Pour une sécurité juste

Particulièrement pris ces derniers jours, très chargés avant la coupure des fêtes, je n’ai eu que peu de temps pour commenter l’actualité judiciaire du week-end dernier. Je souhaite ici revenir sur la controverse au sein du gouvernement au sujet de la décision des juges du siège du tribunal correctionnel de Bobigny de condamner à une peine de prison ferme les sept policiers rendus coupables de violences et fausses accusations de tentative d’homicide. Le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux a jugé cette sanction excessive, le garde des sceaux, Michel Mercier l’a soutenue, François Fillon a joué les Ponce-Pilate.

La position du ministre de la justice était fondée, et même élémentaire, face aux assauts verbaux et désormais habituels de Brice Hortefeux. Celui-ci a fait fi de sa charge de ministre garant de l’ordre public, de l’honneur qu’elle représente et de la distance qu’elle impose avec le commentaire de toute décision de justice. Cet épisode n’est malheureusement qu’un exemple supplémentaire du fonctionnement du gouvernement en matière de police et de justice. Essayer de trouver les termes d’un débat rasséréné relève, dans ce contexte, de la gageure. Alors que le jeu du Front national se durcit et élargit son audience, Nicolas Sarkozy, à travers son ministre de l’Intérieur et meilleur ami, choisit de donner dans la surenchère populiste. Triste exemple démocratique que ce gouvernement qui désigne les juges à la vindicte populaire, alimente une logique belliqueuse, méconnait l’indépendance de la justice et dresse la police contre elle, alors même que les deux corps ont en commun la garantie effective des droits et libertés de tous les citoyens.

Evidemment, la réalité est bien plus complexe que ce que les échos médiatiques veulent bien nous donner à voir. Mais s’il est une chose que ces derniers révèlent, c’est le malaise profond qui touche aujourd’hui la police nationale. Remontée contre une gauche à qui elle prêtait, en grande partie à tort, une tendance laxiste ou angélique, celle-ci avait cru trouver en Nicolas Sarkozy un Président qui saurait la défendre et incarner ses valeurs. Elle déchante aujourd’hui. Dans la réalité, les policiers sont, au quotidien, soumis à une pression monstre, sommés de faire sonner la planche à chiffres, à la hausse pour les reconduites à la frontière, à la baisse pour les actes délictueux, quotas d’interpellations et de contraventions. Les faits sont établis : suppressions d’emplois à coups de RGPP, locaux vétustes et sans perspective d’investissements, budget consacré à la formation en perpétuelle régression. Au nom de ce que Jean-Jacques Urvoas a, avec clairvoyance, nommé l’ « efficacité médiatique », la police se trouve contrainte de concentrer sur des dossiers qui produisent des résultats à court terme. Cette situation crée les conditions de graves dérives, ce d’autant que le gouvernement s’enferme dans une logique répressive jusqu’au-boutiste.

Je m’étonne du silence du Ministère de l’intérieur face aux accusations graves – racisme, homophobie, humiliation, falsification de documents…- contenues dans le livre de Sihem Souid

Je veux à ce titre, comme d’autres l’ont fait par ailleurs, apporter mon soutien à la démarche de cette jeune policière, Sihem Souid, qui a apporté un témoignage édifiant de certaines de ces dérives. Je m’étonne du silence du Ministère de l’intérieur face aux accusations graves – racisme, homophobie, humiliation, falsification de documents…- contenues dans son livre. A quoi joue Brice Hortefeux ? Comprenons-nous bien. Il ne s’agit nullement de pointer du doigt l’institution, seulement d’énoncer un principe clair : la dignité et l’autorité qui s’attachent à la fonction de garant de la sécurité publique, des personnes et des biens, est indissociable de comportements irréprochables de la part de ses représentants. C’est une condition indispensable au respect de l’Etat de droit et à un rapport apaisé entre citoyens et policiers.

A mon sens, les dérives d’une police laissée à l’abandon prennent également racine dans la façon dont le chef de l’Etat et ses affidés ont foulé au pied l’esthétique du pouvoir, ont ignoré la dignité qui s’attache à leur fonction.

Pour que la police puisse, avec raison, être fière de son uniforme, prévenir et réprimer les agissements fautifs, il faut bien sûr que ses moyens soient renforcés. Cela implique des effectifs plus importants, mais également mieux formés. Amenés à travailler quotidiennement avec les magistrats, il n’est pas normal que les policiers soient si peu au fait des grands principes et de la pédagogie qui sous-tend les procédures pénales, notamment en ce qui concerne la justice des mineurs. Mais le champ symbolique ne doit pas être éludé. A mon sens, les dérives d’une police laissée à l’abandon prennent également racine dans la façon dont le chef de l’Etat et ses affidés ont foulé au pied l’esthétique du pouvoir, ont ignoré la dignité qui s’attache à leur fonction. Il faut la retrouver, mettre en valeur ceux qui, nombreux dans les rangs de nos fonctionnaires, l’incarnent quotidiennement. Ce sera, à n’en pas douter, un des enjeux importants du grand débat de 2012. La gauche peut, j’en suis convaincu, l’affronter sans complexe.

Photo: CC par rafaelmarquez

24 réflexions au sujet de « Pour une sécurité juste »

  1. Quelqu’un a dit, je ne sais plus qui, qu’il fallait apporter aux juges un peu de culture policière et aux policiers un peu de culture juridique ou judiciaire pour qu’ils se comprennent mieux.

    Les termes des reproches faits aux juges par certains syndicats de policiers ne sont pas « laxisme » mais « culture de l’excuse ». Le divorce est donc très profond, puisque la « culture de l’excuse » est une partie constituante parfaitement légitime de la culture juridique ou judiciaire : la recherche d’une peine proportionnée et individualisée passe forcément par la recherche et l’appréciation de l’existence ou non de circonstances atténuantes, qu’on appelait autrefois « excuse ». Voir ce terme dans le dictionnaire de droit criminel : http://ledroitcriminel.free.fr/dictionnaire/lettre_e/lettre_e_excuse.htm

    Quelquepart même si Hortefeux est blâmable de ne pas avoir eu la même fermeté de ton que notre hyper-premier-ministre à l’égard des policiers fautifs, il n’a pas tort de placer le débat sur le thème de la proportionnalité. Il rejoint en cela les avocats de Jean-Paul Huchon qui ont fait une requête sur ce thème au Conseil d’Etat et au conseil constitutionnel. Si tout le monde est d’accord sur la proportionnalité, alors on pourra abroger les peines planchers qui sont non-proportionnelles.

    Sinon en hors sujet, je voudrais signaler que le député socialiste Gérard Bapt est quelqu’un de formidable avec ce qu’il fait pour le médiator : de quoi restaurer la confiance des Français avec la classe politique et l’idée qu’avoir des députés, une démocratie, ce n’est pas facultatif, mais bien indispensable.

