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Responsabilités

Catégorie : Réflexions | Par pierre.moscovici | 21/10/2010 à 16:22

La situation sociale se tend chaque jour davantage et le sort hésite. Le mouvement contre la réforme des retraites s’étend en effet, et fait tâche d’huile. Après l’entrée dans la mobilisation des lycéens, de nouveaux fronts se sont ouverts : colère des routiers, blocage des dépôts de carburant, grèves dans les transports, début d’éveil dans les facs… Le pays, petit à petit, se bloque, se crispe, s’inquiète. Comment en sortir ? Et qui est à l’origine de cette situation ? Je veux ici établir les responsabilités, et dire ce que sont celles de la gauche et des socialistes.

Le premier responsable du trouble présent est à l’Elysée. Nicolas Sarkozy, à ce stade du conflit, joue la fermeté. Il réitère sa volonté de faire adopter, coûte que coûte et sans en modifier l’architecture, sa réforme des retraites. Il ordonne le déblocage des dépôts de carburant et fait monter ses ministres – François Fillon, définitivement durci, et Brice Hortefeux en tête – contre la « chienlit ». Il mise en réalité, sur trois paramètres : l’essoufflement du mouvement, la division syndicale, la réalisation et l’impopularité qu’elle engendre. Il s’agit là d’un pari bien aléatoire. L’essoufflement n’est pas là : les manifestations sont toujours aussi nombreuses, sereines, déterminées. La division syndicale est improbable. Evidemment – ce n’est pas un secret – il existe des sensibilités différentes dans les grandes centrales : la CFDT distingue le temps politique – qui s’achève – et le temps social – qui se poursuivra sous d’autres formes – la CGT doit tenir compte d’une base plus radicale. Je crois pourtant que l’intersyndicale va tenir, et je m’en réjouis : la faiblesse des concessions du pouvoir, son refus d’ouvrir toute discussion sur les fondements démographiques de la réforme, y aident il est vrai puissamment.

Nicolas Sarkozy, à ce stade du conflit, joue la fermeté. Il réitère sa volonté de faire adopter, coûte que coûte et sans en modifier l’architecture, sa réforme des retraites

Reste la radicalisation et ses effets délétères. Les enquêtes d’opinion sont claires. Le rejet de la réforme des retraites reste fortement majoritaire – à 70 %. Le soutien au mouvement social est toujours très fort. Mais les mobilisations d’élèves et d’étudiants, les grèves dans les transports en commun, et surtout le blocage des raffineries sont beaucoup moins appréciées. C’est sur ces hésitations de l’opinion que compte Nicolas Sarkozy, retrouvant là les accents de sa campagne présidentielle de 2007, pendant laquelle il avait promis de « liquider l’héritage de mai 68 ». Or il y a bien un air de mai 68 dans le mouvement de l’automne 2010. La fête n’est pas au rendez-vous, l’utopie est absente des mots d’ordre, à l’image d’une époque inquiète, la jeunesse n’a pas été le moteur de l’extension des protestations, il manque à cette révolte un Dany Cohn-Bendit. Mais la cristallisation des mécontentements, la généralisation des colères face à l’injustice qui caractérise le quinquennat en cours, les menaces de blocage du pays sont autant de points communs.

En vérité, Nicolas Sarkozy rejoue un vieux tube de la droite. Il espère un dérapage du mouvement, une lassitude des Français, une vague réactionnaire – comme au sortir de mai 68, encore – pour se rétablir. Il voudrait alors apparaître aux yeux de la « majorité silencieuse » comme le réformateur courageux qui a fait plier l’archaïsme, l’homme d’ordre qui a dominé la révolte sociale et fait plier la gauche politique. Je crois ce calcul à courte vue, et particulièrement hasardeux. A rester ainsi « droit dans ses bottes », à jouer le pourrissement, voire la provocation, le Président de la République se comporte en irresponsable. Le rôle du Chef de l’Etat, lorsqu’il est à la hauteur de sa fonction, est d’écouter les messages populaires, de rassembler les Français, d’ouvrir des espaces de concertation, de discussion, bref en un mot de répondre à la revendication massive qu’expriment aujourd’hui les Français : négocier ! J’ai la conviction que son jeu est transparent, que nos concitoyens sont pleinement conscients qu’il se comporte en apprenti sorcier, qu’ils voient en lui ce qu’il est, le fauteur du désordre actuel. Ils ne le lui pardonneront pas : sa « victoire » à l’usure, au profit par exemple des vacances de la Toussaint ou par la force, serait une victoire à la Pyrrhus, sa réforme des retraites créera des blessures inguérissables, elle ne sera pas acceptée. Et personne ne se laissera plus abuser par les tours de passe à venir – on parle d’un remaniement portant Jean-Louis Borloo à Matignon, et de l’ouverture d’un « Grenelle social » : c’est ici et maintenant qu’il faudrait discuter.

A rester ainsi « droit dans ses bottes », à jouer le pourrissement, voire la provocation, le Président de la République se comporte en irresponsable.

