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Vers 2012 (1) : les tourments de la droite

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 27/12/2010 à 11:14

2011 sera, dans la marche vers l’élection présidentielle, une année décisive, celle des dernières consultations électorales – les cantonales en mars, les sénatoriales fin septembre – de la préparation des programmes, de la décantation, tant attendue, des candidatures, bref celle de la disposition des forces, de part et d’autre de l’échiquier politique. Je vais logiquement consacrer deux posts à l’analyse de celles-ci, à l’orée de cette année nouvelle, en commençant par la droite, au pouvoir, et poursuivant par la gauche, ma famille.

La droite française, en cette fin 2010, est tourmentée. Le pamphlétaire italien Rafaele Simone, dans un essai commenté et controversé, a tenté de montrer en quoi et comment la « droite nouvelle », le « monstre doux », avait affirmé son hégémonie culturelle et politique en Europe, et plus généralement dans les pays occidentaux. La gauche, toujours porteuse de valeurs de justice et de progrès, serait selon lui condamnée à la relégation, victime de son inaptitude à répondre aux demandes de sécurité et de bien-être individuel des sociétés modernes, alors que la droite, elle, s’adapterait aux exigences de la société de consommation. Je n’ai pas approuvé en tout, loin s’en faut, cette thèse, qui faisait en creux, sans avoir l’air d’y toucher, l’éloge du berlusconisme ou du sarkozisme, et validait en tout cas leur réussite. Force est toutefois de constater qu’elle a sa force, et surtout qu’elle n’a pas été démentie par les élections récentes, qui ont largement été défavorables aux gauches européennes. La droite, aujourd’hui, dirige 21 des 27 pays de l’Union européenne, dont 5 des 6 plus peuplés. Au cours des dernières années, la gauche a été défaite en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suède, en Slovaquie, en Hongrie, en République tchèque, ne l’emportant qu’en Autriche – laborieusement – au Portugal – difficilement – et en Grèce – douloureusement – elle est très menacée en Espagne. Et les élections européennes de juin 2009 ont été, pour le Parti socialiste européen (PSE) une déroute que rien ne laissait présager, tant la crise économique et financière semblait devoir pénaliser les conservateurs au pouvoir. Je me suis inscrit dans cette discussion, par plusieurs contributions – dans les Revues « le débat » et « Cités » – refusant aussi bien la fatalité de la défaite de la gauche que l’inéluctabilité de sa victoire.

Le « monstre doux » français – Nicolas Sarkozy – est aujourd’hui en sérieuse difficulté. Je me suis ici même interrogé pour savoir s’il était « fini ». Aujourd’hui, je confirme ma thèse : j’ai la conviction qu’il ne peut pas gagner la présidentielle de 2012 par ses propres forces, pour ses propres charmes, mais que la gauche peut encore, elle, les perdre. Chacun connait la situation du Chef de l’Etat. Nicolas Sarkozy a beaucoup promis – la réhabilitation du travail, la revalorisation du pouvoir d’achat, l’attention à la « France d’en bas », la sécurité. Il a surtout beaucoup menti, en favorisant outrance les riches, en encourageant la rente, en démantelant les services publics, en appauvrissant et démotivant les forces de l’ordre. Sa présidence devait être celle du changement et du renouveau, d’une politique managériale, populaire, entraînante, elle est celle de l’injustice, de la confiscation de tous les leviers de pouvoir par une caste politico-affairiste. Surtout, Nicolas Sarkozy n’a jamais réussi à « habiter » sa fonction, à l’incarner, il l’a abaissée par son inaptitude à adresser au pays un discours de rassemblement et de justice, par ses comportements erratiques et parfois provocants, par son langage familier, agressif, parfois vulgaire, par l’intrusion constante de sa vie privée dans l’espace public. L’homme politique n’est pas sans qualités : il est énergique, intelligent, travailleur, réactif, il sait être innovant, son style oratoire, lassant et sans empathie, n’est pas dépourvu d’efficacité. Mais ces qualités là ne sont pas celles d’un Président de la République, tout au plus celles d’un chef de parti. En 2007, il avait créé un espoir majoritaire – je n’en étais pas, comme l’essentiel des lecteurs de ce blog – en 2010, il suscite un rejet violent, que je crois irrémédiable, et un désir de changement puissant. Les Français, j’en suis sûr, ne lui pardonneront pas la trahison de ses promesses, ils ne le croient plus, ils ne veulent plus de lui.