  2. Ping : Revue de presse de fin d'année | PS à SOA

  3. C’est cette policière la vraie héroïne! cela rassure qu’il existe des fonctionnaires qui ont encore des convictions et des valeurs et qui se battent pour les sauvegarder. Bon courage et merci à elle !

  4. Ping : Les tweets qui mentionnent Pour une sécurité juste | Pierre Moscovici -- Topsy.com

  5. Monsieur Moscovici, je suis très heureux de lire cette article, cette jeune policière mérite votre soutien, et votre article est courageux et responsable. Merci.

    • Là, on sent tout de suite le théoricien, « celui qui n’a pas peur d’aller jusqu’au bout de sa pensée » !
      Si, avec un satisfecit pareil, notre Pierrot ne passe pas de bonnes fêtes de Noël, c’est à ne plus rien y comprendre !

  6. En rappel du précédent billet, trop vite disparu de l’affiche:

    Ça sent le roussi pour Sarkozy. Mais dans le style « homme de recours, qu’on adore comme roue de secours », la droite a trouvé mieux que DSK pour 2012 :

    « Nicolas Hulot, personnalité politique préférée des Français, avec 82 % d’opinions positives, a avoué, hier, « réfléchir » à une candidature. »
    Sujet de l’émission C dans l’air, aujourd’hui sur France 2 !
    Aprés la « charte écologique », on aura sans doute droit à la « charte financière ». Et la vertu sauvera le monde…comme dirait Frédéric Lordon
    http://www.homme-moderne.org/raisonsdagir-editions/catalog/lordon/vertu.html

    Ainsi, la droite aura tous ses fers au feu:
    – DSK le libéral chez les socialistes
    – Hulot le Chiraquien chez les écolos
    Si un Front de Gauche a mérité son nom, ce sera bien cette fois-ci !

    • le front de gauche meluchien ayant refuse le bank run de cantona nous en concluons
      avec le raisonnement d adrien que la droite a un 3eme fer au feu : la goche de goche.

      La rhetorique facile manque souvent de sens…

      • Un raisonnement n’étant pas une rhétorique (art oratoire),
        « La rhétorique facile manque souvent de sens »…,surtout quand elle se réclame de Blum (comme ci-contre). A preuve:
        « Quand nous exerçons ou partageons le pouvoir dans le cadre de la société capitaliste, nous le faisons de bonne foi… Nous sommes des gérants honnêtes, loyaux. »
        Oeuvre de Léon Blum (Albin Michel) p.283
        C’est sans doute ça, « aller jusqu’au bout de sa pensée »!

        Quant à Cantona, un peu de cervelle lui aurait inspiré le seul mot d’ordre efficace: « transférez définitivement vos comptes des banques commerciales (toutes privatisées depuis DSK) sur la Banque postale, dernière banque publique où l’on peut encore ouvrir un compte.
        Un homme politique l’a osé: Dupont Aignan ! Comme à la Libération, la vraie gauche retrouve les gaullistes… Le marais UMPS, lui, « gère la société capitaliste »!
        http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10/24/grace-a-son-statut-public-la-banque-postale-attire-de-nombreux-clients-en-mal-de-securite_1110701_1101386.html

        • Je repondais bien a un commentaire rethorique et no
          n a un raisonnement de ta part.
          Pour cantona son but declare etait bien de faire sauter le systeme bacaire avec un bank run et pas de mettre les economies de mamie au chaud.

          Ceci dit meme si un bank run peut faire sauter un bank je ne suis pas sur que cela ferait ecrouler le systeme qui pourrit tout car ce drenier n est branche a l economie reelle que lorsqu il faut pomper de la richesse tangible. Je serais curieux de connaitre la reponse.

          Toujours est il qu a l arrivee, entre le rejet justifie du liberalismr fou, le rejet d une finance regulee comme le propose dsk au fmi et le rejet de la revolution version cantona, on se demande bien ce que proposent meluche et cie.

          • Terminer par « on se demande bien ce que proposent meluche et cie », alors que vous l’avez sous les yeux au commentaire suivant (Comment gouverner face aux banques)…
            c’est répondre avant d’être au courant !

            En revanche, la finance régulée façon DSK, je la rejette en connaissance de cause dans le commentaire immédiatement en dessous (les 7 péchés capitaux de DSK), notamment:
            – la privatisation totale…pour chercher ensuite à la réguler, c’est se moquer du monde.
            – le carcan insensé de l’euro…où la BCE est la seule banque centrale ne pouvant prêter à l’Etat, laissant le « libéralisme fou » en décider à son bénéfice, c’est encore plus cynique !
            – les fonds de pension chers au MEDEF…lorsque la crise nous montre l’usage qui en est fait, ainsi que les retraités britanniques et américains qui se sont retrouvés spoliés, c’est également génial !

            Il faut croire que je n’ai pas été assez explicite… Sans doute un peu trop court !

          • Sur la forme, persistance de l’erreur:
            « Je repondais bien a un commentaire rethorique et non a un raisonnement de ta part »

            La rhétorique (art oratoire) ne concerne pas l’écrit !
            Mon commentaire (écrit) ne saurait donc être une rhétorique (art oratoire).

  7. Rappel à comparer avec l’antécédant :
    Un programme de Gauche, « COMMENT GOUVERNER FACE AUX BANQUES »

    La crise récemment infligée aux pays européens par les spéculateurs est édifiante quant au pouvoir de nuisance de la finance dérégulée, au sein même de la zone euro qui était censée protéger ses membres contre les crises financières récurrentes. Alors que les politiques néolibérales (déréglementation financière, austérité salariale) sont directement responsables de la crise mondiale et du gonflement des déficits publics, les gouvernements néolibéraux tirent prétexte de ces derniers pour lancer une nouvelle offensive contre l’État social, pour imposer une cure d’austérité qui nourrira la récession et les déficits au lieu de les résorber.

    Les sacrifices inouïs imposés au peuple grec et les plans d’austérité annoncés pour tous les européens révèlent tragiquement comment l’Union européenne (assistée par le FMI), instrumentalise la pression des marchés financiers pour forcer les peuples récalcitrants à rentrer dans un même moule néolibéral.

    Face à cette détermination des gouvernements néolibéraux et face au pouvoir illégitime des opérateurs financiers, la gauche de transformation écologique et sociale doit prendre la mesure du nouveau « mur de l’argent » qui menace de paralyser l’action d’un futur gouvernement de gauche. Elle doit surtout élaborer une réponse politique crédible à ce défi, un plan d’action qui garantisse à la fois les marges de manoeuvres nécessaires à la mise en oeuvre du programme politique issu des urnes, et l’immunité durable de la société contre les crises financières récurrentes.

    Nous présentons ci-après le diagnostic (1), les principes (2) qui inspirent les propositions soumises au débat, la réforme de la finance à moyen terme (3) et les réformes à court terme (4) qui sont nécessaires pour garantir les marges de manoeuvres d’un gouvernement déterminé à s’affranchir en pratique de la tutelle de la finance. (NB. Ce document propose une réponse à ce défi spécifique ; il ne comprend donc qu’une partie des propositions du Parti de gauche en matière de politique économique et de traitement de la crise).

