Dans les médias

Diversion

Catégorie : Actualité,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 09/11/2010 à 12:14


Partant au Chili à l’invitation d’une fondation progressiste pour débattre de l’avenir de l’Amérique latine et en Europe, je serai absent de ce blog jusqu’à la semaine prochaine. Je vous dirai alors ma conviction que nous devons réfléchir à ce qui se passe sur ce continent, que nous négligeons trop, où les forces de progrès l’ont progressivement emporté sur les conservatismes et les dictatures pour développer des modèles de transformation économique et sociale résistant aux idées néo-libérales, alors que notre vieille Europe, berceau de la social-démocratie et de l’Etat-providence, s’est livrée aux droites réactionnaires. Pour l’heure, avant mon départ, je veux traiter de l’actualité politique qui tympanise les Français sans les passionner : le fameux remaniement ministériel, le « combat des titans » pour Matignon entre François Fillon et Jean-Louis Borloo.

Nicolas Sarkozy s’est enfermé lui-même dans une nasse. Au lendemain des élections régionales, où il a essuyé une défaite cinglante, le Président de la République était, bien sûr, conscient de la nécessité de changer son dispositif politique : il aurait fallu être stupide ou novice – il n’est ni l’un, ni l’autre – pour ne pas réaliser que c’était la politique gouvernementale qui avait été sanctionnée autant qu’avait été validée la gestion des exécutifs régionaux menés par les socialistes. Mais le Chef de l’Etat, qui se présente volontiers en leader ou manager, est en fait à la fois indécis et orgueilleux. Loin de l’humilité – en tout cas affichée – d’un Barack Obama, qui a reconnu une « raclée » au lendemain des « midterm elections », il a nié le rejet qui l’atteignait, et différé le remaniement indispensable, inévitable, qu’il a toutefois annoncé. Résultat : les ministres vivent depuis plus de 6 mois entre la démobilisation – pour ceux qui vont partir et le savent – la peur – pour ceux qui voudraient rester et se sentent menacés – et l’intrigue – pour les prétendants à une nomination ou à une promotion. La machine de l’Etat – cela se sent au niveau central comme en Région – s’est du coup immobilisée : l’Etat, affaibli par la rigueur, est de plus paralysé par la langueur. On ne pouvait imaginer plus mauvaise gestion politique : le remaniement aurait dû être rapide ou bien franchement différé. L’entre-deux choisi était la plus mauvaise solution.

Le changement de gouvernement et de Premier ministre aurait pu, aurait dû, intervenir il y a plusieurs semaines, il est sans cesse différé, et le climat pourrit de jour en jour

A cette maîtrise calamiteuse du temps, Nicolas Sarkozy a ajouté un deuxième ingrédient, la mise en scène d’une concurrence publique – dans mon souvenir inédite – entre deux « premiers ministrables », François Fillon et Jean-Louis Borloo. Le Premier ministre actuel, ce n’est pas un secret, entretient des relations pour le moins compliquées avec le Président. Traité par celui-ci de « collaborateur », réduit souvent à un rôle de figurant, cantonné dans l’inaction ou le commentaire par la puissance d’une équipe élyséenne omniprésente, sous la houlette d’un véritable « Vice-Président », le secrétaire général de la Présidence Claude Guéant, il intervient par éclipse, surgissant occasionnellement pour replonger ensuite dans une apathie subie. Cette situation est évidemment humiliante, qui plus est pour un homme dissimulant derrière une façade polie et lisse un immense orgueil, une grande ambition et désormais une énorme frustration. Son attitude, jugée par Nicolas Sarkozy comme déloyale, est de plus en plus distante, son désir d’ailleurs se voit chaque jour davantage, les deux hommes ne se supportent plus, ils devraient logiquement se quitter. D’où l’idée d’un recours, de l’appel à un autre profil, celui du numéro 2 du gouvernement, le ministre de l’écologie, capable prétendument d’incarner à la fois une ouverture centriste, un tournant social, une approche plus originale de la politique. Le changement de gouvernement et de Premier ministre aurait pu, aurait dû, intervenir il y a plusieurs semaines, il est sans cesse différé, et le climat pourrit de jour en jour. La compétition, d’abord feutrée, entre les deux aspirants à Matignon – le Premier ministre qui, finalement, veut s’accrocher à son poste, son principal prétendant qui s’est cru trop tôt arrivé – dégénère, à coup de petites phrases, de soutiens, de sondages. Elle ne pourra, au final, que déboucher sur un échec. Si François Fillon est confirmé, le Président lui aura cédé, s’il est débarqué un concurrent sera né à droite pour 2012, une sorte de nouveau Georges Pompidou. Si Jean-Louis Borloo est nommé, il sera déjà carbonisé avant sa prise de fonction, l’effet de surprise aura été manqué, s’il ne l’est pas, une candidature centriste se dessinera. Nicolas Sarkozy a vraiment tout faux !

