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A bout de souffle

Catégorie : Politique | Par pierre.moscovici | 03/03/2011 à 16:52

Avant de reparler ultérieurement de la politique étrangère de la France et de ce qu’elle devrait être, je reviens, un peu tardivement – la campagne pour les cantonales me prend du temps, et je finis d’écrire mon livre – sur le remaniement du gouvernement ce dernier week-end.

Nicolas Sarkozy a essayé d’habiller d’un discours géopolitique une crise politique, en vain. Il a péniblement tenté d’expliquer que le changement du triangle gouvernemental « régalien » – Intérieur/Défense/Affaires étrangères, excusez du peu – était dû à un changement de donne stratégique, lié au « Printemps arabe ». Je ne nie pas l’importance de celui-ci, qui avait jusqu’alors échappé au Président de la République. Mais le discours – creux, court, sans souffle ni énergie – eût été plus convaincant si nous n’étions pas sortis d’une phase où le gouvernement venait, justement, d’être remanié, où l’on avait annoncé à grands sons de trompe une équipe professionnelle, d’une séquence où le Chef de l’Etat était supposé se « représidentialiser ». La parodie de dimanche soir était la sortie d’un scénario de panique, le dénouement d’un épisode pathétique, qui avait vu l’effondrement de l’ancienne ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, prise dans ses conflits d’intérêt,enfermée dans ses mensonges, disqualifiée par sa complaisance et son cynisme, et le discrédit jeté sur la politique étrangère de la France, et sur celui qui la mène en réalité, Nicolas Sarkozy lui-même : rien de moins, rien de plus. Cela ne pouvait pas convaincre au contraire : l’inexorable chute de la cote de confiance de l’exécutif va continuer, le pays ne peut être rassuré.

Ce remaniement installe une nouvelle donne politique

Ce remaniement installe une nouvelle donne politique, qui se révèlera j’en suis persuadé inconfortable, instable, peu performant. Le « carré d’as » de la droite est en effet conflictuel et usé. Nicolas Sarkozy est, bien sûr, le perdant de cette manche. Il reste à l’Elysée, mais a dû sacrifier à la fois son ami et complice Brice Hortefeux, exfiltré de la place Beauveau, et son secrétaire général, Claude Guéant, à la fois promu ministre de l’Intérieur et déchargé de la « diplomatie parallèle » qu’il menait, au nom de son chef, contre le Quai d’Orsay. Ce Président, isolé, affaibli, devra compter avec une double cohabitation. Le Premier ministre, François Fillon, a été manifestement tenu à l’écart de ce remaniement, et ses relations avec le Président se sont manifestement rafraîchies : le temps de l’ « hyper-Premier ministre » s’est achevé avant d’avoir commencé, mais cet homme dur, orgueilleux, susceptible, supporte mal d’être marginalisé. Il ne restera pas, j’en suis sûr, inerte, ses commentaires feront mal, son attitude montrera ses doutes, ses distances.

Qui mènera réellement la politique étrangère de la France, sur laquelle Alain Juppé et Nicolas Sarkozy n’ont pas, en vérité, la même position ?

Alain Juppé semble être le nouvel homme fort de l’attelage du pouvoir. Chacun vante ses compétences, ses capacités d’homme d’Etat. De fait, il est assurément estimable, et le ministère des Affaires étrangères sera soulagé de son arrivée. Il n’est pourtant pas un recours évident : il a par le passé été parfois maladroit, sa popularité est relative, son entrain paraît limité, tant son adhésion à la politique et à la personnalité de ses supérieurs est mince. Les questions, à cet égard, ne manqueront pas. Le Premier ministre bis s’entendra-t-il avec le titulaire de Matignon ? A en juger par leur premier échange sur Bordeaux et l’emploi du temps du ministre-maire, la réponse est plus que douteuse ? Qui mènera réellement la politique étrangère de la France, sur laquelle Alain Juppé et Nicolas Sarkozy n’ont pas, en vérité, la même position – le chiraquisme un peu traditionnel de l’un s’opposant à l’activisme brouillon et à l’atlantisme désormais tempéré de l’autre ? Pour tout dire, je doute que cela fonctionne : les rivalités et les arrière-pensées, y compris pour 2012, prendront vite le dessus, l’ambiance sera délétère.

