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Vers 2012 (2) : la gauche entre espoir et doute

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 29/12/2010 à 15:29

La défaite annoncée de la droite est-elle pour autant une victoire promise à la gauche ? Tout le laisserait penser, à commencer par la formulation même de la question, qui ressemble à une lapalissade : quand les uns perdent, les autres gagnent. Pourtant, chacun peut le constater, le climat à gauche n’est pas euphorique, la prudence – une prudence qui n’est pas que diplomatique – est de mise. La gauche, en vérité, est partagée entre l’espoir et le doute.

Les motifs d’espoir, en premier lieu, ne manquent pas. Le contraire serait d’ailleurs surprenant. Bien sûr, la gauche – je parle surtout, on l’aura compris, du Parti socialiste, qui en est le pivot – est plus que mal à l’aise avec l’élection présidentielle, qu’un seul des siens, François Mitterrand, a emporté depuis 1958. Evidemment, elle porte les stigmates de ses trois défaites consécutives dans la confrontation suprême depuis 1988 et souffre d’être écartée du pouvoir depuis 2002 – 8 ans déjà. Mais force est de constater que tous les indicateurs sont pour elle au vert. Le premier, bien entendu, est… la situation du pouvoir. Une majorité nette de Français nourrit, à l’égard du Président de la République, un profond ressentiment, une véritable aversion, et attend le changement. Elle se tourne, naturellement, vers la gauche de gouvernement, dont elle pronostique et désire le succès. Cette attitude – rejet du pouvoir et vote à gauche – se traduit dans les comportements électoraux. Elle a permis au Parti socialiste et à ses alliés d’emporter de façon écrasante les dernières élections municipales et régionales. Le Parti socialiste – on ne le souligne pas assez – est aujourd’hui, sans doute, la formation politique la plus dominante dans les territoires – Régions, départements, villes, intercommunalités… – de toute l’histoire de la République.

Le Parti socialiste, après son désastreux Congrès de Reims et la calamiteuse campagne pour les élections européennes de 2004, a eu l’intelligence de mettre en sourdine ses désaccords humains et politiques pour montrer une image plus soudée et progresser, à travers trois conventions nationales, dans la mise au clair de ses idées

Cela lui donne une force incroyable et inédite pour préparer les prochains scrutins nationaux. Il dispose en effet d’un vivier unique d’hommes et de femmes frottés à la gestion locale, porteurs d’expériences réussies, disponibles pour soutenir un(e) candidat(e) en vue de l’élection présidentielle et former un groupe parlementaire majoritaire. Cela contraste à l’évidence avec le désordre et le dénuement de la droite. La gauche, en outre, a su mener depuis 2007 une action consistante dans l’opposition. Elle a trouvé les bons angles d’attaques – la TVA sociale, le paquet fiscal, le « bling-bling », l’imposture du débat sur l’identité nationale, la stupidité de la rigueur… – et conduit les bons combats dans l’enceinte parlementaire – je pense en particulier au débat sur les retraites, qui a offert au mouvement social le temps et l’espace dont il avait besoin. Les partis de gauche ont entretenu des relations éminemment concurrentielles – les Verts-Europe écologie ont cru, par exemple, pouvoir nous défier aux élections régionales après leurs succès aux européennes, le Parti communiste et le Parti de gauche sont souvent plus que rugueux – mais n’ont pas rompu. Et le Parti socialiste, après son désastreux Congrès de Reims et la calamiteuse campagne pour les élections européennes de 2004, a eu l’intelligence de mettre en sourdine ses désaccords humains et politiques pour montrer une image plus soudée et progresser, à travers trois conventions nationales, dans la mise au clair de ses idées. Le verre n’est pas totalement plein, il n’est pas vide non plus, tout est donc possible. Les écueils ne manquent pourtant pas sur la voie de la reconquête du pouvoir, et plus encore sur celle du gouvernement crédible et durable d’une France en souffrance, qui doit être l’ambition des réformistes conséquents. Je veux en souligner trois, qui nourrissent mes interrogations.

