Signes

Quelques notations éparses, qui constituent autant de signes du climat particulier de cette nouvelle année.

Signe américain, d’abord. Barack Obama entame une difficile cohabitation avec la Chambre des Représentants massivement républicaine issue des « midterm elections ». Ne tergiversons pas : ce Président, dont l’élection a fait rêver le monde, dont la parole et l’action sont toujours réfléchies et souvent élevées, a déçu une majorité des Américains, qui l’ont jugé faible dans la crise et peu empathique. Une vague conservatrice, largement incarnée par le « Tea party » s’est levée pendant que l’élan démocrate refluait. L’opinion doute de son Chef, d’autant plus que les Républicains se sont également emparés de nombreux sièges de gouverneurs – dont le rôle est essentiel dans cette année de redécoupage électoral – et ont conforté leur présence au Sénat. La nouvelle majorité sera conservatrice sur le plan sociétal, radicale dans son opposition politique – son mot d’ordre est clairement d’empêcher la réélection du Président – et malthusienne sur le plan économique et social : elle plaidera pour des coupes massives dans les dépenses publiques, à commencer par l’éducation, et pour le démantèlement de la loi sur l’assurance maladie.

La nouvelle majorité sera conservatrice sur le plan sociétal, radicale dans son opposition politique

Mal en point, Barack Obama n’est pas pour autant dépourvu d’atouts. Il reste, d’abord, le Président – ce qui compte dans un pays qui révère l’autorité – et dispose de prérogatives importantes en politique étrangère comme intérieure. Son charisme, atteint, n’est pas pour autant éteint. Les Démocrates, ensuite, n’ont pas baissé les bras, et disposent encore d’une majorité – certes courte – au Sénat, qui peut freiner l’ardeur républicaine. Les Américains, par ailleurs, n’aiment pas le blocage de leurs institutions et de l’administration, qui tente le camp républicain : c’est en jouant de cette contradiction que Bill Clinton avait, jadis, redressé la barre face à Newt Gingrich. Enfin, la droite américaine sera divisée et lestée par son aile la plus dure – ce « Tea party » qui n’accepte aucun compromis et veut démanteler l’Etat – et ne dispose à ce jour d’aucun candidat crédible à la Présidence. Barack Obama a plutôt bien terminé 2010, en trouvant un compromis sur les réductions d’impôt et en faisant ratifier un nouveau traité de réduction des armements Start avec la Russie. A lui, maintenant, de montrer sa capacité à manoeuvrer dans ce contexte de « gouvernement divisé », à entretenir la croissance en lien avec le Président de la FED, Ben Bernanke, et à ranimer l’espoir du changement. Je lui souhaite bonne chance : son échec serait un recul pour le monde, sa défaite serait un peu la nôtre.

son échec serait un recul pour le monde, sa défaite serait un peu la nôtre

Signe européen, ensuite. La Hongrie a pris le 1er janvier, la Présidence du Conseil de l’Union européenne, dans des conditions épouvantables. Les dernières élections générales en Hongrie ont vu la sanction massive du gouvernement socialiste, qui avait mené une politique de rigueur à la fois impopulaire et duplice. Un mouvement d’ultra-droite, aux tonalités inquiétantes, le Jobbik, a fait son entrée au Parlement, le parti de droite Fidesz de Viktor Orban détient une majorité des deux tiers, qui lui permet de changer la Constitution, il en use et en abuse. J’ai bien connu Viktor Orban, lors d’un premier, bref, passage au pouvoir, alors que j’étais ministre des Affaires européennes, et ai peu rencontré de dirigeants aussi antipathiques, arrogants et réactionnaires. L’ancien étudiant libertaire est devenu un dirigeant brutal, nationaliste et populiste, avide de revanche et désireux de s’installer pour longtemps aux commandes d’une Hongrie dé-démocratisée. L’essence de ses « réformes » est là : réduction, dans un premier temps, des prérogatives du Conseil Constitutionnel, contrôle de la presse et extinction de ses libertés désormais. La récente loi sur la presse, adoptée fin décembre, va dans ce sens : elle soumet les médias à une autorité de contrôle disposant d’un droit de perquisition, pour veiller à l’ « objectivité politique des contenus », elle abolit le secret des sources, elle uniformise l’information sur les chaînes publiques de télévision. Cette loi est évidemment contraire aux valeurs de l’Union européenne, contenues dans la Charte des droits fondamentaux adoptée en 2000 à Biarritz, sous Présidence française, qui défend les libertés.