Reste le dernier angle du carré : l’UMP. J’ai débattu il y a une semaine à « Mots croisés » sur France 2 avec Jean-François Copé, et en ai retiré une impression un peu étrange. Le secrétaire général de l’UMP est un politique intelligent, redoutable débatteur à ses heures, qui sait être méchant, voire méprisant. Je l’ai trouvé, ce jour là – et je n’ai pas été le seul – peu combatif, désabusé, presque démobilisé. Ce grand ambitieux se voit mal en second couteau, il souffre clairement de la présence de ses ainés, il oscille entre l’envie de gagner, quand même, en 2012, et la tentation de la table rase qui lui ouvrirait – désormais sans la moindre certitude – la voie pour 2017. Dans ces conditions, le Parti majoritaire peut difficilement apparaître comme un atout, et les débats qu’il lance – sur l’Islam et la laïcité au premier chef – sont pour le moins imprudents, dangereux même.

j’ai été frappé de l’accent mis par le Président de la République sur la question des flux migratoires davantage que sur l’expérience née des révolutions arabes

Bref, le remaniement n’aura, selon moi, rien réglé à droite : les ennuis changent, mais continuent. Il n’est toutefois pas sans importance. François Hollande a raison de dire que la présidence Sarkozy est finie, et que la campagne est lancée. Elle sera, on le voit, peu coopérative entre les leaders de l’UMP. Il serait toutefois hasardeux de se contenter de miser ou d’ironiser sur leur mésentente. Elle sera aussi dure, cherchant d’abord à retrouver les « fondamentaux conservateurs ». A cet égard, j’ai été frappé de l’accent mis par le Président de la République sur la question des flux migratoires davantage que sur l’expérience née des révolutions arabes. Ce thème sera utilisé encore et encore. Nous devrons au contraire proposer une grande politique européenne en direction du monde arabe, encourageant la démocratie, le développement, les libertés : il s’agit de la réponse la plus sérieuse, la plus conforme à nos valeurs, et aussi la plus efficace pour contenir l’émigration en provenance de ces pays.

On m’aura compris : j’ai la conviction que Nicolas Sarkozy et la droite sont en bout de course et à bout de souffle. Cette situation, a priori avantageuse, ne doit pas nous réjouir ou nous démobiliser. Car nous devons d’abord penser aux Français, qui vont vivre des mois difficiles, dans un monde troublé, avec un pouvoir qui jouera surtout désormais de la peur, du rejet de l’autre et qui se saisira de toutes les inquiétudes. A la gauche, donc, d’offrir une perspective positive, de faire lever un espoir, d’élaborer un projet cohérent, de montrer, aussi, qu’elle peut incarner le changement, le renouveau, la cohérence et la cohésion. Ne jouons pas cette partie uniquement « en contre », construisons l’ambition crédible que l’on attend de nous. Cela passe sans doute par un nouveau « vote-sanction » lors des élections cantonales des 20 et 27 mars, mais surtout par la construction d’une offre politique, de gauche et réaliste, à la hauteur des défis de la période.

Photo : CC Gueorgui Tcherednitchenko

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13 commentaires

  • fournier dit :

    « gagner sur la faiblesse relative de la droite ne peut être en soi une ambition… »il semble que la gauche limite là son « programme » !! p.moscovici est sur ts les écrans,bravo,mais cela ne suffit pas; il y faut tout autre chose pour convaincre… faut-il attendre encore ?et il ne s’agit pas du choix d’un candidat ,mais d’une vision analytique commune,claire,lisible .

  • stone dit :

    Entièrement d’accord avec ce texte.On assiste actuellement à une compétition féroce entre Sarko et LePen.Si ça continue,il va y avoir un 21 avril à l’envers,cad un duel entre le candidat socialiste et la fille LePen.L’attitude de la droite sera intéressante à observer!!!…Ceci dit,on n’en est pas encore là et nous avons du travail devant nous, en particulier éviter les divisions fratricides!!!…