Le premier est bien sûr la division. Celle-ci est le péché mignon de la gauche, qui dans notre pays a toujours été plurielle. Les familles de la gauche sont, en 2010, toujours aussi diverses : l’extrême gauche d’Olivier Besancenot se porte bien, le Parti communiste de Pierre Laurent oscille entre la nécessité de l’alliance avec le Parti socialiste pour exister localement et celle de se livrer à Jean Luc Mélenchon pour figurer honorablement dans le combat présidentiel, les écologistes ont du mal à s’unifier mais sont installés dans le paysage, Jean-Pierre Chevenement n’a pas dit son dernier mot, les radicaux de gauche veulent être respectés, le Parti socialiste domine sans écraser. A l’heure où j’écris, aucune de ces formations n’a renoncé à être présente en 2012. C’est, me dira-t-on, la règle de la 5ème République, dans laquelle le premier tour de l’élection présidentielle tient lieu de primaires entre les partis politiques. Souvenons nous toutefois des dégâts mortifères d’une pluralité mal organisée : la division de la gauche n’a pas été la cause unique de l’élimination de Lionel Jospin le 21 avril 2002, mais elle en a été le facteur principal. Nous pouvons d’autant moins en rester là en 2012, que la faveur électorale sourit, pour la première fois depuis 1981, à la « gauche non socialiste », encourageant certaines composantes de celle-ci à une agressivité dommageable contre le Parti socialiste. La question de l’unité de la gauche, voire celle de son rassemblement partiel dès le premier tour, restent pendantes : n’oublions pas les leçons du passé récent.

Depuis 2002, nous avons eu successivement un Premier secrétaire qui n’a pu être candidat, François Hollande, une candidate qui n’a pas pu conquérir le parti, Ségolène Royal, enfin une Première secrétaire qui n’est pas pour l’heure candidate, Martine Aubry

Le deuxième écueil est celui de l’absence de leadership. La gauche française n’aime pas la 5ème République, elle est rétive à la présidentialisation. Et pourtant, il n’est pas possible d’emporter l’élection présidentielle sans un leader fort, incontesté dans son Parti, populaire dans le pays. Depuis le retrait forcé de Lionel Jospin, cette figure n’existe plus. Depuis 2002, nous avons eu successivement un Premier secrétaire qui n’a pu être candidat, François Hollande, une candidate qui n’a pas pu conquérir le parti, Ségolène Royal, enfin une Première secrétaire qui n’est pas pour l’heure candidate, Martine Aubry. Tous trois peuvent d’ailleurs s’opposer lors des primaires socialistes, et être défiés de façon sérieuse par des prétendants issus de la génération suivante – Arnaud Montebourg, Manuel Valls, moi-même si les circonstances m’y conduisent. Chacun d’entre nous peut avoir sa préférence entre ces personnalités et l’étayer avec passion ou raison. Peu importe : il y a là une toile de fond propice à une confrontation très ouverte, dont peut sortir le meilleur – un débat de qualité préparant les conditions d’un rassemblement réussi – ou le pire – une controverse violente laissant des traces indélébiles. Cet état de fait, je le sais, inquiète. Il traduit pourtant aujourd’hui une réalité objective, qui se simplifiera peut-être d’ici l’été – j’en doute, et ne crois pas à l’émergence d’ici là d’une candidature naturelle parmi ces personnalités. Je n’ai pas évoqué jusqu’alors le nom de Dominique Strauss-Kahn : il me paraît, lui, en mesure de rassembler sans grande difficulté sa famille, de la dépasser et de convaincre une majorité de Français de trouver les solutions permettant à la France de sortir en bon ordre de la crise économique et sociale. C’est pourquoi, on le sait, je souhaite sa candidature et la soutiendrai si elle advient, sans renoncer à défendre les conceptions que nous défendons ensemble s’il devait hélas y renoncer.