    1. Le diagnostic

    La crise n’est pas le résultat d’une quelconque fatalité naturelle ou de l’immoralité singulière de tel ou tel acteur. Elle est la crise d’un système capitaliste financiarisé et mondial institué par des normes juridiques et des politiques publiques, elles-mêmes décidées par des gouvernements élus. Il s’agit donc ici d’identifier ce que cette politique rétrograde fait et détruit, pour mieux préciser ce qu’une autre politique devra défaire et ce qu’elle devra reconstruire.

    1.1. La crise est d’abord une crise du capitalisme et de la dette privée

    La crise grecque n’est qu’un avatar de la crise globale du capitalisme. Celle-ci puise sa source profonde dans le régime de croissance inégale et insoutenable imposée par les politiques néolibérales depuis trente ans, dans l’instabilité financière engendrée par la rupture des accords de Bretton-Woods, dans la déréglementation de la finance, qui a donné les pleins pouvoirs aux gestionnaires du capital et promus les jeux spéculatifs les plus fous, dans le libre-échange, qui a mis en compétition mondiale les travailleurs et territoires en sorte de laminer toute résistance aux exigences du capital.

    En surexploitant le travail, en comprimant les salaires et le financement des biens publics, ce modèle réprimait en fait les bases de sa propre croissance pourtant nécessaire pour dégager les profits exorbitants exigés par le capital. Pour surmonter cette contradiction, les innovations financières ont permis d’entretenir une croissance artificielle par le surendettement des ménages et par le financement à crédit de la spéculation boursière et immobilière. Le monde subit aujourd’hui les conséquences de l’inéluctable écroulement d’une montagne de dettes privées qui n’étaient gagées sur aucune progression de la richesse réelle. L’éclatement des bulles spéculatives engendre la crise de confiance, la crise du crédit et finalement la crise de l’économie réelle, la récession, le chômage et l’assèchement des ressources publiques.

    1.2. Les gouvernements néolibéraux déclenchent une crise de la dette publique

    Pour surmonter la crise de la dette privée que leurs politiques ont provoqué, les gouvernements néolibéraux décide d’en faire payer le prix, non aux spéculateurs, aux banques, aux fauteurs de crise, mais aux salariés. Tandis que les déficits publics explosent spontanément en raison de la récession provoquée par la crise financière, ces gouvernements transfèrent la charge des dettes pourries aux États : ils transforment délibérément un surendettement privé en surendettement public ! Les spéculateurs, toujours parfaitement libres de jouer à leur guise, et dument avertis que le risque de défaut ne pèse plus sur la finance privée, mais sur la finance publique, s’en vont désormais spéculer contre les bons du Trésor. À peine sauvées par l’argent public, des grandes banques se précipitent pour spéculer contre la dette publique ! En commençant par les petits États les plus fragiles.

    1.3. La Grèce victime des spéculateurs, de son gouvernement social-démocrate et de ses
    « partenaires » européens

    Les finances publiques grecques ont certes été longtemps dégradées par les gouvernements précédents, par l’évasion et la fraude fiscale. Mais la situation financière de la Grèce n’est pas en soi plus préoccupante que celle du Royaume-Uni, de l’Espagne, de l’Italie, etc. Peut-être est-elle même, à terme, moins inquiétante que celle des États-Unis, pays sans épargne, totalement dépendant de bailleurs de fonds étrangers, et assis sur la plus colossale montagne de dettes douteuses. La Grèce et, à sa suite, l’ensemble de la zone euro, ont d’abord été la cible d’un mouvement spéculatif auto-réalisateur et sans risques pour les spéculateurs. Ce mouvement remplit deux fonctions. Primo, il permet aux banques de se gaver en creusant un gouffre entre le coût de leur refinancement et les taux payés sur les titres publics. Secundo, il piège les pays cibles dans une spirale d’endettement toujours plus cher, qui peut les amener très vite au bord de la cessation de paiement, c’est-à-dire en état de se soumettre aux exigences du FMI et de l’Union européenne.

    Plus que les spéculateurs – qui ne font que ce que la déréglementation et le libre échange en vigueur les autorisent et les engagent à faire – ce sont les gouvernements et les traités de l’Union qui portent ici la plus lourde responsabilité. La crise grecque n’existerait pas si l’Union avait institué la garantie solidaire des dettes publiques de ses membres et si elle avait contrôlé les mouvements de capitaux spéculatifs à ses frontières. Une fois de plus, les institutions qui interviennent pour « régler » la crise, ne cherchent pas un instant à sanctionner les fauteurs de crise et à éviter la reproduction du même scénario ; elles imposent une rigueur budgétaire cruelle et insensée qui engendre une récession de l’économie grecque, aggravant ainsi la crise au lieu de la combattre ; elles sanctionnent le peuple victime des spéculateurs et encouragent donc ces derniers à lancer de nouvelles attaques contre d’autres États. Cette crise révèle ainsi, de la façon la plus tragique, le nouvel objet de l’Union européenne, qui se fait désormais assister par le FMI pour « réformer » sous la contrainte un des ses propres Etats-membres.

    Elle met enfin en lumière la responsabilité du gouvernement social-démocrate de Papandréou qui a choisi d’obéir aux injonctions des néo-libéraux plutôt que d’assumer une confrontation avec les banques et la finance dérégulée. En se montrant prêt à renoncer à ses engagements de campagne pour s’en prendre au contraire à son propre peuple, le premier ministre grec, président de l’Internationale Socialiste, a attisé l’appétit de la finance et rehaussé le niveau des exigences allemandes. Ce revirement est d’autant plus lamentable que Papandréou avait annoncé dans sa campagne qu’il exigerait un report du calendrier de résorption du déficit budgétaire présenté à l’UE, afin de pouvoir mener une politique de relance, et qu’il avait promis de faire payer les grandes fortunes du pays (armateurs, Eglise grecque qui est exemptée de tout impôt).

    1.4. L’Union européenne instrumentalise la tutelle des marchés financiers

    Du milieu des années 1980 au début des années 2000, les États participant aux Système monétaire européen ont été soumis à la pression des spéculateurs pour aligner leurs politiques macroéconomiques sur celles de l’Allemagne. En éliminant les taux de change intra-européens, la monnaie unique était censée libérer les États de cette tutelle de fait exercée via le marché des changes. Mais, sous la pression des néolibéraux et plus particulièrement celle de l’Allemagne, les gouvernements de la zone euro ont été placés sous la tutelle potentielle du marché obligataire international par une série de dispositions : restrictions au financement monétaire de la dette publique, interdiction du sauvetage des États rencontrant des difficultés financières, libre circulation des capitaux entre l’UE et le reste du monde. De potentielle, la tutelle est devenue réelle en 2008-2009.

