Dans les médias

Nœuds gordiens

Catégorie : Le Parti socialiste,Réflexions | Par pierre.moscovici | 04/11/2010 à 15:34

Le Parti socialiste, après l’apogée du mouvement social contre la réforme des retraites, aborde la ligne droite, décisive, de la préparation des élections de 2012. Il semble porté par les sondages, qui appellent à l’alternance, il est présent dans le mouvement social, qui rejette massivement la réforme des retraites, il élabore progressivement ses propositions. Mais où en est-il réellement ? Nul n’ignore les convulsions qu’il a connues avant et après le Congrès de Reims, au lendemain de sa troisième défaite consécutive lors des élections présidentielles de 2007. Et chacun sait qu’il lui reste encore à trancher des questions importantes, voire fondamentales, à commencer par celle de son leadership en vue de l’élection présidentielle. Quelques semaines après la tenue de notre convention nationale sur l’international et sur l’Europe, animée par Laurent Fabius, et avant l’ouverture du débat sur l’égalité réelle, confié à Benoît Hamon, il est toutefois possible de faire un bilan d’étape du travail entrepris depuis deux ans pour préparer notre offre politique.

Le jugement commun oppose deux écoles. La parole officielle, très critique de la période antérieure, pendant laquelle François Hollande dirigeait le Parti au nom d’une large synthèse, autour d’une majorité composite mais confortable, a un mot d’ordre, répété en boucle : « le Parti s’est remis au travail » – travail qu’il aurait, bien sûr, perdu de vue.. Les détracteurs de l’équipe en place, et il y en a, disent au contraire que rien n’avance, et que le Parti socialiste, en réalité, a encore beaucoup à faire pour se préparer aux responsabilités qu’il a le devoir de briguer. Ma force et mon inconfort sont de n’être ni un béni-oui-oui, ni un opposant à la direction nationale du Parti socialiste : je n’ai pas rejoint le Secrétariat national dans des fonctions permanentes, mais j’ai accepté – et j’accepterais à nouveau si on me le demandait – des missions, comme l’animation de la Convention nationale sur le nouveau modèle de développement économique, social, écologique, que m’a confiée Martine Aubry. Je reste ce que j’ai toujours été, un militant fidèle à mon parti, disponible pour ses adhérents et ses élus – je le montre en multipliant les déplacements pour les « fêtes de la Rose », les débats, les réunions électorales dans nos fédérations ou auprès de nos candidats – loyal à l’égard de ses dirigeants, mais libre de sa parole et de sa pensée.

Cette position singulière me permet une appréciation plus équilibrée, et du coup peut-être plus réaliste. Le Parti socialiste, avec son agenda de Conventions nationales, reprend une démarche d’élaboration fondamentale, comparable à celle que nous avions entreprise autour de Lionel Jospin dans les 1995/1997, dont le succès nous avait permis d’être prêts à gouverner lorsque Jacques Chirac, sur le conseil assassin de Dominique de Villepin, avait pris la décision baroque de dissoudre l’Assemblée nationale. Incontestablement, les dix dernières années ont été, de ce point de vue, un peu stériles, même s’il est vrai que le Parti fut, pendant le gouvernement de la gauche plurielle, réduit à la position d’un relais, efficace au demeurant, ou d’un porte-parole collectif, plutôt talentueux, puis pendant les cinq années suivantes dévoré par la question, jamais tranchée, de la succession de François Mitterrand et Lionel Jospin comme leader légitime. Lors du Congrès de Reims, j’avais, dans la contribution « Besoin de gauche », recommandé, avec mes amis, que nous nous dotions d’un tel programme de travail. Son existence même, la création de groupes ad hoc, la délibération des textes par nos instances puis leur vote par les adhérents constituent un progrès en soi. Et ces Conventions nous fournissent des éléments utiles de positions, de propositions, de réflexions.

Si je conçois que la direction ait cherché et cherche encore l’adoption unanime des textes de base, je regrette qu’elle n’ait pas accepté l’ouverture d’options ou les dépôts d’amendements alternatifs, qui auraient permis le débat contradictoire des socialistes, que leur diversité appelle

