Faillite

Le Printemps arabe est en marche. Partie de Tunisie, une vague de fond démocratique submerge, une à une les dictatures arabes : l’Egypte de Moubarak a basculé, la Lybie de Khadafi, la Syrie, l’Algérie, la Jordanie, la Bahrein sont touchés. Le Maroc, par ailleurs, est concerné. Ce formidable élan doit être accueilli sans réserve.

Les causes communes de ce soulèvement pacifique sont connues. Faute d’avoir développé leurs économies, les dictatures arabes ne les ont pas mises à l’abri de la crise qui a accru le coût des importations. Elles ont confisqué la richesse, au détriment d’une population jeune, informée, branchée sur internet, étalant le spectacle de clans corrompus vivant dans une richesse indécente pendant que la masse peinait à sortir de la misère. Ces régimes sont différents – ainsi le Maroc a-t-il su installer une monarchie constitutionnelle, imparfaite mais indéniable, là où d’autres n’ont laissé aucun espace à la démocratie. Mais, pourtant, l’aspiration à la liberté se fait jour partout et s’exprime avec dignité et courage : il y a, dans ces mouvements, imprévus autant qu’irrésistibles, quelque chose qui rappelle furieusement l’effondrement du communisme. Ils sont, pour le monde, une bonne nouvelle. Ils doivent donc être accueillis avec sympathie, sans naïveté – la préoccupation des équilibres géopolitiques, la sécurité de la région et la paix avec Israël ne doivent pas être oubliées ou négligées – mais aussi sans cynisme. Telle est nécessairement la position des démocrates et des Républicains, celle de la gauche : ce devrait, cela aurait dû être l’attitude de la France.

Or, à l’évidence, la diplomatie française est, à tout le moins, passée à côté de l’évènement. Chacun pense, bien sûr, au plus spectaculaire : le comportement aberrant de la ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie. Piégée par ses confusions entre l’intérêt général et ses intérêts privés, entre sa sympathie personnelle pour la régime tunisien et le poids de ses fonctions, elle s’est enfoncée dans la complaisance et le mensonge : elle s’est, je l’ai dit et redit, discréditée, elle ne peut plus incarner la voix de la France. Nicolas Sarkozy a choisi, non sans hésitation, de la maintenir en poste : ce choix est absurde, il en paiera le prix politique. Mais, plus profondément, c’est notre politique étrangère elle-même qui est en faillite. Car le Président de la République ne s’est jamais exprimé de façon substantiellement différente. Il est resté dans sa logique, préférant le statu quo à l’incertitude du changement – en ceci, d’ailleurs, il est plus conservateur que néo-conservateur, cette école de pensée était favorable au « regime change » -, hanté qu’il est par la crainte de l’islamisme. Il s’est donc cantonné à la prudence, voire à l’insensibilité, alors que l’administration américaine de Barack Obama était, elle, mobile, plutôt à l’offensive.

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