    Dans ce nouveau cadre, si un État s’écarte trop du modèle allemand de rigueur salariale et budgétaire, le marché obligataire international est chargé de le sanctionner en dégradant ses conditions de financement. Cette tutelle internationale complète la pression de la libre concurrence interne (sans harmonisation fiscale et sociale) pour forcer les peuples récalcitrants à s’aligner sur le modèle du moins disant social, du moins disant fiscal et du plus asservi aux exigences du capital.

    Cette politique est clairement à l’oeuvre dans la conception du plan de sauvegarde de la zone euro élaboré au sommet de Bruxelles le 9 mai dernier. Au lieu de mettre un terme à la liberté d’action des spéculateurs et de restaurer l’indépendance des finances publiques à l’égard du marché mondial des capitaux, ce plan n’a cherché qu’à rassurer temporairement les marchés contre le risque de défaut d’un État. Une fois encore, les États membres (avec le concours éventuel de la BCE) annoncent qu’ils interviendront toujours pour éviter à des opérateurs privés de subir la moindre perte, au risque évident de dégrader plus encore les finances publiques. Ce choix politique délibéré des gouvernements, maquillé en fatalité économique, sert à justifier l’annonce concomitante d’une cure d’austérité budgétaire générale.

    L’imposition générale de politiques de rigueur en temps de crise n’a évidement aucun fondement économique et ne peut avoir que des effets catastrophiques sur l’emploi et l’activité en Europe. Mais les gouvernements européens s’engagent néanmoins dans un processus de déflation compétitive, où chacun espère obtenir de meilleurs taux d’intérêt que ses concurrents, en « rassurant » les marchés financiers sur sa détermination à saigner son propre pays ! C’est une absurdité que même les marchés financiers ne tarderont pas à sanctionner, car elle conduit à l’effondrement de l’activité et des finances publiques dans toute l’Union européenne. Le fait que cette évidence économique n’affecte en rien l’orientation des politiques, est édifiant quant à l’obstination de la droite et des sociaux-libéraux à imposer leur modèle du moins-disant social et du moins-disant fiscal, quel qu’en soit le prix pour les travailleurs et pour la société.

    1.5. Un défi pour la gauche de transformation sociale

    La leçon politique majeure de la crise en cours, est qu’il ne suffit pas à la gauche de disposer du meilleur projet possible pour abolir la grande régression néolibérale et reprendre le chemin d’un véritable progrès humain (écologique, social et démocratique). À moyen terme, un gouvernement de transformation sociale devra oeuvrer à la réforme radicale de la finance pour remettre celle-ci sous le contrôle des pouvoirs publics et au service de l’intérêt général. En outre, dès son arrivée au pouvoir, ce gouvernement devra mettre le pays à l’abri des méfaits de la spéculation et de toute tutelle des marchés financiers, garantir son autonomie financière, parer aux tentatives de déstabilisation extérieures et résoudre le dilemme posé par l’appartenance à une Union européenne où tout ce qui précède est interdit par les traités et rejeté par la majorité des gouvernements.

    2. Les principes

    2.1. Les peuples, par la voie du suffrage universel et de leurs représentants élus, sont seuls souverains pour déterminer les modalités de leur système social (protection sociale, droit du travail, services publics, fiscalité et redistribution) et pour décider la part de leur souveraineté qu’ils souhaitent exercer dans le cadre d’une instance inter ou supra nationale. C’est la dissolution de cette souveraineté qui nourrit le nationalisme et la guerre. C’est le respect mutuel et la coopération des peuples souverains qui fonde l’internationalisme dans lequel le Parti de gauche inscrit son projet.
    2.2. La ratification parlementaire du Traité de Lisbonne (copie conforme du traité constitutionnel européen) constitue un déni de démocratie, un contournement grossier de la volonté populaire clairement exprimée par le référendum du 29 mai 2005. Un gouvernement issu d’une nouvelle majorité de gauche sera donc fondé à suspendre l’application de toute disposition dudit traité qui aurait pour effet d’empêcher la mise en oeuvre ou le financement de son programme.
    Appliquant un principe de non régression, il s’opposera à toute décision européenne qui induit un recul par rapport au droit français, notamment en matière de droits sociaux et de services publics. Il le fera dans un nouveau cadre légal institué par une révision de la constitution et en s’appuyant autant que de besoin sur le suffrage universel, y compris en sollicitant, si nécessaire, l’appui du peuple français par référendum. Il ne s’agit pas d’engager un mouvement de retrait de l’Union. Il s’agit d’ouvrir la voie à la nécessaire refondation du projet européen sur la coopération solidaire des peuples, sur la démocratie effective, sur un projet commun de progrès écologique et social doté des moyens financiers adéquats.
    2.3. Le financement de l’action et des biens publics a un caractère impératif. Qu’il procède de prélèvements fiscaux et sociaux ou d’emprunts, il ne peut dépendre du bon vouloir ou de conditions fixées par quiconque hormis les autorités mandatées à cet effet par le suffrage universel.
    2.4. Les déficits publics et la dette publique ne peuvent servir à éviter de prélever les ressources fiscales et sociales nécessaires au financement des biens publics et à en reporter la charge sur les générations futures. Ils servent à répartir rationnellement dans le temps la charge des investissements publics et celle des dépenses engagées pour combattre les chocs conjoncturels affectant l’économie. Ce principe (notamment) devrait inspirer un « pacte de solidarité et de responsabilité financière » au niveau de l’Union européenne.
    2.5. En situation de crise financière, l’État n’intervient que pour protéger l’intérêt général et les biens publics. Il ne protège pas les spéculateurs et les établissements financiers contre la perte de leurs capitaux et de leur patrimoine. Il protège en revanche la société et l’économie nationale contre les dégâts collatéraux que pourrait engendrer la défaillance des opérateurs financiers.
    2.6. Le financement adéquat et sécurisé de l’économie constitue un bien public dont la production relève d’institutions financières publiques et d’établissements privés soumis à une régulation publique adéquate.
    2.7. Le système financier a pour seule fonction d’assurer un financement adéquat et sécurisé de la production et des échanges des biens et des services non-financiers. Il ne doit pas constituer un centre de profits en soi, indépendant du financement de l’économie réelle.
    2.8. Quand la compétition internationale entrave l’application des principes susmentionnés, c’est l’étendue et l’intensité de la compétition qui doivent être reconsidérées en conséquence.
    2.9. Le système financier international doit être repensé en sorte de faciliter la mise en oeuvre des principes susmentionnés et promouvoir de nouvelles règles de formation des taux de change et des taux d’intérêt. Dans l’attente de cette refonte à l’échelle internationale, les principes ci-dessus devraient être mis en oeuvre au niveau de l’Union européenne ou au niveau des partenaires européens qui y sont disposés, ou encore, à défaut, au plan national.

    3. La réforme de la finance publique et privée à moyen terme
    NB. Cette section ne recense pas toutes nos propositions en matière économique et financière, mais seulement les propositions pertinentes pour l’objet de ce forum. D’autres travaux spécifiques seront amenés à détailler plus avant nos propositions concernant notamment la politique monétaire, le commerce international et l’avenir de l’union monétaire européenne.