J’ai bien connu Viktor Orban, lors d’un premier, bref, passage au pouvoir, alors que j’étais ministre des Affaires européennes, et ai peu rencontré de dirigeants aussi antipathiques, arrogants et réactionnaires.

La réaction de l’Union européenne, dans un premier temps, a été embarrassée. Elle est maintenant plus ferme, puisque la Commission menace désormais Budapest d’une procédure d’infraction au droit communautaire. Celle de la France, par la voix de Laurent Wauquiez, a été d’abord timide, voire inaudible : je regrette que ce jeune ministre, pour qui j’ai de la sympathie personnelle, soit resté si discret – probablement sur ordre. Désormais, le ton monte, puisque la France considère que cette loi est une « altération profonde de la liberté de la presse » et souhaite « la modification de ce texte ». Il faut aller jusqu’au bout de ces pressions diplomatiques et juridiques, pour obtenir le retrait de ces dispositions honteuses, indignes. Les valeurs européennes ne sont pas à géométrie variable, les principes ne sauraient s’appliquer différemment selon que l’on soit puissant ou misérable. Ce n’est pas parce que la Hongrie préside pour six mois l’Union européenne que ses partenaires doivent laisser avancer le populisme qui y règne. C’est au contraire et précisément parce qu’elle exerce cette fonction éminente qu’elle doit être exemplaire. Cette affaire, en tout cas, est significative de l’état, inquiétant, d’une Europe dominée par les Conservateurs, minée par la montée du populisme. La réponse n’est pas, contrairement à ce que certains croient et tentent de faire croire, dans le repli national, la défaisance de l’euro ou l’intergouvernementalisme, elle réside plutôt dans la relance de l’Europe politique, dans la définition d’un nouveau projet, d’un nouveau fédéralisme des Etats-nations. Je souhaite que cette dimension soit présente dans le combat des socialistes pour 2012, je la crois nécessaire et même indispensable.

Les valeurs européennes ne sont pas à géométrie variable, les principes ne sauraient s’appliquer différemment selon que l’on soit puissant ou misérable.

Signes français, enfin. J’en prendrai deux dans l’actualité. Un mot, d’abord, sur les récentes nominations de Rama Yade en tant qu’ambassadrice auprès de l’UNESCO et de Fadela Amara comme inspectrice générale des Affaires sociales. Je n’ai pas l’intention de faire ici un commentaire sur les vertus et les défauts politiques de ces deux ex-ministres : l’ouverture et la diversité ne sont plus à l’ordre du jour, la provocation calculée et la dévotion inactive ont cessé de plaire, c’est l’affaire de Nicolas Sarkozy. Mais le procédé qui préside à ces nominations me choque, même s’il n’est pas inédit. Le « tour extérieur » de la fonction publique a déjà permis de « recaser » un certain nombre de politiques en disgrâce, ce n’est pas une première, même si les qualités des impétrantes sont peu en rapport avec les corps qu’elles rejoignent. Je suis plus gêné encore par le cynisme qui consiste à « acheter » par des rentes de situation le silence des personnalités dont la force de frappe médiatique aurait pu égratigner le Président. Je souhaite, en tout cas, que les intéressées se consacrent effectivement à leur fonction, avec la réserve – certes pas exclusive de la liberté d’expression et de l’engagement politique, j’en sais quelque chose – qui sied à celles-ci.

