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Trois adjectifs

Catégorie : Actualité,Le Parti socialiste,Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 25/11/2010 à 18:34

Pour aujourd’hui, trois adjectifs me semblent bien qualifier l’actualité politique : conservateur, bizarre et scandaleux.

Conservateur. Tel est apparu François Fillon lors de sa déclaration de politique générale d’hier. Certains attendaient un « hyper Premier ministre », un nouveau Fillon, rempli de la force donnée par sa campagne victorieuse – contre Nicolas Sarkozy – pour rester à Matignon, voire un candidat alternatif à droite pour remplacer un Président victime d’un rejet sans précédent dans l’opinion. On annonçait un discours court et entraînant, propre à galvaniser une droite requinquée et rassemblée autour de son champion. En réalité on a vu arriver un Premier ministre des années 60, une sorte de réincarnation de Georges Pompidou ou Pierre Messmer, auteur d’une prestation brève, c’est vrai, mais sans flamme, sans souffle, plutôt terne, applaudie assez timidement par une UMP qui attendait mieux. François Fillon est certes, aujourd’hui, plus libre qu’hier, son gouvernement lui ressemble davantage, il est prêt à monter désormais plus souvent en première ligne, en somme il n’est plus le « collaborateur » de 2007. Mais il s’en tient, sans brio ni ambition, à sa fonction. De surcroît, il reste fidèle à son personnage, celui d’un homme de droite classique, incapable de se dépasser et d’accélérer.

Jusqu’au bout, ce Président baroque restera un problème pour le pays… et pour son camp.

Rien de surprenant, en vérité, à tout cela. La situation politique, à droite, s’est rééquilibrée. Mais les institutions, elles, n’ont pas changé, qui donnent la prééminence au Président de la République. Or celui-ci avait, la semaine dernière, donné la feuille de route du pouvoir pour la fin du quinquennat : rigueur, réforme fiscale, dépendance. François Fillon pouvait commenter, éclairer la parole présidentielle, il n’avait pas le droit de modifier, voire d’infléchir le discours du maître de la droite. Nicolas Sarkozy, au demeurant n’a pas changé non plus. Il y a une semaine, il s’était efforcé au calme et à la modestie. Cette feinte humilité et cette fausse sérénité n’ont pas tenu bien longtemps : l’affaire des rétro-commissions et de leur lien avec l’attentat de Karachi, la pression psychologique de son ennemi juré Dominique de Villepin – grand manipulateur et bon connaisseur des faiblesses humaines à défaut d’être un politique conséquent – ont rapidement eu raison de ses nerfs, comme l’a montré son emportement à l’encontre de journalistes traités, fût-ce avec ironie, de « pédophile ». Jusqu’au bout, ce Président baroque restera un problème pour le pays… et pour son camp.

Enfin la politique exposée par François Fillon lui ressemble. Il n’y a pas, il ne pouvait pas y avoir de « tournant social » avec lui, de « nouvelle étape », il n’y a que la continuité dans la grisaille, la posture de l’ordre et de l’effort, le mépris à l’égard de la gauche. Le Premier ministre est un conservateur impeccable, presque réactionnaire, un bon orateur parlementaire – hier plutôt en dessous de son niveau habituel – il n’est que cela. Il peut être, pour l’UMP, un bon contrepoids aux excès de Nicolas Sarkozy, il n’est pas une alternative. Voilà pourquoi Jean-François Copé, qui hier à son banc signait ostensiblement ses parapheurs et n’applaudissait qu’occasionnellement et du bout des doigts, semblait heureux. En vérité, faute d’avoir entendu la souffrance populaire, la droite n’a que la continuité et l’auto-satisfaction à offrir. Cela ne suffit pas, c’est même inacceptable. A la gauche, maintenant de préparer la politique nouvelle, capable à la fois de transformer la société et de faire face à la situation économique et financière du pays, que la majorité des Français attend.

Travaillons à renforcer la gauche, à être une opposition plus forte face à une droite combative, à élaborer des propositions plus crédibles, à préparer – pour le coup ensemble – les primaires. Et ne faisons rien qui puisse compromettre le bon déroulement de celles-ci, ou paraître les discréditer.