Pour ma part, je ne fléchirai pas sur ce que je crois être la condition d’une ambition crédible, celle qu’attendent les Français : le choix d’une option sociale – démocrate moderne, européenne et internationaliste.

Les idées, justement, sont le troisième écueil que pourrait rencontrer la gauche. Elles sont au coeur de nos divisions, qui se sont plutôt creusées sur le plan idéologique ces derniers temps, le populisme mélenchonien entretenant une atmosphère de surenchère ou servant de modèle inavoué à certains – rares – socialistes. Il existe un remède à ce climat : c’est le deuxième tour de la présidentielle, où toutes les forces de la gauche se réuniront mécaniquement pour éliminer le candidat de droite. Mais cela ne suffit pas à créer une coalition de gouvernement : les dialogues devront se poursuivre et s’approfondir entre nos formations – je pense notamment à la nécessaire discussion entre les socialistes et les écologistes, qui peut, j’en suis persuadé, déboucher sur de larges zones d’agrément : les accords électoraux, en tout cas, ne sauraient s’y substituer. Reste une inconnue majeure : les choix finalement opérés par le Parti socialiste et son candidat. J’ai été amené, lors de la Convention sur l’égalité réelle préparée par Benoit Hamon, à prendre quelques distances avec la direction du Parti. Ne les exagérons pas, ne nous caricaturons pas nous mêmes : il n’y a pas, chez les socialistes, des laxistes et des réalistes, des révolutionnaires archaïques ou des socio-libéraux traîtres à leurs idéaux, une vraie gauche et une fausse droite : nous savons travailler ensemble et produire des synthèses. Mais il y a plus que des nuances entre nous. Surtout, la nécessité de définir un centre de gravité, un point d’équilibre, dans une période de crise et de disette financière, est impérative. Pour ma part, je ne fléchirai pas sur ce que je crois être la condition d’une ambition crédible, celle qu’attendent les Français : le choix d’une option sociale – démocrate moderne, européenne et internationaliste.

Nous connaissons donc notre feuille de route – et notre calendrier, qui ne doit pas être changé. Le Parti socialiste devra successivement, en 2011,gagner les élections cantonales, préparer son projet, lancer ses primaires, tenter de faire basculer le Sénat, choisir son candidat. Il faudra pour cela beaucoup d’opiniâtreté et de fermeté dans les idées, de volonté et d’engagement dans le combat politique, de ténacité voire d’acharnement pour un rassemblement cohérent. J’ai bien l’intention d’apporter ma pierre, de façon constructive et exigeante, à cet édifice. En attendant, je vous souhaite une très heureuse année 2011.

Photo: CC par garko88

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12 commentaires

  • Vens dit :

    Pour 2011 (pour 2012 en fait), porté par l’un(e) de nos bon(ne)s candidat(e)s appuyé(e) par une majorité du PS,un projet qui tienne la route, qui parle aux Français, qui n’énonce pas seulement des objectifs généreux mais présente des voies pour s’en approcher.
    Un projet courageux, même s’il n’est pas consensuel, s’il dérange la gauche de la gauche et s’il effraie les bons bourges.
    Les Français comprendront.

  • guillaumeA dit :

    cela comme bien avec VALLS cette année

    • Jonas dit :

      Il continue à vouloir faire parler de lui, faire du bruit pour faire parler, rien de nouveau sous le soleil.

      A part ça, bonne année M. Moscovici, et bon courage pour les combats qui s’annoncent. Plein de bonnes choses.