Il est vrai que le choix n’est pas facile, et qu’aucune solution satisfaisante ne s’offre à lui, même s’il est le seul responsable de cet état de fait. Garder François Fillon, c’est s’interdire tout changement, tout second souffle. Le Premier ministre en fonction est un homme politique solide, talentueux dans le cadre parlementaire, qui inspire la confiance à son camp, la droite. Il dispose du soutien des députés UMP, qu’il rassure. Sa cote dans l’opinion reste convenable. Mais sa force reste très artificielle, et le Président le sait. François Fillon, en effet, ne pèse guère en réalité sur la politique du pays, il la subit et la commente plus qu’il ne l’inspire, il y résiste parfois avec ses accents propres, qui sont ceux d’une droite conservatrice, classique, dure à l’occasion, traditionnelle mais étriquée. Son périmètre est bien dessiné, mais il est étroit. Il parle à la droite, mais n’entraîne pas au-delà. Enfin, sa position dans les sondages tient au contraste entre sa sérénité apparente et la fébrilité de son chef, elle doit beaucoup aussi à la protection que lui confère l’inaction. Le conserver à son poste évite d’ajouter à la crise, mais interdit tout tournant ou renouveau, alors qu’il est quoi qu’il en pense, usé et marqué par l’échec du début de ce quinquennat. Nicolas Sarkozy n’est guère féru d’histoire, mais il a de la mémoire politique : il se souvient sans doute que l’entêtement de Valéry Giscard d’Estaing à garder Raymond Barre à Matignon pendant cinq ans avait débouché sur le 10 mai 1981. Il craint à juste titre le même sort.

Mais le choix de Jean-Louis Borloo est probablement plus aléatoire encore. Je le connais peu, et comme tout un chacun ne le trouve pas antipathique. Sa gouaille, son allure d’étudiant prolongé, sa créativité évidente, son ouverture d’esprit, sans commune mesure avec celle de son rival, sont autant d’atouts. Il peut surfer sur la réussite du « Grenelle de l’environnement » – en réalité peu suivi d’effets concrets – et s’inspirer de la filiation du « Contrat social » chère au Parti radical qu’il préside – devenu une micro-franchise de l’UMP. Il est apprécié par les Français, à qui son originalité sourit. Mais les avantages de sa nomination s’arrêtent là, et ses inconvénients sont légion, à mon avis au point d’être insurmontables aux yeux d’un Chef de l’Etat rationnel – chacun sait toutefois que Nicolas Sarkozy ne l’est pas.