Bizarre. Telle est mon opinion sur la déclaration de Martine Aubry hier soir sur France 2, réitérée ce matin à France Info, selon laquelle elle-même préparait, avec Ségolène Royal et Dominique Strauss-Kahn une « candidature véritablement ensemble ». Je l’ai déjà dit ici, à plusieurs reprises, la simplification éventuelle des primaires fait partie des hypothèses envisageables, et personne n’a à se plaindre que des personnalités socialistes éminentes se parlent et, pourquoi pas s’entendent – certains pensent même que ça change, en bien. Je ne crois pourtant pas cette attitude opportune. Parce qu’elle jette, tout d’abord, une ombre sur la sérénité des primaires, dont nous venons – sous la houlette de la première secrétaire précisément – d’entamer la préparation. Ces primaires doivent être, je l’ai écrit, à la fois pluralistes, équitables et conformes à une charte d’éthique : tout ce qui peut ressembler à un arrangement de nature à en fausser le déroulement ne peut que crisper les positions, semer le doute, et in fine compliquer le rassemblement. Cela risque, ensuite, de précipiter des candidatures, motivées par la crainte d’un « arrangement », exprimée par exemple par François Hollande. La course pourrait en être inutilement accélérée et malencontreusement durcie. Enfin, ces propos me paraissent contradictoires avec le souhait, maintes fois exprimé par Martine Aubry elle-même, de donner la priorité au travail collectif et de respecter le calendrier fixé par la direction, arrêté par les militants, qui prévoit l’ouverture des candidatures, à partir… du mois de juin : pourquoi évoquer, ce matin, leur configuration éventuelle, alors que le candidat le mieux placé, Dominique Strauss-Kahn, se tient à l’écart de nos joutes internes et est retenu par une tâche très importante ? J’ajoute – c’est mon point de vue personnel, mais je sais qu’il est largement partagé – que l’expression « une candidature commune » me semble impropre. Les trois personnalités évoquées ont toutes une stature, une légitimité à se lancer, elles ne sont pas identiques, et leur position politique ne l’est pas non plus : une seule des trois peut s’imposer de façon « naturelle », les deux autres auront, chacun le sait, de sérieux challengers. Je plaide donc pour la sagesse : travaillons à renforcer la gauche, à être une opposition plus forte face à une droite combative, à élaborer des propositions plus crédibles, à préparer – pour le coup ensemble – les primaires. Et ne faisons rien qui puisse compromettre le bon déroulement de celles-ci, ou paraître les discréditer.

Scandaleux. Il s’agit cette fois du limogeage, après seulement 7 mois en fonction, du Préfet de Franche-Comté, Nacer Meddah. Ce haut fonctionnaire parfaitement impartial, ouvert, proche du terrain, à la fois loyal avec le gouvernement et à l’écoute des exécutifs locaux, avait su, en peu de temps, convaincre et séduire les élus de tout bord – ou presque. Son remplacement lors du Conseil des ministres d’hier est à mes yeux invraisemblable, et d’une profonde injustice. Une telle sanction, d’une grande dureté puisque ce Préfet se retrouve sans affectation et renvoyé dans son corps d’origine, la Cour des Comptes, ne pourrait être expliquée que par une faute lourde : il n’y en a pas. Elle est en réalité purement politique, et symptomatique d’un pouvoir affaibli et sectaire : en vérité, quelques députés UMP, parmi les plus bornés de la Région, ont « demandé la tête » de Monsieur Meddah au ministre de l’Intérieur, qui devait par ailleurs « recaser » l’ancien directeur de cabinet d’Eric Besson. Il y a là, d’ailleurs, une ultime ironie de l’histoire : un Préfet issu de la diversité – même s’il est d’abord un républicain et déteste s’en réclamer – est remplacé par le principal collaborateur de l’ex-ministre de l’immigration et de l’identité nationale. Cela se passe ainsi dans ce qui fut l’Etat et qui devient chaque jour davantage la sarkozie. Je veux dire à Nacer Meddah toute ma sympathie. Je suis indigné, et en colère. L’alternance sera – aussi – le retour à un Etat et à une République dignes de ces beaux noms.

Photo: CC par Ma Gali

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9 commentaires

  • Hadrien dit :

    TROIS MOTS : FILLON, STRAUSS-KAHN, même COMBAT !

    POLITIQUE BUDGETAIRE

    FILLON: LE DEFICIT INTERDIT PAR LA CONSTITUTION
    « la rigueur budgétaire pour réduire nos déficits, c’est là l’équilibre de notre politique économique ». Il n’y aura « plus de dépenses publiques supplémentaires pour relancer la croissance ».
    Le premier ministre a réaffirmé qu’il entendait « inscrire dans notre Constitution des principes garantissant la maîtrise des finances publiques », et qu’il saisirait prochainement « les groupes politiques d’un document d’orientation afin que nous voyions ensemble si un consensus peut être atteint sur cette question ».