L’UMP paraît souvent déboussolée, elle rêve d’un autre candidat que Nicolas Sarkozy, mais sait ne pas pouvoir s’opposer à lui, elle lui a imposé de conserver François Fillon comme Premier ministre, mais sans parvenir à faire de celui-ci une alternative

De cela, découle la crise politique rampante qui mine la droite. Ses formes sont multiples. Il y a, d’abord, la défiance qui s’exprime à son égard dans toutes les consultations électorales depuis 2007. La droite a perdu les élections municipales en 2008, du fait de la révolte « anti bling-bling » et du refus de l’injustice fiscale. Elle a connu une déroute aux élections régionales en 2010, du fait de la crise sans doute, mais aussi du refus du pouvoir de répondre à la demande d’égalité que celle-ci a renforcée, et de l’échec du pathétique débat sur l’identité nationale, lancé par Eric Besson, aujourd’hui repris par un Jean-François Copé que je crois trop intelligent pour ne pas être mal intentionné envers son nouveau maître. Sa situation, à la veille des élections cantonales de mars 2011 et des sénatoriales qui en seront le prolongement à l’automne, n’est pas flambante. Petit à petit, elle disparaît des territoires, inquiétant ainsi ses parlementaires et ses militants. Ceux-ci, en vérité, ressentent de véritables bouffées d’angoisse, voire subissent des crises de panique. L’UMP paraît souvent déboussolée, elle rêve d’un autre candidat que Nicolas Sarkozy, mais sait ne pas pouvoir s’opposer à lui, elle lui a imposé de conserver François Fillon comme Premier ministre, mais sans parvenir à faire de celui-ci une alternative, elle est traversée de divisions idéologiques et surtout politiques profondes, écartelée entre les pulsions droitières de l’ex-RPR et ce qui reste des courants libéraux, centristes ou radicaux qui ne s’y reconnaissent pas, et que le récent remaniement a frustrés. Bref, elle a le moral dans les chaussettes, elle est terrifiée par la perspective de la défaite, elle n’aborde pas les échéances qui approchent en conquérante mais plutôt avec aigreur et ressentiment.

La droite est aussi taraudée par la tentation populiste et hypnotisée par la remontée du Front national. On peut longuement gloser sur le mot « populisme ». Certains à gauche, comme Jean-Luc Mélenchon, le revendiquent sans complexe, tout comme plusieurs courants politiques américains. Ne traitons pas l’aspiration qu’il porte – celle du recours au peuple – et les colères qu’il charrie – la critique des élites, du « cercle de la raison » – avec mépris : la politique, notamment à gauche, doit être populaire. Mais ne l’adoubons pas pour autant, parce que les forces qui s’en réclament, qui se situent essentiellement à droite de la droite, voire à l’extrême droite, jouent avant tout sur les peurs, sur les divisions de la société, parce qu’elles cherchent toujours ou presque des boucs émissaires, à commencer par les immigrés. Ces forces prospèrent aujourd’hui partout en Europe – en Autriche, en Hongrie, aux Pays-Bas, en Suède, en Italie – portées qu’elles sont par la crise et par le doute envers l’Europe. La France aime, sur le terrain des valeurs, donner des leçons aux autres. N’oublions pourtant pas que le Front national est, depuis près de 30 ans, un des partis d’extrême droite les plus puissants d’Europe, à tel point qu’il a été présent, en 2002, au deuxième tour de l’élection présidentielle. Il avait semblé affaibli, avec le vieillissement de son chef historique, Jean-Marie Le Pen. Sa fille Marine, armée d’un talent de communication indéniable, lui redonne aujourd’hui un coup de jeune, en le débarrassant de certaines scories post-fascistes – à commencer par l’antisémitisme obsessionnel – et en le « recentrant » sur l’islamophobie trompeusement conçue comme une défense de la laïcité. Je ne crois pas à un nouveau « 21 avril », fût-il à l’envers. Mais j’observe la fascination qu’exerce Marine Le Pen sur la droite UMP, qui oscille entre la reproduction de la stratégie gagnante de 2007 – priver le Front national de son oxygène en lui empruntant ses thèmes – et l’affirmation de ses propres idées. Nicolas Sarkozy, qui a usé de cette ficelle et l’a usée, est dans l’hésitation, ses troupes ne savent pas où donner de la tête.

