Nicolas Sarkozy est-il foutu ?

La mobilisation contre la réforme des retraites se poursuit, dans le même temps où le mouvement social cherche une issue. Il est trop tôt pour faire le bilan de ce long bras de fer, parce que la France est imprévisible. Les lycéens se remobiliseront-ils ? Les étudiants entreront-ils dans la danse ? Les prochaines manifestations seront-elles de la même ampleur que les précédentes ? Les inconnues sont encore nombreuses et fortes, il ne s’agit donc pas de baisser la garde : jusqu’au bout, nous devons être combatifs. Observons, toutefois, que la situation se détend, et que les éléments les plus « radicaux » ne sont pas aux commandes. Il est donc d’ores et déjà possible de réfléchir aux enseignements politiques de cette crise sociale, en posant une question simple, un peu caricaturale mais pas infondée : Nicolas Sarkozy est-il foutu?

Le pouvoir, on le voit déjà, s’apprête à crier victoire. L’histoire officielle s’écrit sous nos yeux, celle d’un réformateur courageux qui, rompant avec l’inertie supposée de ses prédécesseurs, à commencer bien sûr par Jacques Chirac, aurait osé s’attaquer à un problème considéré comme insurmontable, la réforme des retraites. Le Président aurait bravé l’impopularité, affronté la rue, dominé la gauche, pour imposer ses convictions et faire entrer la France dans la modernité, à l’image de nos voisins européens. Aujourd’hui, le texte a été voté par le Sénat – en précipitant l’issue des débats – adopté par la CMP – au terme d’un simulacre de concertation – il va repasser devant les deux Chambres – en vitesse : la phase parlementaire s’achève. Parallèlement, les raffineries ont été réquisitionnées, et l’approvisionnement en essence, comme la situation dans les transports, reviennent vers la normale. Enfin, l’opinion s’est retournée contre les expressions les plus radicales – casse et blocage – de la protestation. Il y a là des éléments pour mettre en scène un succès, celui d’un Chef d’Etat qui se compare à Clemenceau ou se rêve en Churchill, lançant le 18 juin 40 « this was their finest hour ».

C’est la rigidité du pouvoir, c’est l’absence de toute volonté et capacité de négocier, c’est l’inexistence, ou presque, d’avancées sociales, qui ont durci la crise et poussé à la confrontation

Cette version à l’eau de rose peut convaincre – difficilement – les soutiens chancelants du leader contesté de la droite, elle ne résiste pas à l’examen. En vérité, Nicolas Sarkozy, qui est entré affaibli dans cette confrontation, en sort encore démonétisé et peut-être définitivement dévalué. Il atteint en effet des niveaux d’impopularité record sous la Vème République. Le baromètre de l’IFOP, le plus ancien de tous les sondages, établit le niveau de la défiance à son endroit à 70 %, le soutien étant donc inférieur à 30 %. La réforme des retraites sera peut-être adoptée au final, mais le gain politique pour le Président est pour le moins incertain. Le blocage du pays est certes peu populaire – pourrait-il en aller autrement ? Mais le responsable de cet état de fait est clairement identifié. C’est la rigidité du pouvoir, c’est l’absence de toute volonté et capacité de négocier, c’est l’inexistence, ou presque, d’avancées sociales, qui ont durci la crise et poussé à la confrontation. Je suis pour ma part persuadé que ce sont les autres protagonistes de celle-ci qui en sortiront renforcés. Les syndicats réformistes sont resté unis et cohérents : leur crédibilité est intacte, et même accrue. Le Parti socialiste a joué sa partition : sa capacité à réformer a progressé dans cette affaire. Ce long débat, ou plutôt cet interminable dialogue de sourds, laissera des traces : les blessures sont profondes, la rancune sera tenace, Nicolas Sarkozy ne sera pas pardonné pour ce passage en force. A-t-il donc déjà perdu ? Je suis pour ma part persuadé que ce Président baroque et décalé, que j’ai dès 2008 appelé « liquidateur », ne peut pas, dans les dix-huit mois qui viennent retrouver la faveur des Français, qui d’ailleurs ne l’ont jamais vraiment aimé. Il y a plusieurs raisons à cela, j’en retiendrai trois pour aller vite.

Le style présidentiel joue un rôle non négligeable dans le déclenchement puis l’installation de l’antipathie – la haine parfois – que suscite le Chef de l’Etat. Nicolas Sarkozy a abîmé la dignité républicaine de sa fonction. Il ne manque ni de talent, ni d’énergie, ni même d’idées – même si je ne partage pas les siennes, je le reconnais. Mais il est incapable de hauteur et de vision, sa présidence est sans arrêt impulsive, brouillonne, agressive, parfois vulgaire. Ce n’est pas l’image qu’attendent les Français de leur premier responsable sous la Vème République. « Le prestige du Chef réside dans son mystère », écrivait le général de Gaulle dans « le fil de l’épée » : avec l’actuel hôte de l’Elysée, il n’y a ni prestige, ni mystère, donc aucune capacité à rassurer, rassembler et mobiliser. Les Français ont le tournis devant cette agitation irritée et irritante, ils n’en peuvent plus !