    DSK: UNE AUTORITE BUDGETAIRE EUROPEENNE…
    Et DSK de proposer » la création d’une autorité budgétaire centralisée, aussi indépendante politiquement que la Banque centrale européenne (BCE). L’autorité fixerait les orientations budgétaires de chaque pays membre et allouerait les ressources provenant du budget central pour mieux atteindre le double objectif de stabilité et de croissance. »
    [Pourtant, avec la BCE, on est déjà gâtés: verouillée par son « indépendance », elle maintien un euro fort anti-keynesien pour notre croissance, mais tellement agréable aux rentiers et aux banquiers!]
    ET PLUS DE POUVOIRS A LA COMMISSION EUROPEENNE
    « Quand l’ordre du jour est laissé aux Etats- nations [membres de l’UE], les choses traînent. Pensez aux réformes des marchés du travail et des services, notamment à travers l’agenda de Lisbonne. (…) » a-t-il déclaré ce vendredi.
    [C’est vrai que les Etats-nations ont encore trop de pouvoir: ils peuvent encore organiser des referendums…il faut le leur interdire!]

    TRAVAIL

    FILLON DENONCE «ces mirages désatreux que sont le partage du travail, la retraite le plus tôt possible, …
    Cesser d’avancer, ce serait oublier ce que nous avons fait et ce qu’il nous reste à faire: notre marche n’est pas finie… »

    DSK INCRIMINE: « Les citoyens [qui] ne sont pas à leur plein potentiel… » j
    [Conclusion: à bas les trente cinq heures et la retraite à soixante ans, dont il récuse ainsi le parrainage qu’il abandonne à Martine Aubry]

    EMPLOI ET CONCURRENCE

    FILLON: « Il faut assimiler les étrangers qui rejoignent notre communauté nationale. »
    DSK : « une initiative pour un marché du travail unique au niveau européen »
    [pour plus de concurrence entre l’ouvrier roumain et le demandeur d’emploi français, par exemple!].
    « Cela fait sens de miser sur l’immigration… Aussi intéressant cela puisse paraître d’un point de vue politique de court terme, l’Europe ne peut pas résoudre ses problèmes en verrouillant ses portes »
    [Là, on étend le nivellement par le bas en appelant la concurrence du monde entier. Logique: la mondialisation, c’est délocaliser quand on peut, sinon c’est aussi importer les bas salaires à domicile!]

    Comme on le constate, l’avantage aux points du plus libéral va même…à DSK.

  • Vens dit :

    Subtil, comme d’hab, commentaire sur François Fillon à l’Assemblée.
    Et puis Pierre Moscovici s’emmêle, et nous du PS avec lui, dans le gloubi-boulga des primaires : comment et où arrêter la concertation des responsables, calendrier, collège électoral, fric, bureaux de vote, fraude, organisateur-candidat, etc, etc ? Décidemment cette potion magique n’a pas fini de nous empoisonner.

  • jpb dit :

    « A la gauche, maintenant de préparer la politique nouvelle, capable à la fois de transformer la société et de faire face à la situation économique et financière du pays, que la majorité des Français attend »

    Belle incantation perpétuelle. A partir de quel idéal, pour arriver à quelle vision, et définir quelles propositions ? Facile pourtant d’y répondre.

    « travaillons à renforcer la gauche, à être une opposition plus forte face à une droite combative, à élaborer des propositions plus crédibles »

    Si tu commençais par proposer et défendre le principe du salaire citoyen, crédible serait un adjectif qui pourrait te convenir.

    « un Etat et à une République dignes de ces beaux noms »

    c’est beau comme l’antique.

  • krimo dit :

    Je réitère moi-même mon point de vue, en réponse à Hadrien ci -dessous, 25.11.10 à 19:23 :

    Les réponses évidentes figurent dans le « Manifeste-d’économistes-atterrés »:

    « L’Union européenne est prise dans un piège institutionnel. Les déficits publics ont explosé à cause de la crise financière. Mais pour les financer, les Etats se sont contraints à emprunter chèrement auprès d’institutions financières privées, qui obtiennent, elles, des liquidités à bas prix de la Banque centrale européenne (BCE). Les marchés ont donc la clé du financement des Etats.

    Dans ce cadre, l’absence de garantie des dettes publiques par la BCE comme le manque de solidarité européen permettent le développement de la spéculation, d’autant que les agences de notation jouent à accentuer la défiance…

    La construction européenne elle-même est menacée. L’économie devrait y être au service de la construction d’un continent démocratique, pacifié et uni. Au lieu de cela, une forme de dictature des marchés s’impose partout.