Le camp du Président conserve un socle électoral non négligeable, que ne semblent pas entamer des dissidences virtuelles – celle Jean-Louis Borloo – ou fantasques – je pense à Dominique de Villepin

Cette droite tourmentée a-t-elle déjà perdu en 2012 ? Evidemment pas ! Aucune bataille n’est gagnée ou perdue avant d’avoir été livrée, et l’écart entre les deux camps, la gauche et la droite, s’il est important, n’est pas insurmontable. La droite, en réalité conserve trois atouts. Le premier s’appelle… Nicolas Sarkozy. S’il est un mauvais président, l’hôte de l’Elysée n’est pas forcément un mauvais candidat. Son talent particulier trouve mieux à s’exprimer dans la conquête du pouvoir que dans son exercice. Il est déjà parti en campagne, et sera à n’en pas douter redoutable dans celle-ci, disposant en outre d’un apanage : il est le sortant, il est en responsabilité, la plupart de ses challengers, à l’exception de Dominique Strauss-Kahn, auront à montrer qu’ils peuvent exercer la fonction, ce qui n’est pas chose aisée face à un peuple parfois conservateur. Deuxième atout : la droite est sociologiquement majoritaire et à peu près en ordre de marche. La France, depuis longtemps, vote à droite lors des élections nationales. Cette tendance ne se dément pas, y compris lors des simulations de premier tour d’une présidentielle – le second mesurant le rejet personnel de Nicolas Sarkozy. Le camp du Président conserve un socle électoral non négligeable, que ne semblent pas entamer des dissidences virtuelles – celle Jean-Louis Borloo – ou fantasques – je pense à Dominique de Villepin. Le Chef de l’Etat a organisé le gouvernement et le parti autour des forces de l’ex-RPR pour le mobiliser en vue du premier tour de la présidentielle – c’est étroit, risqué, mais pas forcément malhabile, si ce gouvernement, professionnel à défaut d’être entraînant, stabilise et sécurise son électorat. Enfin, la droite et son chef comptent sur.. la gauche, et d’abord sur l’inaptitude chronique du Parti socialiste à domestiquer l’élection présidentielle – dont je reparlerai ici, évidemment, dans quelques jours. La droite n’a plus les cartes en main, mais la partie reste ouverte.

Photo: CC par garko88

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3 commentaires

  • Pablo dit :

    Personnellement je suis moins préoccupé par l’état actuel de la droite française – la dynamique politique n’est jamais rectiligne – que celui dans lequel sera la France, l’Europe et le monde en 2012, et qui conditionnera en grande partie nos marges de manoeuvre, en cas de victoire.

    Un livre de prospective fort intéressant à ce niveau là, et que je découvre en ce moment: « Crise mondiale, en route pour le monde d’après » de Franck Biancheri, aux éditions Anticipolis.

  • […] Ce billet était mentionné sur Twitter par Anne Brigaudeau. Anne Brigaudeau a dit: Marrante, la photo (le texte, moins) RT @pierremoscovici Sur mon blog: Vers 2012 (1), les tourments de la droite http://bit.ly/fy9h6n […]

  • jpb dit :

    « l’inaptitude chronique du Parti socialiste à domestiquer l’élection présidentielle »

    Quel aveu de faiblesse.

    Demain, j’apporte la solution…
    Demain, j’apporte la solution…
    Demain, j’apporte la solution…

    ZZZZ…

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