Raclée

Je reviens, avec un peu de recul, sur les « midterm elections » aux Etats-Unis, dont les enseignements sont complexes et encore incertains. Les lecteurs de ce blog s’en souviennent peut-être : j’ai suivi avec passion et prudence la campagne des primaires démocrates, en 2008, puis l’élection présidentielle qui a conduit Barack Obama à la Maison Blanche.

Ce fut une année politique exceptionnelle, hors du commun. Les primaires furent disputées jusqu’à la dernière minute entre deux personnalités de grande qualité, elles ont mobilisé 34 millions d’Américains. Et la présidentielle a tout autant intéressé : marquée par un taux de participation record, grâce au retour aux urnes des jeunes, des noirs, des hispaniques, sur un fond de rejet par rapport à l’Amérique néo-conservatrice et unilatéraliste voulue par l’administration Bush, elle a vu l’élection d’un homme jeune, charismatique, brillant, d’un métis aux aux origines afro-américaines. Ce fut un scrutin à proprement parler historique, qui a suscité aux Etats-Unis, mais aussi dans le monde entier, un espoir incroyable, celui de voir émerger une autre Amérique, généreuse, ouverte aux autres, gouvernée par des progressistes. Sans ménager mon plaisir, j’avais toutefois appelé à raison garder : aussi doué soit-il – et Barack Obama, que j’avais vu pour la première fois à la Convention démocrate de Boston en 2004, l’est au plus haut point – le nouveau Président n’était pas un Dieu, le contact avec la réalité de l’Amérique et de la planète serait fatalement plus compliqué et à certains égards plus ordinaire.

Je n’imaginais pourtant pas alors ce qui s’est produit mardi dernier : une vague républicaine de grande ampleur, une véritable « raclée » électorale pour les Démocrates – le mot est de Barack Obama lui-même. Je lis ici et là qu’il s’agit d’une demi-défaite : ce n’est pas mon interprétation. Certes, le parti démocrate conserve la majorité au Sénat, et a sauvé dans le Nevada le siège du « leader » de la majorité de cette Assemblée, Harry Reid. Ce sera sans aucun doute un contrepoids utile aux dérives probables du parti républicain. Mais celui-ci remporte un succès impressionnant. Il gagne plus de 60 sièges à la Chambre des représentants – c’est plus qu’en 1994, quant Newt Gingrich imposa la « révolution conservatrice » à Bill Clinton. Il fait aussi basculer près de 10 sièges de gouverneurs – décisifs pour la campagne présidentielle – même s’il perd celui, emblématique, de Californie, qui revient à Jerry Brown. Il a conquis aussi la majorité dans de très nombreuses Assemblées d’Etat. Ce succès est aussi celui du « Tea party » – ce mouvement ultra-conservateur dont l’égérie est Sarah Palin, ancienne candidate républicaine à la Vice-Présidence aux côtés de John Mac Cain – qui fait son entrée au Sénat et à la Chambre. Bref, le reflux des Démocrates est massif, impressionnant, le parti du Président subit une déculottée et se trouve très affaibli.

La première cause de cette claque est, bien sûr, la crise qui frappe les Etats-Unis, marqués par un taux de chômage de 10 % et une croissance limitée à 2 % « It’s the economy, stupid », disait déjà Bill Clinton : c’est toujours le cas

Pourquoi cet échec alors que Barack Obama peut, à juste titre, s’enorgueillir d’un bilan non négligeable ? Confronté à la crise, il a mis en oeuvre des plans de relance de grande ampleur, qui ont limité son impact. Il a pris des positions courageuses face au capitalisme bancaire, qu’il a par ailleurs sauvé de la banqueroute. Il a réussi à imposer – à négocier tout autant – une importante réforme de l’assurance maladie. Il a aussi changé, en peu de temps, l’image des Etats-Unis, grâce à de fortes inflexions en matière de politique étrangère – perspectives de retrait militaire en Irak et en Afghanistan, réinvestissement dans le dossier proche-oriental, retour au multilatéralisme – qui lui ont valu un prix Nobel de la paix peut-être prématuré. Ce bilan ne méritait pas une telle sanction. Et pourtant celle-ci vient de loin, et à certains égards obéit à une certaine logique. La première cause de cette claque est, bien sûr, la crise qui frappe les Etats-Unis, marqués par un taux de chômage de 10 % et une croissance limitée à 2 % « It’s the economy, stupid », disait déjà Bill Clinton : c’est toujours le cas. L’administration Obama a freiné les dégâts de la crise, elle n’a pu les juguler, le Président paie cash cet échec.