Deuxième signe : le refus de la CGT de participer aux voeux du Président de la République aux partenaires sociaux. Des éditorialistes y ont vu une dérobade ou un aveu d’échec… de la CGT. Pour ma part, je ne veux pas privilégier telle ou telle approche syndicale, de la part de ceux qui assistent aux voeux ou de ceux qui les boycottent. Je ne pense pas que ce geste, spectaculaire, marque la fin du dialogue social en France. Mais il montre, en creux, l’ampleur des dégâts créé par le passage en force du Président de la République sur les retraites, et les insuffisances de la démocratie sociale dans notre pays, surtout sous la droite. Cela témoigne d’un profond malaise, auquel il faudra répondre.

il montre, en creux, l’ampleur des dégâts créé par le passage en force du Président de la République sur les retraites, et les insuffisances de la démocratie sociale dans notre pays

Signe américain, signe européen, signes français : oui, le climat de cette année nouvelle est étrange, tendu. J’en tire une leçon : la France, l’Europe, le monde ont besoin de changement, de retrouver des options progressistes crédibles, bref, besoin de gauche. C’est notre tâche de 2011 que de préparer l’alternance et l’alternative nécessaires.

Photo : CC iUnique Fx

7 réflexions au sujet de « Signes »

  1. la France n’a pas besoin d’un changement, elle a besoin d’élites politiques qui soient en phase avec les problèmes des français , oui les signes sont là, merci , non seulement nous les connaissons tous mais nous les vivons depuis des décennies!
    il est nécessaire de dépasser le sempiternel constat et enfin passer à l’action : quelle serait votre politique générale en matière sociale? par exemple, quelles solutions concrètes apporterez vous pour régler le problème du mal-logement, plus de 133 000 personnes sont mal-logés, dans un pays riche comme le notre c’est un scandale!
    Force est de constater l’absence d’un leader au PS capable de mener ce pays : en ce jour anniversaire de la mort du grand Mitterand, tous les éléphants sont allés courir à Jarnac, je les trouve tous pitoyables, seule la communication compte, l’image encore et encore l’image….

  2. On oubli un autre signe, le signe maghrébin.
    L’Algérie et la Tunisie s’embrasent actuellement pour des raisons profondément légitime; je constate que le gouvernement français qui en a fait des tonnes sur la Cote d’Ivoire reste muet quand il s’agit de ces pays sans parler de l’Egypte ou son président c’est fait faire élire de manière scandaleuse augmentant le désespoir du peuple egyptien.

    Défendre les libertés et les droits de l’homme selon ses intérêts, voila la meilleure manière de discréditer ses combats et se decrédibiliser soit même.

    Pour ce qui est de l’Egypte je pense que tout les ingredients sont en place pour voire une belle explosion populaire, concernant l’Algérie, personne ne peux rien faire. Heureusement il y a un minimum de liberté d’expression qui permet aux politiques de canaliser cette rage. Je constate avec une certaine satisfaction que l’armée n’est toujours pas encore descendu et ne tire toujours pas sur la foule comme se fut le cas dans le passé.

    Reste les tunisiens, ne laissez pas tomber les tunisiens, svp ne les laisser surtout pas tomber. Il leur a fallu un courage impressionnant pour pouvoir casser leurs chaines, le pouvoir tunisien étant le pouvoir le plus policier et le plus dure du monde arabe.
    C’est le moment ou jamais de faire pression et de demander au pouvoir tunisien d’ouvrir le champs politique, d’instaurer la liberté de la presse, d’autoriser les libertés d’associations, de manifestation politique.

    C’est le moment ou jamais d’aider ce peuple de s’en sortir par le haut, et qu’on ne nous dise pas que Ben Ali est un rempart contre l’islamisme, au contraire tant qu’il n’y a pas de véritable démocratie, les islamistes auront toute leurs chances. Celui ci se diffuse dans des sociétés ou des communauté renfermer sur elles mêmes.
    Ces peuples n’ont pas à être condamner ad vitam eternam à choisir entre la peste et le Choléra, entre une dictature sanguinaire ou un islamisme délirant tout aussi sanguinaire. On a laisser les algérien à cause de ce schema il y a 20 ans debut des années 90, ne faisons pas la même erreur aujourd’hui avec les tunisiens.

