possible, pour autant, de parler avec cette suave tranquillité de la « carrure » des uns et des autres, pour disqualifier benoîtement, sans avoir l’air d’y toucher mais avec une indéniable condescendance, des concurrents potentiels ? Je ne le crois pas, et suis au contraire persuadé que cette attitude dessert la politique et affaiblit les primaires.

Il s’agit là, en effet, et c’est le 2ème « C », d’un réflexe de caste. A en croire Laurent Fabius, seules deux personnalités, en dehors de lui, seraient non seulement bien placées – c’est un fait objectif – pour la candidature à la présidentielle, mais de surcroît en auraient la dimension. Curieuse conception qui voudrait au fond que l’accès aux plus hautes responsabilités de l’Etat soit avant tout, voire uniquement, une affaire d’ancienneté. Il faudrait, si cette thèse était juste, avoir derrière soi une longue vie politique – entamée dans les années 70, engagée dans les années 80, consacrée dans les années 90 – pour prétendre au leadership. En affirmant cela, Laurent Fabius dresse sans doute son auto-portrait, et celui d’une génération. Il théorise aussi ce qui caractérise la vie politique française, y compris à gauche : la sclérose et l’absence de renouvellement. J’enseigne à Sciences-Po un cours sur le « métier politique », qui m’a permis de revisiter des statistiques éclairantes. La France a le Parlement le plus âgé d’Europe, devant l’Italie – alors que nous sommes un pays qui continue à croître démographiquement. L’Assemblée nationale n’accueille pratiquement pas de trentenaires, très peu de quadragénaires, elle a marginalisé les jeunes quinquagénaires. Elle concentre les responsabilités entre les mains d’hommes – elle est en effet très peu féminisée – de 60 à 65 ans. Pour prendre mon cas, je suis encore, à 53 ans, un des 150 plus jeunes députés français. Il en est de même pour le gouvernement, dont la moyenne d’âge est supérieure à 55 ans. Je ne tomberai pas dans le travers symétrique de Laurent Fabius. Je reconnais le talent de l’ancien Premier ministre de François Mitterrrand, entre 1984 et 1986, et suis d’accord avec lui : Dominique Strauss-Kahn et Martine Aubry ont le pedigree de prétendants légitimes à la fonction supérieure.

Il serait absurde de fermer la porte au renouveau, de la claquer au nez d’une génération plus jeune, plus récente, qui certes n’a pas su s’entendre, mais n’en incarne pas moins l’avenir de la gauche

Mais, non, ils ne sont pas les seuls à avoir la carrure ! Les primaires peuvent aboutir à une logique de consécration d’une carrière – pour Laurent Fabius – ou de réparation d’une défaite – elles serviraient alors Ségolène Royal – elles peuvent adouber un Chef ou ancien Chef de parti – Martine Aubry ou François Hollande – elles peuvent obéir à une logique de recours – Dominique Strauss-Kahn s’imposerait alors. Mais il serait absurde de fermer la porte au renouveau, de la claquer au nez d’une génération plus jeune, plus récente, qui certes n’a pas su s’entendre, mais n’en incarne pas moins l’avenir de la gauche. L’esprit de caste condamnerait la gauche à l’enfermement dans le passé. La politique, pour moi, suppose la coopération entre différents âges, différents profils, différentes sensibilités, elle ne peut être confisquée pour l’éternité par un petit groupe auto-sélectionné : elle s’interdirait alors le renouveau, celui des hommes et des femmes, mais aussi et surtout celui des idées. Les facteurs de cette particularité française, qui nous éloigne des autres pays d’Europe, qui savent mieux, à l’image de la Grande-Bretagne par exemple, renouveler leur personnel politique, sont nombreux : la présidentialisation du régime, le cumul des mandats, les modes de scrutin, la structure fatiguée des partis… Les primaires doivent, aussi, servir à faire bouger les choses. C’est ce que certains, à l’image de Laurent Fabius, refusent sans l’avouer tout à fait. Il faudra malgré tout, malgré eux s’il le faut, avancer et secouer le cocotier.