Sa candidature rencontre en effet au moins trois handicaps. Jean-Louis Borloo, tout d’abord, n’appartient pas au parti majoritaire. Sa sensibilité, floue et peu lisible, n’est en toute hypothèse pas celle de l’UMP. Celle-ci, déjà déstabilisée par Nicolas Sarkozy, paniquerait avec un tel Premier ministre. De surcroît, Jean-Louis Borloo est d’une insigne faiblesse dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. Le Parlement français, hélas est souvent réduit à un théâtre d’ombre : il n’en est pas moins une puissante caisse de résonance, un banc d’essai infaillible. Force est de constater que le ministre de l’écologie n’y existe pas, là où François Fillon y excelle. Enfin, Jean-Louis Borloo, en vérité, est l’anti-Premier ministre. Matignon est fait pour accueillir un décideur, un mécanicien de la politique, pas pour héberger un talent un peu impressionniste, à l’allure improbable. Le pays, j’en suis sûr, serait davantage troublé encore qu’il ne l’est avec un Président qui ne fait pas Chef d’Etat et un Premier ministre qui n’aurait pas l’air d’un Chef de gouvernement. Le pronostic est-il pour autant assuré ? Avec Nicolas Sarkozy, on ne sait jamais. Il peut aussi bien confirmer l’un qu’essayer l’autre, voire même nommer un troisième homme, un quadragénaire comme François Barouin ou Bruno Lemaire, pourquoi pas à la limite Jean-François Copé – ce serait en vérité assez logique. Mais il se ferait alors non pas un mais deux ennemis irréductibles, ce qu’il ne peut plus guère se permettre.

Ce feuilleton raté est en fait une vaste diversion, issue d’un « storytelling » mal calibré, destiné à faire oublier le fiasco de la réforme des retraites, qui laisse le Président encore affaibli

En réalité, la question n’a pas une grande importance. Parce que chacun sait que, quoiqu’il arrive, le Premier ministre restera un subalterne. Le seul remaniement qui vaudrait le coup serait celui de Nicolas Sarkozy lui-même : c’est, pour le coup, mission impossible. Ce feuilleton raté est en fait une vaste diversion, issue d’un « storytelling » mal calibré, destiné à faire oublier le fiasco de la réforme des retraites, qui laisse le Président encore affaibli, à « conclure une séquence » pour en ouvrir une autre, celle d’un « deuxième souffle » fictif, qui n’arrivera pas. Le subterfuge, j’en suis persuadé, n’a pas marché : le roi est nu. Le seul changement possible viendra de l’alternance en 2012, dont la préparation doit nous mobiliser entièrement. Je serai de retour le 16 novembre… avec peut-être, un nouveau gouvernement en France !

Photo: CC par lumaxart

Be Sociable, Share!

Tags: , , , , , , ,


10 commentaires

  • selene dit :

    Franchement, je ne vois pas l’intérêt d’une position qui n’est pas solidaire.

  • Pablo dit :

    Je lis sur Le Monde que la contribution de la convention sur l’égalité réelle ravise les tensions au sein du PS, et que Moscovici ne comptait pas voter le texte.

    A défaut d’avoir lu le texte, comme toujours le texte nous arrive tout ficelé et on l’avale ou on le dégueule, les quelques propositions sélectionnées par Le Monde n’apparaissent pas très révolutionnaire et encore moins « gauchiste ».

    Pour l’heure, la réaction de certains responsables laisse à penser qu’ils cherchent avant tout à se payer la tête d’Hamon et indirectement celle d’Aubry.

    Je n’ai pas eu le sentiment que les précédentes conventions (celle sur l’économie et celle sur les questions internationales et européennes) faisaient un réel effort de chiffrage ou de hiérarchisation.

    • guillaumeA dit :

      Oui j’ai lu le texte, il me parait assez bizarre de ne pas voter ce texte et de le trouver trop a gauche. Cela fait même peur de ne pas être d’accord avec ce texte.

      Ou est le problème?
      Les augmentations de salaire?
      La reprise en mains des entreprises énergétique?
      Les nouveaux impôts?
      Les propositions pour l’éducation?
      Sur le logements?
      La POSTE?
      La santé?

      Je me pose des questions sur les motivations de certains a gauche ce soir.

      L’histoire du chiffrage ne tient pas. On fait des nouveaux impôts pour payer et les prises de participations dans des entreprises ne vont rien couter si on met des pros(je suis dispo…).

      Et l’histoire de la numérotation est juste trop ridicule.