La gauche socialiste a aussi ses responsabilités, et doit se comporter de façon responsable. Je crois que nous avons, depuis le début du processus d’élaboration de la réforme des retraites, convenablement joué notre rôle, sous trois dimensions. Nous avons, tout d’abord, été présents dans les mouvements sociaux, à notre place, en respectant évidemment l’autonomie syndicale, sans jeter de l’huile sur le feu. Les socialistes ont été, à chaque fois, nombreux dans les manifestations, et la question de la légitimité ou l’opportunité de notre présence ne s’est cette fois jamais posée. Nous avons été, toujours et partout, bien accueillis et même attendus – j’ai pu le voir à de nombreuses reprises à Montbéliard. Il y a là un élément décisif pour demain : la conjonction entre des syndicats réformistes et soudés, d’une part, un Parti socialiste à l’écoute et en phase d’autre part, n’a pas été aussi forte depuis des décennies. Cela jouera, j’en suis sûr, un rôle important dans les échéances à venir. Les socialistes, ont, ensuite, été aux premiers rangs du combat parlementaire – tronqué à l’Assemblée nationale par un coup de force inacceptable et contraire au droit du Président Bernard Accoyer, mené jusqu’à son terme par les Sénateurs. Nous avons été présents, pugnaces, et au total efficaces.

Enfin, nous avons été cohérents et solides dans la proposition. Il s’agit là, d’une manière générale, d’un défi vital pour nous, que nous n’avons pas encore totalement relevé : j’y reviendrai dans un prochain post. Mais l’approche du dossier des retraites, menée de main de maitre par Marisol Touraine et suivi de près par Martine Aubry a été exemplaire. Il y a eu, pour parvenir à l’élaboration de nos positions, une vaste concertation en amont entre les leaders socialistes – ce n’est pas toujours le cas – et la recherche d’une véritable synthèse. Le résultat est satisfaisant. Notre texte est à la fois juste et efficace, il propose une réforme alternative vraiment crédible, qui financera l’avenir de nos retraites à travers un effort équitablement partagé. Il n’évacue pas la question démographique : nous refusons le report de l’âge légal à 62 ans, nous nous battons pour la retraite à 60 ans, conçue comme un droit : elle pourra être prise à taux plein pour ceux qui auront toutes leurs années de cotisation. Nous refusons aussi le passage aux 67 ans. Mais nous plaidons pour une retraite choisie. Nous acceptons le principe d’une augmentation, modérée, des cotisations, et envisageons de nouveaux prélèvements sur le capital et les hauts revenus. Nous voulons encourager l’emploi des seniors et abonder le fonds de réserve des retraites, que la droite veut au contraire assécher. Bref, c’est de la belle ouvrage, et l’équilibre de cette approche doit être respecté.

Notre texte est à la fois juste et efficace, il propose une réforme alternative vraiment crédible, qui financera l’avenir de nos retraites à travers un effort équitablement partagé.

Là est, aussi, le sens de la responsabilité. Je n’approuve pas les déclarations qui pourraient laisser penser que notre proposition, certes adoptée en mai, serait rendue obsolète par le mouvement social – qui ne démode d’ailleurs pas davantage le calendrier des primaires – ou que nous pourrions revenir en arrière sur le nombre d’annuités nécessaires pour obtenir une retraite à taux plein. Je ne conteste pas à Benoît Hamon et à ses amis le droit d’exprimer leur sensibilité : le Parti socialiste, et heureusement, est un parti de débat, il doit le rester. Il me semble cependant que rien, sur ce point délicat et sensible, et qui plus est à ce moment de la crise sociale, ne doit sembler remettre en cause la position à laquelle nous sommes collectivement arrivés, que Martine Aubry a exprimée la semaine dernière dans l’émission « A vous de juger » sur France 2. C’est une condition sine qua non pour notre crédibilité. Je souhaite donc que nous nous en tenions, tous, au texte que nous avons adopté ensemble,défendu ensemble au Parlement et dans tous les forums auxquels nous participons. Là en effet, est notre première responsabilité : préparer l’alternance en 2012, en étant fidèles à nos valeurs de gauche, attachés à la justice sociale, mais aussi en étant conscients des réalités économiques et financières qui nous attendent. Nous devons prendre un engagement, si Nicolas Sarkozy venait à réussir son passage en force, auquel nous nous opposerons jusqu’au bout : si nous revenons au pouvoir en 2012, nous abrogerons la réforme des retraites imposée par la droite, et en ferons une autre. La nôtre !

Photo: philippe leroyer, CC

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9 commentaires

  • SoDem dit :

    C’est parti, la machine à faire perdre la gauche est en route. Hamon exagère un peu et Valls en profite pur déballer tout ça devant la presse.

    Désolé d’être dur mais je considère que Valls est devenu l’infiltré de l’UMP au Ps. Il fera perdre la gauche et je pense que c’est ce qu’il cherche. Ce Ps va finir par me dégoûter et je ne vais pas tarder à renvoyer ma carte que j’avais déjà eu bien du mal à prendre.

    Sarkozy est nul, faible et nous n’allons même pas le battre. Serons nous au second tour?

    Là maintenant je commence à avoir la haine de ce Valls qui est tellement minable qu’il n’ouvre son blog qu’à ceux qui disent du bien de lui.