  • hamdoune fannia dit :

    une ambition crédible? il est fortement improbable que la gauche arrivera à une ambition crédible car gagner sur la faiblesse relative de la droite ne peut être en soi une ambition. Ne sous-estimez pas les débats annoncés sur l’islam, la laïcité, bref tout ce qui désunit le peuple au lieu de le rassembler sur une préoccupation commune : le chômage et ses ravages sociaux. Comment la gauche peut-elle être si peu dynamique alors que les questions sociales sont à leur paroxysme ? cette question de fond à mon sens traduit un éloignement sur les valeurs inhérentes à la gauche et oubliées par ceux qui prétendent incarner ces grandes valeurs humanistes. Il sera plus que difficile pour la gauche de renouer avec les couches populaires, perdues depuis longtemps et acquises aux thèses d’extrême-droite. Ces thèses, reprises sempiternellement par la droite dès qu’elle perd du terrain et la gauche y voit un possible succès et une ambition crédible?
    Quant aux révolutions en marche dans le monde arabe, vous n’avez rien compris, au lieu d’espèrer le progrès dans ces pays, on entend le spectre de l’immigration….Pauvre France.

  • fournier dit :

    c’est un refrain ,une rengaine qui est tout-à-fait indigne;L.Wauquiez a expliqué,tout sourire,sur les marches de la basilique du Puy en velay,ville dont il est le maire,que D.chstrausskahn,si loin,là-bas,à washington,sur les bords du Potomac,dans sa luxueuse villa,n’avait plus rien du bon français.Etre un vrai Français c’est avoir les deux pieds dans la boue dans une petite commune de la Haute Loire .Comme c’est curieux,comme c’est étrange…Ch.Jacob avait dit la même chose,la semaine précédente…eh bien,moi qui ai les deux pieds dans la boue,dans une petite ville française,tout d’un coup je ne me sens plus du tout français,quand j’entends des choses pareilles dans la bouche d’un ministre de la République…

  • Marcel dit :

    Bonsoir monsieur
    Juste quelques mots pour vous dire ceci.
    L’ISF me hérisse, pourtant n’ayant ni de fortune ni une grosse retraite, je ne le paie pas.
    Seulement voilà déjà je n’arrive pas à admettre que l’on paye un impôt sur ce que l’on possède et que l’on a déjà payé avec toutes les taxes et impôts inclus dans le prix.
    Ensuite je n’admet pas qu’un pauvre gars qui à acheté un bien qui valait une poignée de cerises à un certain moment et qui voit son bien prendre de la valeur pour quelque soit la ou les raisons soit obligé de le vendre parce qu’il a de trop faibles revenus!
    De plus concernant l’héritage en ligne direct, je me suis saigné aux quatre veines pour être propriétaire de mon pavillon, et je ne supporte pas l’idée que je ne puisse transmettre ce bien à mes enfants sans que ceux-ci soit en plus obligés de mettre la main à la poche.
    Ce bien ma femme et moi l’avons acquits à la sueur de notre front et avec de nombreuses privations.
    J’estime qu’il est payé et que mes enfants n’ont pas à en rajouter un bout.
    Cordialement
    Marcel

    • bangor dit :

      Il y a peu de chances que ton pavillon vaille 1 300 000 €. S’il les vaut, il est normal que tu en verses une modeste partie à la collectivité. Par ailleurs, la transmission à tes enfants relève des droits de succession et pas de l’ISF.

    • Nicolas(Nantes) dit :

      L’impôt sur la succession en lien direct d’un bien inférieur à un certain seuil très peu élevé.

      Maintenant, perso, je vais dire le contraire. Je comprends parfaitement la logique qui dit « j’ai payé ce bien avec ma femme », « je ne vois pas pourquoi mes enfants devraient payer qqch dessus à notre mort ». Soit, ça paraît logique.

      Mais en suivant cette logique, on met à mal la redistribution : toutes les familles aisées qui possèdent beaucoup de biens ont elles aussi gagné et payé ces biens, en payant tous les impôts dessus, et en l’honneur de quoi leurs enfants devraient payer pour hériter de ces nombreux biens ?
      Sans impôt sur la succession, c’est aider à accélérer les différences de classe à la naissance. Sans redistribution à la succession, c’est la création de patrimoines de « père en fils » que l’on accélère, comme à d’autres époques plus anciennes.

      Je trouve acceptable de ne pas imposer la résidence principale, ou d’y mettre un certain seuil minimum. Mais je reste profondément attaché à l’impôt sur la succession. C’est un moyen raisonnable et assez juste d’éviter que certains héritent de beaucoup à la naissance sans rien faire et d’autres ne héritent de rien car leurs parents n’auront pas pu constituer de patrimoine intéressant.