Les syndicats ont, à chaque étape, été constructifs, responsables et déterminés. Eux aussi ont été privés d’une véritable concertation, et plus encore d’une négociation digne de ce nom

La deuxième cause du rejet réside dans la « gouvernance » catastrophique du Président. La réforme des retraites est l’illustration typique de la faillite absolue d’une méthode. La démocratie, dans nos sociétés modernes, se déploie dans trois dimensions : la démocratie politique, la démocratie sociale, la démocratie participative. Je reste persuadé, aujourd’hui encore, qu’un chemin existait pour une réforme sinon consensuelle, du moins plus apaisée et négociée des retraites. Il eût fallu, pour cela, que Nicolas Sarkozy sache se comporter en démocrate. Il l’a obstinément évité, il a refusé tout dialogue. Le Parlement a sans arrêt été mis devant le fait accompli, les propositions de l’opposition – elles étaient, elles sont fortes et solides – n’ont jamais été écoutées et a fortiori entendues, les ressources les plus contestables de la procédure ont été utilisées pour raccourcir les débats : exit la démocratie politique. Les syndicats ont, à chaque étape, été constructifs, responsables et déterminés. Eux aussi ont été privés d’une véritable concertation, et plus encore d’une négociation digne de ce nom : exit la démocratie sociale. Enfin, les réseaux sociaux ont été négligés : exit la démocratie participative. La pratique du pouvoir sarkozyste se veut, se dit moderne, elle prétend être un modèle de leadership et de volontarisme politique. Elle est, en réalité, extrêmement archaïque. Le Président a voulu reproduire les exemples de la droite gaulliste à la sortie de mai 68, ou plus loin de la France celui de Margaret Thatcher face à la grève des mineurs. Comme Vladimir Poutine, il conçoit le pouvoir comme une verticale, comme Silvio Berlusconi il a recours à tous les trucs de la médiocratie. Ça ne marche plus, et c’est incroyablement ringard. Ce n’est pas ainsi qu’on dirige et fait bouger une société à la fois plus inquiète et plus ouverte, plus lucide et plus informée, plus triste et plus éclairée. Les tours usés du « magicien », devenu simple bateleur, ne marchent plus.

Le dernier facteur de la colère contre le Président est, bien sûr, l’injustice qui marque sa politique. Il n’est guère besoin d’y insister. Nicolas Sarkozy est à l’Elysée depuis plus de 3 ans, son quinquennat entre dans sa dernière partie, les éléments du jugement populaire sont réunis. Il s’était présenté comme le candidat de « la France d’en bas », de la France des usines et des ouvriers, de ceux qui se lèvent tôt et travaillent dur, il leur a menti, et a trahi toutes ses promesses. Il a été, au contraire, le Président des riches et le montre. Par delà les symboles « bling-bling » de sa prise de fonction – la soirée au Fouquet’s ou le repos sur le yacht d’un milliardaire – c’est sa politique fiscale et sociale toute entière qui suinte l’injustice. Le paquet fiscal de 2007 et la réforme des retraites en sont les deux butoirs : le Chef de l’Etat ne s’est jamais détaché de ses amitiés et de ses clientèles, il n’a jamais cherché à faire partager équitablement les efforts nécessaires demandés aux Français, il n’a jamais eu la préoccupation de réduite les inégalités, de plus en plus fortes, de plus en plus insupportables dans la crise économique et financière. Cette injustice là, qu’il est bien tard pour tenter de corriger, les Français, dans leur immense majorité, n’en veulent plus.

Il est devenu aujourd’hui le symptôme même du malaise Français, il est identifié comme un problème pour le pays qu’il devrait au contraire guider, orienter

Voilà pourquoi, en effet, la situation de Nicolas Sarkozy est plus que préoccupante, quasi désespérée. Ce chef politique si particulier n’a jamais eu l’affection des Français – il ne la cherche d’ailleurs pas – il n’a pas gagné leur respect et a perdu leur confiance, il suscite une colère inédite, que ses partisans – il en a encore – trouvent exagérée mais dont il est le premier responsable. Il est devenu aujourd’hui le symptôme même du malaise Français, il est identifié comme un problème pour le pays qu’il devrait au contraire guider, orienter. Il n’a pas compris ce que la philosophe Cynthia Fleury écrivait fortement dans « le Monde » : « diriger, c’est conduire un peuple avec son assentiment ». Alors, oui, je pense que Nicolas Sarkozy ne peut plus être choisi ou préféré par les Français pour ses qualités : la « rupture de charisme », pour reprendre la jolie expression de Michel Rocard, est effective et définitive. Est-ce à dire qu’il a déjà perdu en 2012 ? C’est une autre affaire, dont je vous reparlerai très vite.