A ce facteur strictement économique s’ajoutent d’autres composantes plus politiques, propres en partie aux Etats-Unis. Les Américains – ils ne sont pas les seuls, mais poussent le paradoxe à l’extrême – sont capables d’ambiguïté : ils veulent de la régulation, attendent des résultats de l’action publique, mais détestent le « big government », l’hypertrophie de l’Etat fédéral, ils souhaitent à la fois des baisses d’impôt et la réduction des déficits, ils sont une Nation à la fois attachée au progrès et très conservatrice. Barack Obama passe, en Europe, pour un modéré, il a déçu la gauche américaine, mais il a également été considéré par une large partie de l’électorat comme un « socialiste » – ce n’est pas une référence Outre-Atlantique. Le facteur personnel joue aussi. A l’inverse de George Bush, Barack Obama est un grand orateur, un intellectuel qui pense ses décisions, un bel esprit doté de sang-froid. Il apparaît aussi, du coup, comme distant, voire arrogant, à l’occasion hésitant. Il a manqué d’empathie et s’est peut-être laissé enfermer dans les jeux politiques de « Washington », recherchant à l’excès des compromis avec des Républicains peu ouverts et des Démocrates inquiets, qui ont dégradé la lisibilité de sa politique. Résultat : la participation électorale s’est effondrée, l’électorat démocrate s’est démobilisé, les nouveaux électeurs qui avaient fait le vote de 2008 ont déserté les urnes, les Indépendants ont quitté le camp démocrate.

La nouvelle majorité à la Chambre est à la fois privée de leaders et dépourvue de programme sérieux, elle sera confrontée à de nombreuses contradictions

Ce désaveu n’est évidemment pas sans conséquences de grande ampleur. Le Président, disent beaucoup d’observateurs, a perdu une bataille mais pas la guerre. Tous gardent à l’esprit les précédents de Ronald Reagan et Bill Clinton, qui avaient eux aussi perdu les « midterm elections » et ont été facilement et brillamment réélus ensuite. Barack Obama conserve, dans la perspective de novembre 2012, de nombreux atouts. Le vote du 2 novembre 2010 est, en premier lieu, davantage un coup de colère qu’une adhésion au Parti républicain : le Parti démocrate reste, malgré tout, préféré dans la sympathie des Américains. La nouvelle majorité à la Chambre est à la fois privée de leaders et dépourvue de programme sérieux, elle sera confrontée à de nombreuses contradictions. Elle ne dispose pas de candidats crédibles pour l’élection présidentielle : les plus solides – le frère de George Bush, Jeb, et Mitt Romney – sont trop modérés pour la base du parti, la plus connue, Sarah Palin, ne suscite pas – et à juste titre – la confiance. Les Républicains, en outre, peuvent être handicapés par la force du mouvement Tea Party, qui a tout de même soutenu plus de 60 nouveaux représentants. Celui-ci exprime une révolte contre l’Etat, prônant une approche réactionnaire de la politique et des moeurs. Il incarne une certaine Amérique, celle des « Rednecks », mais il n’est tout de même pas au centre de la vie politique des Etats-Unis. Il pèsera lourd, avec violence parfois, comme lorsque le nouveau Sénateur libertarien du Kentucky, Rand Paul, exhorte à « reprendre notre pays » – lequel, bien sûr, aurait été confié à des usurpateurs. Son but unique est de faire chuter le Président : cette attitude peut aussi susciter la peur, ou une contre-réaction. Le dernier atout à la disposition des Démocrates est … Barack Obama. Le Président fait, plutôt habilement selon moi, profil bas, il est touché. Mais il reste un politique de grande envergure : c’est en montrant qu’il a appris de cet échec pour gagner sa réélection qu’il deviendra un grand chef d’Etat.