    3.1. Finances publiques

    311. En l’absence de déficit conjoncturel, les ressources fiscales et sociales d’un exercice budgétaire sont votées en sorte d’assurer l’essentiel des dépenses courantes des administrations publiques et l’amortissement de la dette.
    312. La dette publique finance les dépenses d’investissement public (services publics et infrastructures), le déficit conjoncturel et, le cas échéant, certaines dépenses courantes nouvelles présentant le caractère d’un investissement (par exemple une augmentation des emplois publics nécessaires à l’efficacité d’un service public).
    313. Les obligations publiques sont émises auprès des agents résidents du pays émetteur ou de l’Union européenne et ne sont négociables qu’entre ces mêmes agents.
    314. La BCE et les banques centrales nationales peuvent souscrire directement aux émissions de dette publique, au taux de base de la BCE et dans la limite compatible avec une inflation modérée.
    315. Outre les concours directs susvisés, la BCE prend les titres de la dette publique en pension ou en achat ferme sur l’open market, à des conditions au moins aussi favorables que les titres privés.
    316. Pacte européen de solidarité et de responsabilité financière. La dette publique des États membres est solidairement garantie par l’Union européenne. En contrepartie, les États s’engagent à user de l’endettement public conformément aux dispositions de la proposition 312 et des principes 2.4 et 2.5.
    317. L’Union européenne doit disposer d’un budget en forte progression afin d’oeuvrer notamment à la convergence économique et sociale de ses membres par le haut, et de disposer de marges d’interventions pour corriger les effets de chocs conjoncturels asymétriques.

    3.2. Banques et opérateurs financiers

    322. Spécialisation et séparation des banques de dépôts et des banques d’affaires et d’investissement ; les premières ont pour seules fonctions de collecter les dépôts, distribuer des crédits et gérer les moyens de paiements.
    323. Constitution d’un secteur public bancaire, avec, notamment un pôle dédié au financement des biens publics.
    324. Nouvelles procédures pour traiter les défaillances des établissements financiers en conformité avec le principe 2.5., incluant, entre autres, la nationalisation sans indemnisation des établissements défaillants, la faillite organisée et sécurisée (faillite des opérateurs, reprise des dépôts éventuels et crédits socialement utiles par le secteur public bancaire, sécurisation du crédit interbancaire et des crédits aux entreprises non financières, etc.).
    325. Saisie partielle ou totale du capital des institutions financières qui portent atteinte à la sécurité du système financier ou agissent délibérément contre l’État en contrevenant à la réglementation.
    326. Soumission de tous les opérateurs financiers à une réglementation publique stricte afin de prévenir les logiques spéculatives.
    327. Plafonnement public des tarifs bancaires et réduction du taux de l’usure.

    3.3. Instruments financiers

    331. Agrément public obligatoire pour tous les produits financiers anciens et nouveaux.
    332. Limitation stricte de la titrisation (aux seuls cas où elle présente une utilité économique ou sociale effective) et interdiction de toute titrisation « en chaîne ».
    333. Interdiction des ventes à découvert et des produits dérivés dont le sous-jacent ne participe pas au financement de l’économie réelle – en lien avec une réforme du système financier international qui stabilise les taux de change.
    334. Stricte limitation de l’effet se levier sur l’achat d’instruments financiers.
    335. Interdiction des crédits rechargeables et remplacement obligatoire des crédits en cours par un prêt à taux fixe plafonné.
    336. Interdiction des hypothèques en garantie des crédits à la consommation.
    337. Réglementation du crédit au logement (taux fixe et marge fixe sur taux de base de la BCE) et, plus généralement, politique sélective du crédit visant à faciliter le financement d’activités d’intérêt public : logement, énergies renouvelables, reconversion vers agriculture durable, associations, coopératives, etc.

    3.4. Marchés financiers

    341. Création d’une agence publique européenne de notation.
    342. Interdiction des marchés de gré à gré et réintégration de leurs opérations sur des marchés organisés et réglementés.
    343. Agrément public des opérateurs intervenants sur les marchés de produits dérivés.
    344. Suppression de la cotation en continu et restauration du fixing quotidien sur les bourses françaises.
    345. Contrôle public et taxation des mouvements de capitaux entre l’Union européenne et le reste du monde.
    346. Interdiction des transactions entre les opérateurs européens et les places financières off shore, et prohibition des paradis fiscaux au sein de l’Union européenne.
    347. Création d’une Agence européenne de sécurité financière chargée de contrôler le respect des réglementations et les mouvements de capitaux entre l’Union et le reste du monde.
    348. Si la renégociation nécessaire des traités s’avère impossible à 27 pays, nous proposerons de constituer avec les États membres qui le souhaitent un « Espace financier régulé et solidaire » (ESFIRÉSO) dans lequel s’appliqueraient (notamment) les mesures ci-dessus.

    4. Réformes et mesures à court terme
    NB. Cette section ne décrit pas l’ensemble des mesures que nous sommes susceptibles de proposer à court terme.Conformément à l’objet de ce travail, nous décrivons seulement des mesures immédiates nécessaires pour garantir les marges de manoeuvres du gouvernement et immuniser son action contre la spéculation financière.

    Le PG conçoit son action à long terme dans le cadre de l’Union européenne et de l’union monétaire européenne, dans la mesure où il s’avèrera possible de refonder celles-ci sur des principes compatibles avec la démocratie et l’intérêt général. Néanmoins, le souci de promouvoir ce nouveau projet européen n’empêchera pas le gouvernement d’adopter des mesures incompatibles avec le droit européen en vigueur, quand celles-ci sont nécessaires pour immuniser l’action publique contre toute tutelle des marchés financiers et toute atteinte à la capacité financière de l’État. Il le fera en informant ses partenaires européens, en accord avec les mandats donnés par le suffrage universel, et en instituant le cadre légal nécessaire. Il persistera dans le même temps à initier toute négociation pour une refondation de l’Union avec les partenaires européens qui y seront disposés. Par ailleurs, il demandera au Parlement de voter en urgence et prendra toutes les mesures immédiatement nécessaires pour garantir ses marges de manoeuvres financières et pour prémunir son action contre
    la spéculation.

    4.1. Restauration des marges de manoeuvres nationales

    411. Le gouvernement français annonce qu’il suspend l’application de certaines directives européennes en raison de l’état d’urgence économique, social et écologique auquel il entend répondre. Il appelle ses partenaires européens à engager la discussion pour sortir l’Union de l’ornière du traité de Lisbonne.
    412. Si les partenaires européens refusent la négociation, et à chaque fois qu’une décision de l’Union a pour effet d’empêcher la mise en oeuvre du programme validé par le vote des Français, le gouvernement invoque le « compromis de Luxembourg » pour toutes les décisions de l’Union susceptibles d’être prises à la majorité et affectant l’intérêt fondamental que constitue, pour la France, le respect du suffrage universel
    413. Révision de la constitution. Abolition des clauses consacrant le primat du droit européen sur le droit national pour imposer des politiques régressives par rapport au droit national.
    414. Le gouvernement refuse tout examen préalable de son budget par la Commission européenne ou toute autre instance européenne.