Pour autant, le résultat de ces travaux et le processus de leur élaboration sont-ils pleinement aboutis ? A mi-parcours du programme de Conventions lancées par Martine Aubry – sur le fond, deux se sont tenues, portant sur le nouveau modèle de développement et sur les questions internationales, deux restent à venir, sur l’égalité réelle et sur la cohérence programmatique, auxquelles s’ajoutent nos décisions sur sur la rénovation du Parti et les primaires – on peut me semble-t-il, à côté de progrès tangibles, identifier trois imperfections ou lacunes. La première réside dans l’opacité excessive, et au demeurant croissante, de la procédure. La première Convention, dont j’ai été chargé, a été entourée d’un grand formalisme, finalement utile : plusieurs réunions du Bureau national y ont été consacrés, un Comité de pilotage s’est réuni régulièrement sous ma présidence, les travaux des ateliers, dont la composition fut transparente et pluraliste, ont été rendus publics et, sur mon insistance, mis en ligne sur Internet et via la Coopol. Les Conventions suivantes ont été préparées dans des lieux plus confinés. Je persiste à penser qu’il s’agit là d’un recul : la créativité naît de la confrontation des points de vue. En outre, les délais laissés aux militants pour débattre ont été extrêmement brefs, et la diversité des opinions trop réduite. Je suis, comme tout socialiste responsable, partisan de l’unité, et me méfie des oppositions forcées, nées de positionnements et créatrices de divisions stériles. Mais je connais aussi notre véritable pluralisme intellectuel et politique, et suis persuadé de la nécessité absolue de clarifier certaines questions, d’opérer certains choix par des votes. C’est pourquoi, si je conçois que la direction ait cherché et cherche encore l’adoption unanime des textes de base, je regrette qu’elle n’ait pas accepté l’ouverture d’options ou les dépôts d’amendements alternatifs, qui auraient permis le débat contradictoire des socialistes, que leur diversité appelle. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que l’intérêt pour ces discussions et la participation aux votes aient été faibles, plus que cela n’aurait dû être le cas. Je souhaite que, pour les deux Conventions restantes, les débats s’ouvrent et s’animent davantage. C’est, à mon sens, une condition sine qua non pour la réussite du processus.

Reste une question essentielle, qui surpasse toutes les autres : ces travaux rendent-ils le Parti socialiste d’ores et déjà crédible ? Ils marquent, je l’ai dit, et suis heureux d’y avoir contribué, un progrès incontestable. Le matériau élaboré est abondant, souvent de qualité, il fournit des bases solides à l’élaboration programmatique. De même, la préparation de nos propositions sur les retraites, a été sérieuse et réaliste. Et les contributions de nos groupes parlementaires sont très consistantes. Le travail entrepris est utile, précieux à certains égards, il garnit la « boîte à outils » du Parti socialiste et de son candidat, quel qu’il soit, en 2012. Il n’est toutefois pas totalement concluant, ni conclusif. D’abord parce que la synthèse, positive pour le climat politique, a ses travers et son revers : elle juxtapose des positions complémentaires voire contradictoires, ne permet pas de dégager une vision ou au dessein nettement assurés. J’ai ainsi exprimé, discrètement mais fermement, mes réserves sur certains aspects de notre texte international. Il restera demain, qu’il s’agisse par exemple de l’économie ou de l’Europe, bien des questions à trancher : la réduction de la dette publique est-elle un impératif ? Comment y parvenir, par quels choix d’investissements, par quelle approche des dépenses publiques, par quelles options fiscales ? Quel doit être le périmètre du secteur public ? Quels rapports avec l’entreprise ? Quel soutien à l’innovation ? Quelle approche de l’élargissement de l’Union, de la relation avec la Turquie ? Quelle conception de l’Europe politique ? Quelle attitude à adopter face à l’Iran ? Poser ces débats n’est ni ringard, ni artificiel, ce n’est pas faire oeuvre de conservatisme ou chercher la division, c’est être, tout simplement, en quête de responsabilité et de vérité. Je ne doute pas que la Convention sur l’égalité réelle suscitera des discussions, à la fois sur le fond des propositions, sur leur hiérarchisation et sur la sélectivité de la démarche dans un contexte budgétaire très tendu. « Besoin de gauche » y contribuera : il s’agit en effet là d’un sujet que nous avons largement contribué à défricher, avec Dominique Strauss-Kahn, dans le cadre de « Socialisme et démocratie » ou d’ « A gauche en Europe » au début des années 2000. Nos thèses, j’en suis persuadé, ont sans doute besoin d’être actualisées : elles n’ont pas vieilli.

Nous ne tranchons pas tous les nœuds gordiens dont nous devons nous délivrer pour faire plus que gagner les élections : bien diriger et transformer un pays en crise

Nous préparons collectivement l’alternance, nous améliorons notre offre politique, dans un climat unitaire qu’attendent les militants et les Français de gauche, Mais nous ne tranchons pas tous les nœuds gordiens dont nous devons nous délivrer pour faire plus que gagner les élections : bien diriger et transformer un pays en crise. C’est pourquoi les primaires ne seront pas un sondage géant ni même seulement le choix d’une personnalité emblématique, mais aussi et d’abord celui d’une cohérence politique et d’une conception de la gouvernance du pays. La mienne est et restera cette sociale-démocratie du XXIème siècle ouverte, européenne, ambitieuse et crédible, pour laquelle je me bats. Elle mérite, convenez-en, d’être défendue.