J’ai pourtant l’intuition que les choses ne seront pas simples. L’ampleur du rejet est forte, et touche le coeur de la démarche du camp progressiste. Les Républicains, autour du nouveau leader de la Chambre, John Boehner, sont mus par un désir de revanche. Le pays, vivant sous le régime du « gouvernement divisé », perdra du temps, dans une situation économique et sociale décisive, et peut se trouver confronté à un véritable blocage des institutions. Les débats, par exemple sur les coupes budgétaires, sur le financement ou même la remise en cause de l’assurance maladie, seront durs. Comme l’a montrée la précédente « cohabitation », entre 1994 et 1996, deux facteurs structurels joueront : la situation économique s’améliorera-t-elle ? Qui gagnera la bataille de l’opinion, et fera endosser à l’autre la responsabilité de la paralysie du gouvernement ? Le talent du Président sera mis à l’épreuve : il a choisi d’en appeler, de façon classique, à la raison bipartisane, qui ne sera pas entendue. Il devra aussi, pour convaincre et entraîner à nouveau, redéfinir sa vision et reconstruire sa relation, dégradée, avec les Américains. La partie n’est pas gagnée, dans un pays plus divisé et inquiet que jamais.

Je me garderai de toute comparaison avec la situation française – ce n’est pas facile, et ce n’était pas l’objet de ce post. Mais je ne peux résister à une réflexion à l’intention de la gauche et des socialistes. Gagner face à une droite discréditée est dans la logique des choses, susciter l’espoir est possible. Mais maintenir ce dernier, gouverner dans la durée, trouver l’équilibre entre des aspiration contradictoires au changement et à la sécurité, à la transformation sociale et à la bonne gestion, est tout sauf aisé. Nous devrions donc, dans notre approche de 2012 pour la France, avoir une pensée longue : comment non seulement emporter l’élection, mais au-delà consolider notre assise lors de nos « midterm elections » – les municipales et territoriales de 2014 – et briguer un deuxième mandat. En sommes-nous capables ? C’est en tout cas un impératif catégorique.

CC par voteprime

13 réflexions au sujet de « Raclée »

  1. Mr moscovici on veut une politique de gauche pas du liberalisme quittez le ps il n’y a pas de place pour des gens comme vous

  2. A mon avis, nous courrons le même risque. Si nous passons, dès la première année, si nous ne frappons pas un grand coup sur certaines choses, on entendra « la gauche la droite, c’est la même chose ».

    Si l’on veut plaire et être efficace, la première chose à faire c’est de prendre des mesures fiscales fortes pour faire apparaitre une volonté de rééquilibrage et de justice. Je pense que la France souffre de plus en plus des injustices et des signes forts peuvent être envoyés rapidement.

    Bien sur l’emploi doit être une aussi grande priorité mais on sait bien que les effets ne sont pas visibles immédiatement et que les obstacles de certains entrepreneurs de droite seront nombreux.

    Montrer vite et FORTEMENT que les choses changent sinon si c’est pour faire du Sarko light, ce n’est pas la peine.

  3. Edito de LAURENT JOFFRIN
    Son analyse me semble assez pertinente. Attention DANGER!

    Le nouveau nouveau Sarkozy est arrivé. Le dernier en date était le manager suractif des réformes. Le prochain sera le président en costume de président. Ainsi le scénario du dernier acte du quinquennat est-il déjà écrit. Nicolas Sarkozy sera l’homme du G20, international à souhait, et celui qui rend à un gouvernement remanié une part de son autonomie, pour une politique à la fois sécuritaire – je suis de la droite dure, voyez mes lois – et plus attentive aux revendications syndicales – je suis social, vive les pauvres ! Le tout définissant un projet présidentiel destiné, comme en 2007, à rallier les couches populaires. La gauche se fait fort de réfuter ce discours. Les liens du sarkozysme et des puissances d’argent sont un thème de prédilection ; l’injustice des réformes un point d’attaque ; la situation sociale engendrée par la crise financière un motif de dénonciation. Mais il manque deux choses à la gauche : qu’elle soit forte et qu’elle ait une crédibilité. Certes, ses leaders ont la cote ; certes, Martine Aubry a réalisé un courageux travail ; certes, les projets commencent à prendre corps. Mais l’étrange course de lenteur qui occupe les chefs de file du PS affaiblit l’ensemble et gêne la mise au point d’un programme convaincant. Les socialistes ont fixé à l’automne 2011 la tenue de leurs primaires ; chaque semaine qui passe montre la nocivité de ce calendrier. Il n’y a pas de leader pour l’opposition et le trop-plein des candidats aboutit à une cacophonie soft qui brouille tous les messages. Il eût fallu, pour que l’opposition soit audible, trancher beaucoup plus tôt. Sarkozy et la gauche sont aujourd’hui lancés dans un remake ironique des Horaces et des Curiaces. Le Président en difficulté n’a devant lui que des opposants affaiblis par leur dispersion. Ils s’uniront dans un an, laissant au Président, pratiquement seul en scène, douze mois pour se refaire.