  • Vens dit :

    Le troisième écueil, relatifs aux idées, réside-t-il dans la divergence entre celles (pour faire simple) de « la vraie gauche » et celles de « la fausse droite » ?
    Je ne crois pas : la divergence existe, existera toujours mais, pour l’heure, une large majorité peut se rassembler sur les secondes, bien résumées dans la déclaration de principes votée à l’unanimité et ce sont elles, à quelques nuances près, qui inspirent les principaux candidats sortis du bois et même un Laurent Fabius, malgré ses postures gauchistes de circonstances (révolues).
    L’écueil réside davantage, me semble-t-il, dans l’incapacité ou dans la crainte de les traduire en éléments programmatiques pratiques, en un énoncé de mesures concrètes à engager pour les inscrire dans la réalité.

  • francis dit :

    les écueils sont identifiés, il faut accélérer le développement des idées, des projets, pour attirer et entraîner…
    ras le bol de ce jeu réaction-indignation auquel, encore trop souvent, nous nous livrons.
    ne nous laisson pas imposer le calendrier des débats, fixons le. la droite n’est pas prête sur la fiscalité, les prélèvements obligatoires…soyons le !!

  • Pablo dit :

    Les photos des deux derniers posts sont bien sympa :)

    « Et le Parti socialiste, après son désastreux Congrès de Reims et la calamiteuse campagne pour les élections européennes de 2004  »

    Pierre voulait parler des européennes de 2009. Celles de 2004 ont été plus bonnes (notre meilleure score à ces élections).

    Pour 2012, il serait bienvenu que le MRC et le PRG fassent preuve de responsabilité en ne présentant pas de candidats à l’élection présidentielle. Je ne vois pas l’intérêt des candidatures de témoignage (surtout pour les radicaux qui ne sont pas si différents des socialistes). Au PS de bien négocier les législatives.

  • citoyen lambda dit :

    Je ne suis plus militant PS depuis belle lurette, tout juste sympathisant. Et encore… il faut que je sois de bonne humeur.
    En 2007 j’ai voté pour la première fois à droite.
    Sarkozy!!
    Royal, pour moi, ce n’était pas possible, tout simplement. Et çà ne l’est toujours pas. Encore moins!
    En 2012, donc, soyons clair, si le PS n’a pas l »intelligence de choisir DSK, je remets le couvert avec Sarkozy, sans enthousiasme aucun (et c’est un euphémisme), et ce, quelque soit le (la) candidat(e) choisi(e). Y compris Aubry, Hollande, etc… C’est DSK ou rien.
    A méditer.
    Par désenchantement, je ferai probablement un petit tour par la case FN au premier tour car je ne suis pas insensible aux thèses de Riposte Laïque (sur le sujet le PS est muet. C’est bien dommage car 2012 va se jouer largement là-dessus. Mais c’est vous qui voyez) et peut-être (sans doute?) contribuer ainsi à un remake de 2002, aidé en cela par votre « ami » Mélanchon plus quelques autres (pourquoi pas Royal?) C’est bien connu, plus on est de fous…
    Ca promet.
    Mon problème, si c’est DSK, c’est pour quoi faire? Quelle politique?
    Et avec qui?
    J’attends ses réponses avec impatience. Sans grand espoir.
    Tant pis.

    En cas d’une nouvelle défaite, le PS va voler en éclat et se scinder en deux. C’est sans doute ce qu’il a de mieux à faire. Ce sera plus lisible pour nous les électeurs.
    Finalement je crois que je vais attendre 2017 pour voir.

  • Kainto dit :

    Bonjour,

    De façon plus naïve j’avais écrit des choses similaires dans le billet intitulé La Responsabilité Militante.

    De bonnes fêtes de fin d’année à tous,

  • jpb dit :

    La gestion locale n’a rien à voir avec le choix d’une direction, d’un but, capable de séduire une majorité de citoyens au niveau national à partir d’un idéal, pour redéfinir un nouveau contrat social.

    1789 constitue un changement de statut pour la plèbe.
    2012 proposera-t’il le partage de la richesse pour tous à partir du cadre du salaire citoyen personnalisé ?

    Tout le reste n’est que redondance, « nous savons travailler ensemble et produire des synthèses », surtout celle de l’eau tiède.

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