Be Sociable, Share!

Tags: , , , , , , , , , , , ,


11 commentaires

  • benoit16 dit :

    Vous dites: « La parole officielle (…) a un mot d’ordre, répété en boucle : « le Parti s’est remis au travail »
    Puis vous dites: « Il restera demain (…) bien des questions à trancher »
    – La réduction de la dette publique est-elle un impératif ?
    – Comment y parvenir, par quels choix d’investissements, par quelle approche des dépenses publiques, par quelles options fiscales ?
    – Quel doit être le périmètre du secteur public ?
    – Quels rapports avec l’entreprise ?
    – Quel soutien à l’innovation ?
    – Quelle approche de l’élargissement de l’Union, de la relation avec la Turquie ?
    – Quelle conception de l’Europe politique ?
    – Quelle attitude à adopter face à l’Iran ?

    Est-ce une façon de dire qu’ils n’ont finalement rien foutu?

  • Bloggy Bag dit :

    Je crois qu’il faut considérer 2 choses dans l’évolution du PS :
    * l’évolution des structures du parti lui-même qui se sont clairement montrées inefficace voire dangereuses lorsque la « démocratie des motions » n’est pas en mesure de dégager une majorité large
    * l’évolution idéologique du PS, voire au-delà du PS car une évolution profonde du corpus induit explicitement des départs et des arrivées, une « resegmentation ».

    Sur le premier point, nous n’avons pas vraiment avancé mais les circonstances elles ont changés. Il y a très probablement aujourd’hui une majorité largement teintée de social-démocratie qui permet de sortir du 4 quart qui a produit Reims, et qui par contre-coup rend quelque peu formel (du point de vue idéologique) les primaires. On mesure la qualité d’une organisation (les hommes et les processus) à son efficacité quelles que soient les circonstances. Donc sur ce point, si le PS va mieux c’est qu’il est sorti de la perturbation météorologique, pas parce qu’il a changé. Cela nous donne un peu de temps, mais il ne faut surtout pas l’oublier.

    Sur le deuxième point, je crois que cela avance un peu effectivement, mais que cela manque de management du changement, cela manque d’un horizon autre qu’électoral, cela manque d’un discours mobilisateur qui s’inscrit dans la durée. Et voilà un rôle que tu pourrais sans doute très bien assumer Pierre puisque tu es dans la situation du militant à la fois acteur et avec assez de recul pour s’ouvrir l’esprit, et que ton parcours te donne l’autorité morale nécessaire. Ensuite la difficulté est technique ; comme tu le notes, comment sortir des réunions « poncifs », comment être perturbateur, iconoclastes… et constructif et efficace ?
    Il faut utiliser les primaires pour cela. On ne discutera sans doute pas vraiment du choix du candidat ? Tant pis, tant mieux. Explorons l’avenir au-delà de la nécessaire gestion. Questionnons-nous sur les défis au-delà de notre politique budgétaire. L’exemple des retraites est pour moi flagrant. Nous l’avons traité principalement du point de vue de la dette et de l’âge symbolique, ratant ainsi la réflexion idéologique. Ce problème est fondamentalement celui des équilibres sociaux-démographique de la société, celui des choix de solidarité intergénérationnels, celui du découpage de la société par rapport à la création de richesse par le travail, celui de la définition même du travail. Nous vivons actuellement un très grand moment de changement sur une quantité énormes de domaine différents. En particulier, on ne produit plus les richesses comme jusqu’ici dans l’histoire : les technologies de la dématérialisation et l’économie de service permet de créer de la richesse à tout âge dès l’instant où l’on est en mesure de se connecter au monde numérique. Tout cela explose nos modèles, changent les paradigmes.

    • Bloggy Bag dit :

      Je manque un peu de temps, mais j’envisage de publier une série de réflexions sur les impacts de la dématérialisation et le basculement de l’économie physique vers une économie de service.

      J’ai l’intuition qu’il y a la une source révolutionnaire dont l’ampleur est au moins égale à la révolution industrielle. Ce basculement induit probablement l’arrivée en masse d’une couche de gratuité totale (qui n’est pas un artifice marketing) qui accessoirement est profondément déflationniste (en fait il s’agit sans doute plus qu’une rupture catastrophique – au sens de René Thom – du modèle économique) et il se pourrait que cela change également le rôle économique des États, les services publics n’étant plus alors sources de coûts mais de profits puisqu’ils deviennent les supports de services complémentaires.