    • « Le dernier en date était le manager suractif des réformes.  »
      Joffrin sait-il ce que manager veut dire ?

      « Nicolas Sarkozy sera l’homme du G20 »
      A moins que ce ne soit le directeur du FMI…

      « Il n’y a pas de leader pour l’opposition »
      J’avais cru voir qu’un leader s’était dessiné.

      « Le Président en difficulté n’a devant lui que des opposants affaiblis par leur dispersion. »
      Cela inclut-il D2V ?

      • Joffrin raconte n’importe quoi une fois de plus.

        « Nicolas Sarkozy sera l’homme du G20″
        Qu’elle intérêt d’être un homme d’un sommet ou rien va avoir lieu?

        « J’avais cru voir qu’un leader s’était dessiné. »
        Qui DSK?
        Il est pas en France donc ce n’est pas un leader de l’opposition.

        Sarkozy est un homme qui ne voit plus la France réel depuis 2007, finalement le plus dommageable pour lui est la médiocrité autour de lui qui est incapable de lui expliquer qu’il se trompe.

  4. Obama a seulement appliqué une politique qui devait être le plus crédible possible pour la gauche américaine.

    C’est un échec et la gauche Française doit retenir la leçon.

    La réforme de la santé a été trop petite(pour calmer les entreprises et rassurer sur le cout de cette réforme), le résultat est que les classes populaire et moyenne se sentent trahis.

    La réforme de la finance est beaucoup trop complaisante pour les banques américaine et le peuples américain a une impression amère de ces réforme.

    Obama a laisser un déficit énorme grossir en ne revenant pas assez vite sur les baisses d’impôts des républicains et le résultats est que les gens ont très peur de ce déficit énorme.

    Aujourd’hui Bermanke a plus de pouvoir que Obama. La FED a entrains de régler le problème en créant des dollars pour payer le déficit.

    • Il cherchent a creer de l inflation mais risque de se casser la figure car la grille de lecture est peut etre obsolete.

    • Bermanke est un illusionniste qui finira en tôle ou pendu sous un pont.
      La création des dollars ne règlera pas le déficit.
      On en parlera dans huit jours, un mois ou deux ans.

      • Oui mais il tente un coup de poker.
        Il va peut être faire exploser la chine avec sa bulle de crédit incontrôlable.
        Je trouves tout le monde très sévère avec Bermanke alors qu’il essaye de ne pas faire une japonaise.

        Aujourd’hui sa politique permet aux états unis de vendre de la dette a zéro, diminuer la valeur de son ancienne dette et diminuer les taux. En plus le dollars diminue ce qui peut relancer la croissance et obliger les entreprises américaine(qui regorge de dollars)a investir.

        • Les subprimes aussi, c’était un coup de poker, qui a donné ce qu’on sait.
          Le processus est différent mais inspiré par la même dynamique:la politique à la petite semaine. C’est l’inverse de ce que fait Obama, mais il est vrai qu’il prend des risques électoraux, car son mandat est court.

  5. « trouver l’équilibre entre des aspiration contradictoires au changement et à la sécurité, à la transformation sociale et à la bonne gestion, est tout sauf aisé. »

    Tu as tout dit, mais que faire ?
    Si la gauche ne devient pas crédible sur le changement et la transformation sociale, elle a perdu d’avance.
    Une solution ? Que les mesures envisagées et financées soient rejetées sans appel possible par la droite idéologique ou collabo du fric.
    J’attends…

  6. Ping : Les tweets qui mentionnent Raclée | Pierre Moscovici -- Topsy.com

Les commentaires sont fermés.