    4.2. Mesures d’urgence

    421. Déclaration et taxation sélective des sorties de capitaux.
    422. Plancher minimal de détention d’obligations publiques nationales à l’actif de tous les établissements financiers.
    423. Prélèvement exceptionnel sur le patrimoine financier et les plus hauts revenus, pour apurer progressivement la dette publique engendrée par la dépense fiscale et le sauvetage du système financier.
    424 (idem 325). Saisie du capital des institutions financières qui portent atteinte à la sécurité du système financier ou agissent délibérément contre l’État en contrevenant à la réglementation.
    425. Mesures contre la fraude et l’évasion fiscale (relèvement de l’imposition des Français à hauts revenus résidents à l’étranger, saisies et sanctions pénales pour toute transaction avec des paradis fiscaux, etc.)

  8. Rappel
    LES 7 PÉCHÉS CAPITAUX DE DSK

    1/ Le carcan monétaire : sans conditions

    « Dominique Strauss-Kahn convainc Lionel Jospin de jouer à fond la carte de l’euro », Le Monde.

    « Sous conditions ». Voilà la formule que trouvent, sur la monnaie unique, Dominique Strauss-Kahn et Lionel Jospin dans la soirée du 4 septembre 1996. C’est qu’en ces journées où le Parti socialiste concocte son programme, le Mouvement des Citoyens de Jean-Pierre Chevènement et les communistes réclament un nouveau référendum. Les Verts demeurent, à l’époque, opposé à Maastricht. Et même au sein du PS, la majorité soutient Henri Emmanuelli : « Si on veut retrouver la croissance, il faut sortir du carcan monétaire. »
    Devant cette offensive, DSK cherche la parade : le passage à l’euro se fera, mais sous « conditions ». Avec, notamment, l’affirmation d’un « gouvernement européen » face à la future Banque centrale, le rejet d’un euro surévalué par rapport au dollar, et la révision du pacte de stabilité.
    Sitôt promis, sitôt trahi. « Au lendemain des élections législatives de 1997, Dominique Strauss-Kahn convainc Lionel Jospin de jouer à fond la carte de l’euro, et, oubliant les fameuses conditions que posaient auparavant les socialistes à son lancement, de se convertir au très contraignant pacte de stabilité » (Le Monde, 3 novembre 1999). Les ministres européens des finances se disent vite « rassurés », se montrent « confiants » : aucun « séisme » ne secouera l’Europe. La « discipline budgétaire » est acceptée, le traité d’Amsterdam signé (18 juin), et même : « les quinze accélèrent la création de la monnaie unique » (16 septembre).
    DSK n’a guère bataillé. Ou seulement pour que Jean-Claude Trichet succède à Wim Duisenberg à la tête de la BCE : qu’un libéral français succède à un libéral néerlandais, voilà une jolie victoire… Depuis, tout le pouvoir est laissé aux banquiers, « indépendants », hors de contrôle démocratique. Eux se soucient de la seule inflation, qui menace la rente – guère de l’emploi. Et la gauche ne peut que se lamenter, impuissante, contre un « euro surévalué ».
    Le « carcan monétaire » ne s’est pas desserré. Mais renforcé.

    2/ Services publics : « le plus grand privatiseur »

    « Lionel Jospin privatise plus que Alain Juppé » Le Monde.

    « Nous refusons la privatisation des services publics et leur transformation en objet de profits. » La plate-forme de la gauche plurielle n’avait rien de bolchevik, aucune nationalisation n’était prévue : ne pas privatiser, l’engagement, modeste, semblait tenable.
    Aussitôt installé à Bercy, pourtant, DSK reçoit Michel Bon, le PDG de France Télécom – qui plaide pour une « ouverture du capital » de son entreprise. A son tour, le ministre des finances « fait le siège de Matignon », et Lionel Jospin soupire : « Puisqu’il n’y a pas d’autre solution… » Dès sa déclaration de politique générale, le 19 juin 1997, à l’Assemblée, le Premier ministre revient alors sur son engagement de campagne, et prévient que, pour les services publics, « des adaptations seront nécessaires ».
    « Après une concertation sociale approfondie » – il faut cela pour avaler des couleuvres -, « Jospin donne son feu vert, début septembre, à une privatisation partielle. A Bercy, DSK se réjouit » (Le Nouvel économiste, 23/04/99). La « commission des privatisations », mot honni, est rebaptisé « commission des transferts » – et sous la houlette du grand argentier, elle « transfert » beaucoup : France Télécom d’abord, Thomson-CSF, Thomson Multimédia, Air France… DSK est médaille d’or : « le plus grand des privatiseurs », pour Les Echos (3 novembre 1999), tandis que Le Monde dresse ce constat : « Lionel Jospin privatise plus que Alain Juppé » (7 août 1998).
    Privatiser, soit, mais pour quel résultat ?
    Libéré de l’Etat et de ses pesantes contraintes, Michel Bon verse dans la folie des grandeurs : jusqu’alors prospère, France Télécom rachète, en 2000, le britannique Orange pour 50 milliards d’euros, acquiert quelques autres babioles, devient la seconde entreprise la plus endettée du monde, à hauteur de 75 milliards d’euros, et frôle le gouffre dès 2002. Ce fleuron du service public n’évite la ruine que grâce… à l’Etat : bon bougre, il remet 15 milliards au pot. Et son nouveau PDG, Thierry Breton, s’engage sur 15 autres milliards d’ « économies en interne » – sur le personnel, donc. Les suicides à répétition, chez les agents Orange, la pression qu’ils subissent, trouvent leur source ici. Dans un choix politique. Effectué sous un gouvernement de gauche.

    3/ Airbus : en cadeau à Lagardère

    C’est à cet « incompétent » que DSK a remis les clés du trésor.