    Les extrémistes vont gagner des suffrages et il ne faudrea pas se tromper comme en 2002. On a tiré sur Jospin quand le responsable était Chevênement, en 2012 ce sera Valls

  • charlie dit :

    OUI ANALYSE SERIEUSE comme DAB mais quid de ces fameux régimes « dit » spéciaux?? sans oublier celles et ceux qui se sentent trop souvent oubliés par la gauche: artisans,professions libérales…j’en passe et des meilleurs MERCI

  • Nathalie dit :

    Clair, précis, décidé, mesuré, voilà un discours (écrit) qui mérite toute l’attention des socialistes. Merci Pierre.

  • Jonas dit :

    La vraie responsabilité de la gauche sera de gagner en 2012, car si j’ai bon espoir que la France se relève après le cauchemardesque quinquennat de Sarkozy, j’ai peur que les dommages de deux quinquennats successifs soient irreversibles.

  • Jean-Michel dit :

    La volonté gouvernementale de vouloir retarder l’âge de la retraite est une
    hypocrisie de première,car la France se distingue par une arrivée tardive sur le marché du travail des jeunes et un départ anticipé des séniors,et
    retarder l’âge de la retraite est uniquement lä pour baisser les prestations
    sociales pour mieux répondre aux exigences des marchés financiers
    D’autre part ,je me pose la question de savoir à qui profite le pourrissement des manifestations par des éléments violents qui n’ont rien
    à voir avec les revendications
    Amitiés
    JM Radreau

  • Tu te contredis Moscovici quand tu prétends d’une part que le PS a accepté le principe d’une retraite à taux plein à 60 ans pour les actifs ayant commencé à travailler avant 20 ans et d’autre part quand tu reconnais un front de fissure dans les revendications de Hamon.
    Pourquoi Hamon contesterait-il la position du PS en demandant la retraite à 60 ans à taux plein pour les ouvriers et employés qui ont commencé à travailler avant 20 ans si le PS a déjà accepté cette ligne ?
    Sur la page d’accueil du PS on lit que le PS s’est positionné pour une retraite à taux plein à 65 ans pour tous, il n’est nulle part question d’une retraite à 60 ans à taux plein pour ceux qui ont leurs annuités.
    Au contraire, elle évoque à de nombreuses reprises l’impérieuse nécessité de travailler plus longtemps ce qui de facto fait tomber votre argument de la retraite à 60 ans et à 65 ans pour tous.
    En 10 ans de traversée du désert, les socialistes n’ont même pas été foutus d’apprendre à mentir convenablement. C’est grave !

  • Astroflo dit :

    Ce qui est important dans ce combat contre la réforme des retraites et la mise en mouvement de la jeunesse, et qu’il faut analysé c’est pourquoi la jeunesse s’engage pour une autre reforme des retraites ?
    Aujourd’hui la jeunesse n’a plus de perspective autre que la retraite…
    Ils ont peur de l’avenir, et n’ont aucune perspective collectives…
    Déjà une enquête de la JOC( Jeunesse Ouvrière Chrétienne) en 2005 avant le CPE faisait ce constat que les jeunes n’avaient pas de perspectives en l’avenir.

    Le refus ou la volonté d’une autre réforme, doit être exploité, car il faut pouvoir donné des horizons nouveaux et un un Espoir nouveaux au Jeunes pour qu’ils construisent et soit acteurs du monde de demain.
    Et pour cela la Gauche doit redonnée confiance à la Jeunesse pour proposé un projet sur du long termes, car cela ne sera pas en 5 ans de mandature que la société changera … elle commencera mais il faudra plusieurs mandats 2 à trois mandat pour que Nous construisont un avenir commun pour la France et l’Europe et reconstruire ce que NS à si vite cassée en 5 ans.

    le PS par cette série de convention et un contre projet de reforme des retraites commence à mettre les bonne pierre à l’édifice… Alors continuons à redevenir crédible pour donnée un espoirs sur du long terme

  • JUMP dit :

    « si nous revenons au pouvoir en 2012, nous abrogerons la réforme des retraites imposée par la droite, et en ferons une autre. La nôtre ! »

    Hum… et ben nous, si nous revenons au pouvoir en 2017 (en supposant que nous soyons battus en 2012 !), nous abrogerons la contre-réforme des retraites imposée par la gauche, et en feront une autre. La nôtre ! Nananère!

    Ca ne devient pas un peu puéril, tout çà?

    • Jonas dit :

      C’est vous qui rendez les choses puériles, il n’y à rien de puéril à annoncer qu’une réforme largement impopulaire sera abrogée et remplacée par une autre plus juste après une élection qui aura lieu dans deux ans. Ce qui est puéril c’est votre rapprochement avec 2017 qui est dans 7 ans, sachant qu’il se passera beaucoup de choses d’ici là, notamment politiquement, et que vous lancez ça comme ça, ce qui fait qu’il est évident que ce que vous dites ne signifie rien alors que ce que dit M. Moscovici est un engagement du PS devant les français, ce qui n’a rien de puéril.

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