      • Pablo dit :

        Je suis en train de survoler le texte.

        C’est la première fois que je vois une référence positive au FMI dans un texte du PS, souvent silencieux (dans le meilleur des cas), voir carrément hostile sur les évolutions de cette institution.

  • guillaumeA dit :

    Sarkozy est véritablement dans une impasse.

    Mais la gauche ne semble s’occuper de lui.

    L’affaire de la convention est assez révélateur.
    Chacun a gauche sens une victoire possible donc la place est a prendre.

    Le ciment de l’union est entrains de se fissurer petit a petit car tout le monde se positionnent.
    L’aile droite du PS ne veut plus de Hamon.
    Elle reste sur sa vision de programme qui être crédible(a presque ressemblé avec une droite modéré) et veut mettre Aubry en difficulté en la menant vers une image d’une personne de synthèse molle(Hollande pendant 10 ans).

    Aubry et Hamon veulent éliminé DSK en poussant le PS vers la gauche ce qui empêche tout retour de Dominique.
    Valls aussi sens le piège car le positionnement du PS actuel interdit toute candidature pour lui.

    Royal reste en retrait pour laisser les gens se taper dessus…sa stratégie est de travailler mais de n’affirmer ses positions que pour la primaire.

    Le calendrier de cette primaire reste une erreur, décider par des gens qui voulaient laisser une chance a DSK sens penser au meilleur condition de victoire pour la gauche.

    • Pablo dit :

      C’est difficile de dire que le calendrier a été fait spécialement pour DSK tant on ne sait rien sur les vraix rapports entre DSK et Aubry.

      Je ne crois pas à l’existence d’un calendrier idéal. Si nous avions fait nos primaires cet automne, la réforme des retraites aurait éclipsé ou fagocité les primaires. Quant à les faire début 2011, je me souviens que le printemps 2006 a été marqué par la mobilisation contre le CPE.

      Dans la mesure où Sarkozy a dit qu’à compter du second semestre 2011 il ferait une pause dans les réformes, cela semble aujourd’hui la moins mauvaise solution. Sauf crise majeure (on en est pas à l’abri), le tempo sera plus propice au politique qu’au mouvement social.

      On devrait pouvoir se passer de primaires et faire que nos congrès désignent le Premier Secrétaire et candidat automatique du PS. Il aurait alors toute la législature pour forger son leadership, son équipe et son programme.

      Mais bon, on aime bien rendre les choses compliquées :)

  • guillaume dit :

    Excellent!
    L’acteur politique qui se transforme en commentateur est extrêmement savoureux!

  • Pablo dit :

    Tout cette agitation médiatique et politique autour du remaniement montre que Sarkozy a perdu la main. Alors que durant près de deux ans et demi, il était en position de conduire l’agenda médiatique, la situation s’est à nouveau inversé.

    Cette relation qui lie politique et média devrait nous faire réflechir à gauche. Je pense beaucoup aux coups de gueule de Michel Rocard sur l’influence démesurée des média dans l’agenda politique.

    J’ai du mal à voir l’intérêt des grands remaniements ministériels. Symboliquement, c’est certain, ils envoient un signal aux média et électeurs: nouvelle équipe, nouvelles priorités, nouveau cap. Mais dans le fond, à quelques nuances près, la politique menée reste la même.

    D’un autre côté, il est parfois nécessaire de remplacer tel ou tel personnalité parce qu’elle s’est usée à la tâche, ou grillé à l’occasion d’une réforme donnée, ou parce qu’elle souhaite passer à autre chose (ça arrive).

    Bref, le remaniement est un acte éminement politique mais le penser et le réaliser aussi sous l’angle du management politique lui donnerait une autre consistance.

  • […] Ce billet était mentionné sur Twitter par eric bothorel et Anciaux-Salvan, Pierre Moscovici. Pierre Moscovici a dit: Sur mon blog: Diversion http://bit.ly/d17jgv […]

Flux RSS des commentaires de cet article.