Le troisième « C » est pour Comédie. Je veux parler là de la lettre, révélée par le « Nouvel Observateur », qui aurait été adressée par Bernard Kouchner à Nicolas Sarkozy, dans laquelle le ministre des Affaires étrangères dénoncerait le « virage sécuritaire » de l’été, se plaindrait des « humiliations » subies de la part de l’entourage élyséen, et dénoncerait la « fin de l’ouverture à gauche ». J’ai avec Bernard Kouchner une relation particulière, faite de fidélité à ce que nous avons fait ensemble au Parlement européen ou au gouvernement, de respect pour son oeuvre passée – tout le monde n’a pas inventé le droit d’ingérence ou promu l’humanitaire – et d’affection pour l’homme, attachant, séduisant. Nous avons continué à nous parler, nous voir, j’ai gardé par rapport à sa politique une certaine réserve, parce que je ne le confonds pas avec les ex-socialistes qui ont pratiquement ou totalement rejoint l’UMP – je pense à Eric Besson ou Jean-Marie Bockel – parce que je sais aussi où se définit notre action internationale – à l’Elysée. Pourtant, je désapprouve son ralliement, je pense qu’il a abîmé son oeuvre, l’oeuvre d’une vie, en prêtant son image à une politique étrangère cynique, insensible aux droits de l’Homme, complaisante envers les puissants, tolérante avec les dictateurs – on se souvient de la prosternation devant le colonel Khadafi – alignée sur les Etats-Unis… de George Bush. Je ne crois pas, pour parler franc, à la thèse du ministre souffrant en silence, qui a fait don de sa personne pour limiter les dérives du pouvoir. Bien au contraire, je pense que Bernard Kouchner a prêté la main, consciemment et consciencieusement, à un homme dont il admire le dynamisme et dont il partage beaucoup d’options. Nul doute qu’il ait été humilié, comme d’autres, par les pratiques de l’hyper-président, plus que d’autres du fait des rôles prépondérants de Claude Guéant et de la cellule diplomatique du « Château ». Mais cela ne date pas d’hier : il a avalé une collection de chapeaux ! Je suis aussi persuadé que les options sécuritaires de Nicolas Sarkozy ne sont pas les siennes, mais elles sont là depuis 2007 et même depuis 2002. Je sais enfin Bernard trop intelligent pour avoir cru dans la sincérité de l’ouverture à gauche : il s’agissait, et il le sait bien, de l’utilisation très politique de personnalités en quête d’un rôle par le Président élu.

Bernard Kouchner, parce qu’il s’est usé dans ce ministère difficile, parce qu’il a perdu le contact avec les forces vives de notre diplomatie, parce qu’il s’est lassé aussi peut-être, va sans doute quitter le Quai d’Orsay.

C’est pourquoi ses arguments d’aujourd’hui ne me convainquent pas. Bernard Kouchner, parce qu’il s’est usé dans ce ministère difficile, parce qu’il a perdu le contact avec les forces vives de notre diplomatie, parce qu’il s’est lassé aussi peut-être, va sans doute quitter le Quai d’Orsay. Je crois plutôt qu’il scénarise aujourd’hui son départ, qu’il préfère devancer et habiller de réticences de fond, plutôt que de le subir en acceptant d’être « viré » dans le cadre d’un remaniement. C’est une démarche très politique, elle ne me paraît pas porteuse d’une vérité profonde. Elle embarrassera Nicolas Sarkozy, elle ne dédouanera pas Bernard Kouchner d’un choix dont je suis persuadé, justement parce que je l’ai beaucoup aimé, qu’il aurait dû l’éviter.

22 réflexions au sujet de « Au sujet de 3 « C » »

  1. Je commence surtout à en avoir ras les c…. des DAistes. La plupart de leurs blogs passent leur temps à taper sur DSK, sur Aubry et autre non-royalistes bien estampillés. C’est hallucinant.

    Sur celui de DA44, c’est deux à trois articles anti-PS non royaliste.

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  3. Oui, 3 C, c’est bien la clé de cet article

    Contingent
    Cauteleux
    Cabot

  4. Salut Pierre,
    As-tu réfléchi à ton rôle au sein du PS pour les prochaines élections présidentielles de 2012(présence lors d’éventuelles primaires?ou autres),
    c’est vrai que la classe politique a besoin d’être rajeunie.
    Bon courage et bonne chance pour faire entendre ton message
    Amicalement
    JM

  5. Christian,

    La citation dans son intégralité.

    « Dans un rapport publié ce mercredi, le Fonds monétaire international estime qu’économiquement, le recul de l’âge légal de départ à la retraite est plus efficace qu’une baisse des pensions »

      • Lors de cette émission, il a dit qu’il fallait prendre en compte l’allongement de l’espérance de vie.

        Dans la mesure où l’on vie plus longtemps, et donc que la durée de pension s’allonge, il devient nécessaire de travailler plus longtemps pour assurer la viabilité du système.

        Mis à part la question de l’âge légal de départ à la retraite – les 60 ans – la position de DSK n’est pas si éloignée que celle du PS.

        La position du PS enterine la réforme de 2003 : on ne reviendra pas sur les 41 puis 42 ans de cotisation (privé et public), ni si les bonus/malus en cas de semestres manquants ou travaillés en plus.

        Et le PS dit que la hausse de l’espérance/durée de vie devra être partager entre travail et retraite.