    Qu’on l’interprète comme le désir de « rassurer les marchés » de la part de gouvernants effrayés, ou bien comme un prétexte pour imposer des choix idéologiques, la soumission sans débat à cette dictature n’est pas acceptable. Un véritable débat démocratique sur les choix de politique économique doit donc être ouvert en France et en Europe…

    La crise a mis à nu la fragilité des évidences répétées à satiété par les décideurs et leurs conseillers. Il faut interroger ces fausses évidences, mal fondées scientifiquement. Les économistes doivent donc assumer leurs responsabilités… »

    http://economistes-atterres.blogspot.com/

  • Narno dit :

    Parce qu’à quoi serviraient des primaires où il y aura un seul candidat archi-favori et que des outsiders (imaginons).

    Où est la primaire ? Où est la consultation du peuple si tu as choisi préalablement pour lui ?

    J’aurais des mots plus dur que Mosco pour cette tambouille qui n’est pas sans rappeler la dissolution chirac ou le référundum européen où le choix était pré-établi et déjà annoncé par la mediacratie.
    Car si DSK est candidat il faudra s’attendre à un déferlement médiatique sur le succès annoncé de sa candidature et du peu de profondeur de ses « adversaires » des primaires.

    Elle commence bien la rénovation de la démocratie en France…

  • Hadrien dit :

    Pierre Moscovici n’a pas l’air de lire les commentaires sur son blog:
    Une conclusion est de plus en plus claire, on est piégés par l’Euro (Delors/Jospin), le FMI (Strauss-Kahn), et l’OMC (Pascal Lamy). Ainsi peut-on lire sur Marianne2.fr :

    « Dans son discours de politique générale, François Fillon nous a appelés à une rigueur à l’allemande. C’est-à-dire que le même homme qui parlait de souveraineté (avec Séguin), recommande l’alignement de Paris sur Berlin.

    En face, Dominique Strauss-Kahn, dans la Tribune, propose de donner plus de pouvoir à la Commission européenne au moment précis où l’on constate l’incurie des Traités de Maastricht et d’Amsterdam, comme cela avait été prédit par ses opposants. Le message est limpide :… il faut centraliser à Bruxelles les budgets des nationaux et déposséder les parlements de l’une de leurs dernières prérogatives ! Vive la « Haushaltspolizei » (police budgétaire) qui, elle aussi, siège à Berlin !

    Quant à François Hollande, sur RTL, il s’est contenté de souligner les injustices de la politique de la droite et de prôner l’adoption d’une politique à la Cameron :…L’austérité juste en quelque sorte. En somme, la droite soi-disant raisonnable, « filloniste », lorgne à l’est tandis que son vis-à-vis de gauche regarde, lui, à l’Ouest.

    Il faut refuser la spirale de la récession et menacer l’Allemagne d’une sortie collective de l’euro par les 22 pays qui en souffrent. La France doit, dans cette hypothèse extrême – mais nous en sommes peut-être plus proches que ce que pensent Jean-Michel Aphatie et Alain Duhamel – prendre la tête de cette « révolte logique », comme le suggèrent plusieurs personnalités aussi différentes que Frédéric Lordon, Jacques Sapir, Emmanuel Todd ou même Christian Saint Etienne. La raison n’est prisonnière d’aucun camp politique.

    http://www.marianne2.fr/Fillon-Hollande-DSK-tous-a-cote-de-la-plaque_a200056.html

  • guillaume dit :

    Je ne parviens toujours pas à comprendre ton rejet d’un accord entre Aubry et DSK pour la primaire. Que Royal ait un positionnement différent je te l’accorde. Mais il n’y a pas des kilomètres entre la vision de DSK et celle de MArtine. Ne sera-t-il pas plus difficile d’organiser la ralliement après les primaires si le nombre de candidats n’est pas pléthorique?

    Par ailleurs comment faire le discernement entre l’effacement d’un candidat pour un autre selon:
    -un accord passé entre-eux
    -un abandon de candidature par crainte de réaliser un score faible et n’avoir aucune chance de l’emporter.

    Comment est-il possible qu’Aubry affronte DSK alors qu’ils ont élaboré une stratégie commune pour Reims?

    • jpb dit :

      Ejecter un pervers narcissique ayant manipulé le PS en 2007 ? C’est clairement Reims.

      Tant que DSK est au FMI, Martine est dans son ombre, et Ségolène est carbonisée.

      • Marie dit :

        Quel vocabulaire dénué de toute fraternité ? votre avis sur SR n’engage que vous ! et un rappel les sondages ne sont pas des votes …

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