      Tout cela n’est pas encore très clair et j’ai un peu de mal à trouver des travaux sur le sujet. Si vous avez des sources, je suis preneur.

  • Christine R dit :

    Bon texte, mais je trouve quand même que le noeud de la photo n’est pas très gordien. Je vous le démèle en quelques secondes, pas besoin de le trancher…est-ce volontaire?

    • Bloggy Bag dit :

      Dans un premier temps je l’avais assimilé à une corde pour se pendre…

      Quant au noeud gordien, Alexandre l’a défait d’un coup de glaive.

  • guillaume dit :

    Bonjour Pierre.
    Texte intéressant.

    J’aimerais que, si tu en as le temps, tu nous retournes à l’international en nous donnant tes impressions sur:
    – les résultats des MIdterms aux Etats-Unis
    – les soubresauts, politiques et économiques, au sein de l’UE avec la modification du traité de Lisbonne et l’introduction d’une clause de renflouement d’Etats membres en difficulté.

  • Thierry P. dit :

    Ce texte est intéressant à plus d’un titre.
    Cependant cher Pierre, je me permets d’y apporter une remarque sur un point qui de prime abord pourrait sembler insignifiant.
    Me chagrine quelque peu l’invocation faite aux « Français de gauche ».
    Ne serait-il pas envisageable de n’évoquer que le peuple français dans son ensemble ? Un discours à l’adresse d’un catégorie de français, par nature clivant, ne risque-t-il pas de faire de l’échéance de 2012 un RDV biaisé par les stériles polémiques droite-gauche dont le peuple serait lassé.
    Certes, je le concède, le projet que le PS portera devra avoir pour fil rouge (sic) des valeurs qui donneront de la force à l’offre d’alternance (mot que je préfère à alternative).
    C’est alors que je pose une question simple, n’est-il pas temps au XXI° siècle d’abandonner les vieilles lunes ?
    La sensibilité social-démocrate, enfin reconnue, et si elle s’affirme sans complexe ne suffirait-elle pas pour fédérer bien au-delà de ces clivages et postures artificiellement entretenus et si désuets ?
    Car qu’est-ce qu’être de gauche, de droite, du centre ? Les lignes de fracture « idéologiques » sont-elles encore aussi fortes que vous l’avancez pour baser un projet ?
    Pragmatiquement, nos concitoyens attendront des réponses dénuées d’idéologie et si possibles « rassurantes » après un quinquennat marqué par une gouvernance aussi calamiteuse.
    Je précise que je ne suis pas de « gauche ».

    • baillergeau dit :

      Avant de se faire moucher par les événements, Sarko et ses amis du Fouquets’s avançaient des idées proches de celles du Tea Party.
      Aujourd’hui, il fait semblant de devenir régulateur du capitalisme.
      Ses amis le planteront avant qu’il ait fait un geste dans ce sens.
      La rupture gauche/droite est ici.
      L’économie d’état ou pas n’est plus le lieu du combat. Où est l’état mondial pour l’opposer au marché ?
      Le chantier pour la gauche est de reprendre le fil de la social-démocratie et d’en corriger les erreurs passées.
      Ceci ne veut pas dire que la gauche n’a pas à mener un rude combat pour des services publics bien gérés dans les domaines fondamentaux de la vie de chacun.

  • charlie dit :

    BESOIN DE GAUCHE comme besoin d’espoir…eleonore a raison l’Iran c’est loin trés loin de l’esperance des français MAIS P.MOSCOVICI a encore raison la Turquie ça reste important! et ce n’est pas si loin,comme la Gréce ou même le Maroc

    alors alors?? que faire ? en attendant ….travailler et y croire merci

  • Eleonore dit :

    Très bon texte, lucide et posé. Vous avez un peu « essuyé les plâtres » avec la première convention, mais la voie tracée était bonne, c’était un exemple à suivre. Mais je trouve que les sujets retenus ne sont pas très en phase avec les attentes des français. Pourquoi une deuxième convention sur l’international, par exemple? Est-ce que les français ont vraiment envie qu’on leur parle de politique étrangère (c’est triste mais je ne crois pas que l’Iran, ce soit la préoccupation quotidienne des français, aujourd’hui ou en 2012)? Et une convention sur « la cohérence programmatique » – c’est une idée un peu bizarre, non? Pourqoi pas une convention pour renouveler nos idées là où nous sommes toujours un peu faibles – la sécurité, l’immigration par exemple. Ras-le-bol de s’entendre dire que la gauche est angélique et n’a pas de propositions en la matière.

Flux RSS des commentaires de cet article.