    Je ne demande pas d’envoyer l’armée ou demander à l’ONU d’envoyer les casques bleue(quoique … ) mais seulement de critiquer objectivement la gouvernance tunisienne en matière de droits de l’Homme et d’aider massivement la société civile car mine de rien, c’est la société civile qui mine les dictatures et c’est pour cela que ces dictatures font en sorte de l’eradiquer et l

  3. Un peu courte votre liste des signes. Je m’attendais à des pistes beaucoup plus nombreuses pour nous faire comprendre comment vous pourriez être l’homme du parti socialiste capable de faire une autre France. Vos signes données sont justes, mais nous sommes certainement nombreux à déjà les avoir décelés avant de vous avoir lu. Cordialement.

  4. Curieux oubli dans votre rubrique « Signe américain ».
    Il vous aurait donc échappé que B. Obama n’a toujours pas fermé le camp de Guantanamo comme il avait promis de le faire?
    Est-ce secondaire à ce point pour vous?
    Quant au duo (de charme?) formé par Rama Yade et Fadela Amara, j’aurais préféré un commentaire sur la prestation indigne de Roland Dumas et Jacques Vergès en Côte d’Ivoire (cf « la ménopause de MAM », etc….quelle classe!)
    Avouez que pour un ancien ministre et président du Conseil Constitutionnel, cela méritait bien un commentaire de votre part…

  5. Besoin de gauche ça c’est sur, de tout temps et à travers l’histoire c’est la gauche qui a impulsé la dynamique pour des Révolutions. Les français et même les citoyens du monde ont du mal à reconnaitre cette gauche qu’incarnait Jaurès, Che Guevara et même Mao. La déconfiture du communisme avec l’effondrement du bloc de l’est a changé le monde. La gauche doit retrouver les valeurs qui avaient fait d’elle le soutien de tous les combats pour la liberté et pour la justice. La France va mal et son image est souillée devant l’opinion internationale qui assiste au triste spectacle de l’impunité des « racailles » au col blanc pendant que les mêmes fustigent ceux des quartiers populaires . L’accent doit être mis sur ces quartiers parce qu’ils représentent un vivier électoral qui pourrait tout faire basculer….

  6. Sur ton analyse de l’Action de BO, ne crois-tu pas qu’il serait temps de cesser de rêver ?
    Des gens biens informés de la situation politico-économique des US comme Jorion, ne se sont jamais fait d’illusion sur la marge de manœuvre de BO.
    Ne trouvant pas nos solutions chez nous, nous avons reporté sur un grand chef US, intelligent et cultivé, nos envies contrariées ?
    Ne faisons pas la même erreur avec DSK.

    L’Europe et Orban ? Tu as tout dit et brillamment.
    On est loin de ton souhait «d’un nouveau fédéralisme des Etats-nations» qui, pour moi, ne devient plus qu’un rêve, une nostalgie.

    Du coté de la France,
    Tu aurais du circonvenir Rama Yade et la faire entrer au BN.
    Pour Fadela Amara, on est déjà bien doté.
    Pour les reproches faits à Sarko, nous sommes bien capables de faire des choses semblables !
    L’absence de la CGT pour les viennoiseries chez Sarko, me plait assez – éviter les embrassades du début d’année, ne pas jouer le corps à corps incertain et manger avec lui avec une cuillère dotée d’un très long manche, comme aurait dit Raymond – ça me parait sage.

    « Le climat de cette année nouvelle est étrange, tendu. » « la France, l’Europe, le monde auraient besoin de changement, de retrouver des options progressistes crédibles ?
    Tu rêves
    Ce qui est attendu, c’est de la crédibilité dans les propositions avec le sentiment de l’adhésion intime d’un groupe soudé dans une ambition pour la gauche de gouvernement, avec autour d’autres sensibilités qui viendraient se greffer pour sortir de la crise par le haut – on n’y est pas.

    http://legueduyabboq.blog.lemonde.fr

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