Photo: CC par Gueorgui Tcherednitchenko

11 réflexions au sujet de « Nicolas Sarkozy est-il foutu ? »

  1. J’espère moi aussi que NS ne se relèvera pas de ce taux de popularité catastrophique.

    Pourtant, est ce mon inquiétude naturelle? J’ai peur et ce pour 2 raisons.

    1) le nouveau patron de l’UMP. Une fois nommé je prends le pari qu’on va le voir partout? Ses critiques sur le Ps vont être dures, constantes et reprises en boucles par les médias.

    2) les médias, en particulier les médias télévisés vont se liguer contre le Ps. La une c’est déjà le cas, la 2 beaucoup de journalistes ont peur et on sent déjà que ceux qui étaient un peu de notre coté virent de bord. Canal, le Président a pleuré, critiqué et gagné. Jamais le grand journal du soir n’a été aussi critique à l’égard des socialistes

    Malgré tout je veux garder un espoir là aussi pour 2 raisons

    1) l’internet que la droite n’arrive pas à museler. Même si les jeunes pop ont organisé une veille et interviennent sur tous les articles avec les commentaires que vous imaginez, la base nous reste favorable.

    2) les casseroles. Et là même s’il faut rester prudent je pense qu’il faut attaquer. Le Ps doit avoir des exigences et ne pas se gêner de répéter en boucle. Les ordinateurs volés, le contrôle fiscal de Mme B, le financement de l’UMP, l’affaire Karachi…

    Pourtant ce n’est pas gagné, Sarkozy est fort, JF Copé redoutable et chez nous, il subsiste des individus qui pourraient se montrer dangereux à l’issue des primaires, je pense à Valls en qui je n’ai aucune confiance.

    Alors gardons nous d’un optimisme débordant, j’ai peur d’autant plus que fort d’un second mandat, les 5 ans de Sarkozy seraient terribles, ce que nous avons vu n’est rien. ça aussi il faudra aussi le répéter en boucle.

  2. La réforme des retraites n’étant pas finis, oui sarkozy est foutus…

    Sarkozy a fait une réforme sur la retraite de base mais pas sur les retraites complémentaires…hors les syndicats et le patronnas ne vont pas trouver de solutions vue comment c’est partis.

    Le problème est très grave.
    Les retraites complémentaires reste a 65ans.Et pour compenser la durée de 60 ans a 65ans l’AGFF comble cette durée.
    Le problème est que l’accord prend fin en 2010 et l’accord n’est pas trouvé.
    Le patronna veut que l’AGFF soit calculé sur une base 62-65ans donc diminution des cotisations et les syndicats que les cotisations ne bougent pas pour garantir les niveaux de retraites complémentaires(ou les augmentés…).

    Le risque est que aucun accord soit trouvé et que plus personnes ne puissent prendre a retraite avant 65 ans(la retraite complémentaire représente 40% de la retraite globale d’un non cadre et plus pour les cadres).

    Sarkozy se retrouverai avec un problème énorme que tout le monde pensent que cela est réglé pour le moment.

  3. Le nouveau dossier repris en main par le président de la finance pourrie sera celui de la dépendance. Sujet encore plus sensible pour les individus, encore plus rentable pour les assurances privées auquel ce paquet cadeau sera remis: « main basse sur la faiblesse ».. joli programme.

  4. Evitez d’utiliser sans cesse la formule Nicolas Sarkozy qui est presqu’affectueuse mais plutôt Sarkozy tout court ou M.Sarkozy.Pour le reste,vos commentaires sont excellents.La comparaison avec Berlusconi et Poutine est très judicieuse…

  5. Sarko n’est pas foutu.
    Il a choisi les dossiers des roms et de la retraite, pour apparaitre pur et dur, vis à vis de toute la droite, l’affrontement est délibéré.
    A-t-il encore le temps de traiter d’autres dossiers avec un maximum de brutalité, pour foutre la frousse aux peureux et rassembler son camp ?
    Personne ne le sait,le mur de l’argent est derrière lui, mais celui-là a peur d’avoir à payer ses conneries majeures et pourrait vouloir négocier à gauche et pas avec un aventurier fut-il de droite.

  6. Très bon texte , très percutant …
    J’aimerais tant que Sarkozy soit foutu vraiment ..
    Maintenant il faut en convaincre tout le monde , car lui et les siens vont encore s’accrocher au pouvoir qu’ils ont décroché après tant de promesses non tenues et de mensonges, tant d’argent indûment acquis …
    Yves SOTIN
    Section de Maurepas Coignieres

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  9. Article très bien écrit et qui résume bien la situation.
    Ce n’est pas gagné non plus pour les candidats socialistes qui doivent encore avancer pour devenir crédibles mais le fait est, qu’en face de nous, nous n’avons plus le candidat flamboyant et novateur de 2007…..

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