        Le relevement de l’âge légal de départ à le retraite est un problème pour ceux qui ont commencés à travailler tôt, ceux qui ont des métiers pénibles (encore faut-il définir la pénibilité) et ceux qui ont eu des accidents ou des pauses de parcours dans leurs carrières.

        Mais pour les jeunes qui ont fait des études comme moi et qui ont à peine commencé à travailler, en comptant 42 ans de cotisation dans l’hypothèse d’une sans accident, la retraite se sera de toute façon pas à 60 ans.

        Je dis ça, je dis rien…

        • « Le FMI (Fonds monétaire international) a publié jeudi un rapport qui soutient qu’un recul de l’âge de la retraite est préférable à une baisse des pensions. »

          Y’a quand même une grosse nuance.

          Maintenant, je reste à l’idée que l’âge de retraite est idiot dans ce débat.
          Le projet du PS est clair, on parle d’années de cotisation.
          Si à 60 ans, tu as tes années, tu pars en retraite (exemple 42 ans si tu commences à 18 ans), s’il faut aller jusqu’à 63 ou même 65 pour ceux qui ont commencé tard, bah ça me paraît ok aussi.

          Le débat sur le temps de cotisation est plus pertinent que sur l’âge légal.
          Empêcher qqun qui cotise depuis 16, 17 ou 18 ans de partir à 60 ans, c injuste par rapport à ceux qui commencent plus tard.

  6. Beaucoup d’intelligence ,de sens des nuances dans les analyses :réconfortant dans le contexte actuel plutôt médiocre.Il faut un renouvellement des idées et des hommes.Beaucoup attendent un nouvel humanisme.

  7. En pleine mobilisation sur les retraites , le FMI vient aujourd’hui d’apporter son soutien au gouvernement en se disant favorable à l’allongement de la durée de cotisations.C’est lamentable mais pas surprenant de la part de DSK,c’est à gerber vis à vis des millions de Français qui se battent pour préserver cet acquis.Oui DSK n’a de socialiste que le nom,et surtout qu’il ne vienne pas se pointer aux primaires car il est attendu de pied ferme lui la gauche bling bling

    • je suis strausskahnienne et j’ai hate que strauss-kahn…ne revienne pas…s’il revient, la social démocratie va s’en prendre plein la tête à cause de toutes ses déclarations déconnectées de la vie nationale et de l’impression hautaine qu’il donne encore plus du genre « j’aime la france mais c’est un petit pays »

      si en plus il faut trimer derrière lui pour le faire communiquer convenablement parce que au fond de lui il es encore moins motivé par cette élection que la dernière, autant soutenir un(e) socdem plus jeune, plus motivé, plus intéressé par la vie française,…et effectivement moins gauche caviard…

      • A chacun ses attentes et son point de vue.

        Mais au nom de quoi te bases-tu pour dire qu’au fond de lui, il ne serait pas motivé ou il n’en a aurait pas vraiment envie ?

        C’est le genre « d’analyse » à la Alain Minc…

        Il me semble plus normal de débatte sur des prises de positions et des actes politiques que de supputer l’état d’esprit qui anime tel(le) ou tel(le) candidat(e).

        Je pense justement que DSK a la sympathie des sondés pour sa hauteur internationale et son expertise et expérience en matière économique. Si ses propos ne concernent pas directement la France, ils donnent un point de vue plus global qui l’élève au dessus de la mélé politique actuelle franco-française.

        Aujourd’hui sa communication est à la fois limitée et préservée par le devoir de réserve auquel il est tenu en tant que DG du FMI. Cela a ses avantages et ses inconvénients.

        Il n’empêche qu’à partir du moment où sa candidature sera officielle – s’il décide d’y aller, je n’en sais rien – sa communication sera plus libre et plus riche.

      • « ses déclarations déconnectées de la vie nationale et de l’impression hautaine »

        Euh, quelle impression hautaine ? Parce qu’il refuse de se prononcer sur la France ? Il n’en a juste pas le droit ! Mais avant le FMI, il se prononçait sans arrêt et a écrit pas mal de bouquin sur sa vision du pays.

        S’il revenait, aucun doute qu’il se prononcera sur tous les sujets, sans tabous, comme il l’a déjà fait de nombreuses fois.

        Je me souviens d’un DSK dans les années 90/2000 qui était souvent bcp moins conservateurs que ses « camarades » sur les sujets de société.

    • christian, tu es donc en désaccord avec le projet du PS, aussi bien validé par Aubry et Royal, c’est cela ?

      • Non Marie, tu as raison.
        On est bien placé pour le savoir au PS, après les bons sondages de 2002 et 2007, et les résultats malheureusement bien différents.

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