    « Une excellente nouvelle », voilà comment Dominique Strauss-Kahn, alors ministre des finances et « coordinateur aéronautique en Europe », salue la privatisation de Aérospatiale. Et c’est à Lagardère qu’est confiée l’entreprise – un patron qui fréquentait le Cercle de l’industrie…
    A toutes les étapes du « deal », c’est DSK qui a négocié. Et tout accordé : « Airbus », d’abord, cette mine d’or – à une société, Matra, pourtant étrangère aux avions civils. Une ristourne sur les actions, aussi, évaluée à quatre milliard de francs. Et surtout, les pleins pouvoirs au privé : malgré les 15% qu’il possède encore, l’Etat français se retrouve « interdit de gestion ». Ses intérêts sont représentés par Jean-Luc Lagardère (0,9% du capital), dont les lieutenants (Philippe Camus, Noël Forgeard, Jean-Louis Gergorin, Philippe Delmas, Jean-Paul Gut) occupent les postes-clés. Europe 1, la radio de Lagardère peut exulter : « L’équipe Jospin sort des entreprises du giron de l’Etat à un rythme deux fois supérieur à celui de la droite. Pour ce qui est d’Aerospatiale, il était temps. » (16/02/99).
    Et pourquoi pareille urgence ?
    Par voracité. Durant « cinq années de dividendes », les actionnaires se goinfrent le cours du titre en bourse grimpe de 70 %, un rachat d’actions, à hauteur de 7 milliards d’euros, est programmé. Autre chanson, pour les salariés : à l’automne 2006, la direction décrète la plan Power 8, 10 000 emplois seront supprimés en Europe, délocalisés. L’injustice sociale se double d’un scandale financier : « J’ai le choix de passer pour quelqu’un de malhonnête ou d’incompétent qui ne sait pas ce qui se passe dans ses usines. J’assume cette deuxième version », se défend étrangement Arnaud Lagardère (Le Monde, 15 juin 2006).
    C’est à cet « incompétent », donc, que DSK a remis les clés du trésor – et l’héritier s’est servi à pleines mains. Mais l’ancien ministre n’en paraît pas fâché : au moment de l’affaire, Strauss-Kahn publie une tribune dans Le Monde (également copropriété de Lagardère) sans que ce nom ne soit prononcé. Ni Jean-Luc, ni Arnaud. C’est qu’un pacte les unit – dont le politique récolte aujourd’hui les fruits médiatiques…

    4/ Stock-options : la fiscalité des patrons

    Le Ministre des finances de la gauche plurielle défait ce que la droite a construit

    Sujet sensible. DSK avance donc pas à pas : dès l’automne 1997, « les bons de souscription de parts de créateurs d’entreprise » – stock-options, en français… – bénéficient d’une fiscalité allégée, mais simplement pour « les sociétés de moins de sept ans ». Un an s’écoule, et en 1998, c’est désormais pour « les sociétés de moins de quinze ans. » En janvier 1999, Dominique Strauss-Kahn croit désormais l’heure venue : toutes les stock-options, désormais, même celle des patrons du CAC 40, seront imposées à 26 % – et non plus à 40 %… Le Ministre des finances de la gauche plurielle défait, ici, ce que la droite a construit : c’est Alain Juppé, deux ans plus tôt, qui avait relevé le taux d’imposition de 26 % à 40 % !
    Le cadeau est trop gros : c’est un tollé. « Quatre milliards de francs pour 12 000 privilégiés, s’emporte Louis Viannet, le leader de la CGT, comparés aux 4,5 milliards de francs dégagés pour quelque 4 à 5 millions de chômeurs ou d’exclus, on voit de suite qu’une telle mesure irait dans le droit fil de la justice sociale !… » (Le Monde, 9/01/99). Les communistes et les Verts protestent. D’autant que, malchance, on apprend alors que Philippe Jaffré, l’ancien (et nullissime) patron d’Elf, serait parti avec deux cents millions d’indemnités et de stock-options. Les députés socialistes, en rébellion contre Bercy, déposent un amendement pour relever la taxe à 54 % – comme l’impôt sur le revenu… finalement abandonné.
    On en reste au statu quo, un match nul. Et bientôt mis en examen, DSK ne mènera pas son combat plus loin. Mais à ses amis patrons, par pragmatisme, il aura tout de même évité quelques désagréments : la Taxe Tobin sur les transactions financières, prônée dans le programme mais aussitôt repoussée. L’impôt sur la fortune, qui devait s’étendre aux biens professionnels : les grandes fortunes y échapperont. Même les niches fiscales dans les DOM-TOM seront prolongées ! Quant à la taxe professionnelle, elle sera allégée de vingt milliards de francs en cinq ans…

    5/ Banque : se débarrasser du pôle public

    « La mise en place d’un grand pôle financier public. » Voilà la promesse qu’adresse, au printemps 99, Dominique Strauss-Kahn aux députés communistes. C’est que le groupe PC à l’Assemblée bougonne. D’ « établissements de crédit à but non lucratif », les Caisses d’Epargne vont se transformer en en « banques coopératives », et nettement plus lucratives – un « véritable bouleversement » comme le titre La Tribune (7/02/00).

    En fait de « grand pôle financier public », Libération le félicite : « Et de cinq. Après le GAN, le CIC, la Marseillaise de Crédit et le Crédit Lyonnais, Dominique Strauss-Kahn n’avait plus qu’un dossier à boucler pour achever son grand œuvre, connu sous le nom de code de ‘restructuration du secteur financier’ : la cession du Crédit foncier de France (CFF). Depuis hier, voilà l’affaire réglée. (…) L’Etat s’est débarrassé de la dernière banque publique » (Libération, 11/07/99). On ne saurait mieux dire : bon débarras ! Devant pareille « œuvre », le ministre des Finances s’auto-congratule : « Le secteur financier public a été remis sur les rails. » Et comment ? En supprimant « le secteur financier public » ! Même le quotidien patronal Les Echos est surpris de cette prouesse : « La réduction spectaculaire de l’emprise du public, depuis deux ans, se réclame du réalisme » (7/10/99).

    C’est qu’à chaque fois, DSK sait trouver les mots qui touchent. Pour l’ouverture du marché de l’électricité, par exemple, trait de génie, il avait inscrit un « droit à l’énergie », et ça avait marché : les parlementaires avaient approuvé. Pour la « privatisation des Caisses d’Epargne », il ajoute un petit mot sur le « développement durable » et contre « l’exclusion bancaire ». Ca fait joli, et ça marche encore.

    Dix ans plus tard, en fait de « développement durable », l’Ecureuil est devenue une « vraie banque»: il s’est lancé à fond dans la spéculation. Jusqu’à la débâcle record de Natixis – près de 10 milliards épongés par les contribuables…

    6/ Retraites : des fonds de pension « à la française »

    « Une tentative pour faire avancer la retraite par capitalisation au détriment des régimes par répartition » : voilà comment, durant la campagne de 1997, le porte-parole du PS, François Hollande, condamne les fonds de pension.

    Changement de partition, à l’automne : « la création d’un système de retraite par capitalisation (fonds de pension), en marge des régimes par répartition actuels, est de nouveau à l’ordre du jour. Le ministre des finances, Dominique Strauss-Kahn, a expliqué devant les financiers réunis par la Commission des opérations de Bourse (COB), mardi 9 décembre, qu’il allait relancer la réflexion sur les fonds de pension à la française » (Le Monde, 11/12/97).

    C’est son dada, à DSK – et depuis un bail. Dès 1982, avec son ami Denis Kessler, ils publient L’Epargne et la retraite – un ouvrage qui plaide en faveur des « assurances vie ». Leurs trajectoires divergent, apparatchik socialiste pour l’un, dirigeant de AXA, puis de la Fédération française des sociétés d’assurance pour l’autre, mais les deux co-auteurs ne se quitteront plus. On dîne ensemble à la maison. DSK invite DK à s’exprimer devant les cadres du PS. DK invite DSK à s’exprimer aux Journées de l’assurance – contre 20 000 F. Et quand ils se retrouvent tous deux aux affaires, l’un comme « n°1 bis du MEDEF », l’autre comme maître de Bercy, les deux partenaires s’accordent pour créer des « fonds partenariaux » – un mot qui sonnait moins anglo-saxon.

    Là encore, sa mise en examen – et les réticences des députés – bloqueront le projet. Mais le grand argentier n’a pas dit son dernier mot : « Si on arrive à vivre 100 ans, déclarait-il en mai dernier sur France 2, on ne va pas continuer à avoir la retraite à 60 ans, il va bien falloir que d’une manière ou d’une autre ça s’ajuste. Dans beaucoup de pays, c’est la voie qui est choisie. » Comme quoi, sur les grands projets, pour les grandes idées, le directeur du FMI peut se soucier de politique intérieure…

    7/ 21 avril 2002 : la strauss-kahnisation de Jospin

    Avant d’entrer à Matignon, Lionel Jospin le sermonnait : « Ne répète pas ce que te disent les patrons », lui reprochait de « baigner dans le patronat », s’agaçait de ses dîners en tête à tête avec le CAC 40.

    Mais aussitôt chef du gouvernement, il en fait son « conseiller particulier » : « Le Premier ministre écoute beaucoup le ministre des Finances, le consulte chaque jour en dehors de sa sphère de compétence, sur tous les dossiers : DSK a même à Matignon un petit « réduit » discret qui lui évite de faire des aller et retour à Bercy » (Le Point, 13 juin 1998).
    Et que lui répète alors le « réaliste », le « pragmatique » Dominique Strauss-Kahn, sur Vilvorde, sur Michelin, sur l’Europe ? Que les « marges de manoeuvre sont très faibles », qu' »il n’y a pas d’autres solutions », etc…
    Alors qu’une tentative de transformation réclame toujours, à gauche, une confrontation au monde, aux forces d’argent, à leurs médias, aux intérêts des élites, aux diplomaties conservatrices, Lionel Jospin « écoute » l’homme qui, dans son entourage, accepte pleinement cet ordre des choses – et lui recommande la même acceptation.

    D’où une métamorphose que raconte, surpris, Le nouvel Economiste, au printemps 1999, titrant «Jospin le libéral » : « C’était mardi 6 avril, devant l’auditoire très select de la Fondation Saint-Simon. Lionel Jospin était venu s’expliquer sur ses conceptions économiques : ‘J’ai évolué, a-t-il avoué ce jour-là. Sur certains sujets, je me suis étonné moi-même. J’ai découvert que la réalité était plus complexe que je ne le croyais.’ Au lendemain de l’élection présidentielle, quand il n’était que premier secrétaire du PS, devant ce même aéropage très gauche caviar, il était au contraire apparu comme le tenant d’une gauche frileuse hésitant à bousculer les dogmes, accrochée au secteur public, aux nationalisations et au volontarisme d’Etat. Lionel Jospin passait alors pour un archéo, un brin sectaire, brouillé avec les lois de l’économie de marché. Parpaillot affichant son mépris pour l’argent, à mille lieues des entreprises, des affaires, des sphères de la finance. Il y a trois ans et demi, devant les saint-simoniens, Lionel Jospin était mal à l’aise, tendu. Mais le 6 avril, il est apparu rayonnant, affichant sans complexes son pragmatisme de gauche, devant la crème de l’establishment, au cœur du temple de la pensée unique. »

    « Mon programme n’est pas socialiste », proclamerait bientôt le gentil Lionel pour lancer sa gentille candidature à la présidentielle. Et il refuserait de rencontrer les salariés de Lu, un peu trop vindicatifs, trop virulents. Et il ne prononcerait pas une fois le mot « ouvrier », trop archaïque, d’après ses gentils communicants. Ouvrant un boulevard à gauche pour une myriade de méchants contestataires, et faisant largement fuir l’électorat populaire vers le méchant Le Pen…

      • A propos du sujet, vous n’avez donc pas lu ma brève appréciation, aprés le commentaire d’Antoine:
        « Là, on sent tout de suite le théoricien, « celui qui n’a pas peur d’aller jusqu’au bout de sa pensée » ! »
        Le thème de la sécurité qu’on monte en épingle pour faire oublier tout le reste, ça ne vous a pas suffi en 2002, comme en 2007 ?
        Il est vrai que Pierrot, n’ayant pas grand chose à dire sur le reste, a sauté sur l’occasion de tourner rapidement la page précédente où figuraient mes commentaires, d’où ma redite.

        • C’est vrai qu’il abuse un peu, cet enfoiré de Pierre Moscovici, à troller comme ça votre blog pour y fourguer ses élucubrations!!!
          Surtout pour nous parler d’une affaire aussi insignifiante qu’un ministre deux fois condamné et toujours en place, qui trouve le moyen de soutenir une manif de policiers(avec uniformes, voitures, sireines) coupables d’une fausse accusation de tentative de meutre sur un représentant de la loi, pour contester la décision de justice…une bagatelle, n’en parlons plus. Joyeux noël monsieur Hortefeux, et bonne année l’UMP.

      • Plus c’est long, plus c’est bon…

        Hadrien pense encore, comme lorsque les étudiants de 1ere année rendent leur copie, que le nombre de lignes fait la qualité de la démonstration.

        Je n’avais pas saisi que dans notre pays, dsk avait, un jour, agit en tyran….merci Hadrien de le relever, c’est un moment de notre histoire constitutionnelle qui m’avait échappé.

        • Il faut croire que je n’ai pas été assez explicite pour ceux qui comprennent vite quand on leur explique longtemps…
          Sans doute encore un peu trop court !

          La finance régulée façon DSK, je la rejette en connaissance de cause (les 7 péchés capitaux de DSK), notamment:
          – la privatisation totale…pour chercher ensuite à la réguler, c’est se moquer du monde.
          – le carcan insensé de l’euro…où la BCE est la seule banque centrale ne pouvant prêter à l’Etat, laissant le « libéralisme fou » en décider à son bénéfice, c’est encore plus cynique !
          – les fonds de pension chers au MEDEF…lorsque la crise nous montre l’usage qui en est fait, ainsi que les retraités britanniques et américains qui se sont retrouvés spoliés, c’est également génial !

          Quant aux tyrans, il y a longtemps qu’ils sont passés de mode. On en est aujourd’hui à « l’entrisme » à gauche des idées libérales (et des gens) de droite. C’est tout le sujet de:
          – La grande régression (Jacques Généreux, 2010)
          – Le grand bond en arrière (Serge Halimi, 2006)

          • Pfff… mais on est sur le blog de mon « ami » briochin Jacques Généreux.. ou ?

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