      Je me plante peut-être dans ma vision et surtout je comprends que la logique inverse plaise car plus simple, mais je crois en cet impôt.

      Au-delà de ça, quand on a un pays avec de tels déficits, je ne pense pas que ce soit l’impôt à supprimer ou alléger en priorité.

    • Bloggy Bag dit :

      Mais pourquoi payer quoi que ce soit Marcel ? Si tu n’es pas malade, tu n’as pas besoin de payer pour la médecine, si tes gosses sont grands, tu n’as pas à payer pour l’école, si tu restes chez toi, tu n’as pas à payer pour les routes ou les transports.
      Crions « moi-je, moi-je, moi-je », vilipendons les gâchis, gaspillages et autres suceurs de sang, protégeons nos belles propriétés (de la gazinière au château suivant les cas) avec moult alarmes et fils barbelés, et changeons de nom pour le PS en l’appelant le parti réac du moi d’abord.

      Euh, à la réflexion non, j’ai l’impression qu’on perdrait un ou deux idéaux de gauche au passage…

    • Bloggy Bag dit :

      Et une dernière petite chose Marcel, cela t’arrache le cœur de payer des droits de succession, mais cela ne semble pas te gêner de laisser une dette à la société.
      Il me semble qu’a minima, on pourrait établir les droits de succession sur la base de la dette social qu’a chacun à sa mort (ce qui serait peut-être un bon ressort pour la réduire de son vivant, histoire d’avoir l’âme en paix).

      • guillaumeA dit :

        Au lieu de se demander ce que l’on enlève comme impôt, la question est de savoir ceux que l’on augmentent pour combler le trous.

        Par ailleurs la succession devient un non sens avec l’allongement de la vie. Quelqu’un qui meurt a 85 ans transmet a une personne qui a généralement acheté sa maison et qui va placer a nouveau l’argent vue qu’il a déjà un patrimoine…ainsi l’argent dort au lieu d’être mit dans le circuit économique.

        Si on veut étendre le débat, la détaxation du patrimoine est un handicape important pour une économie.
        Exemple simple: Taxé les plus valus sur la résidence principale est il une mauvaise idée? La réponse dans la population est oui mais économiquement c’est très bon car cela rapporte de l’argent a l’état et surtout cela diminue les prix(ce qui donne une facilité au primo accédant) vue que l’inflation des prix ne va dans la poche des propriétaires.
        exemple: sans taxe: je vends une maison 220 000€ donc je peux réinvestir 220 000€ ce qui provoque une hausse des prix car je peux acheté une maison a 350 000 avec un prêt en complément.
        Le prix des maisons augmente vue que chaque vendeurs peut réinvestir plus a chaque vente alors que ses revenues augmente pas.

        Maintenant avec taxe : je vends une maison 220 000€ et on me prend 40 000€ sur la plus valus. Je me retrouve avec 180 000€ pour réinvestir et peut être 250 000€ avec un prêt.

        Le résultat est simple, le prix des maisons va être stable et même en diminuant vue que le cycle de hausse des prix créer par les plus valus est fortement diminué et que les revenues ne permettent pas de soutenir une forte hausse.

        Un autre exemple: La propriété d’un bien immobilier est elle bénéfique économiquement, dans l’idée du temps c’est oui.
        Mais cela rend les gens moins mobile dans la recherche d’un emplois. Déménagé est plus difficile pour un propriétaire que pour un locataire.

        Le problème est que la location est trop élevé en France pour être compétitive.
        De plus la forme de location en France est pas assez développé, les locations-propriétaires(transmission du droit a location sans changer le loyer) ou location viagère ne sont du tout présente.

        La constitution d’un patrimoine pour assurer ses vieux jours comme obligation vient de la perte de crédibilité de l’état a assuré des retraites convenable et traité le problème de la dépendance.

  • Michel ternes dit :

    Belle analyse. On attend celle sur la Politique etrangere

  • aliciabx dit :

    « Le « carré d’as » de la droite est en effet conflictuel et usé. Nicolas Sarkozy est, bien sûr, le perdant de cette morale. » orale n’est pas vraiment le terme adapté :-)
    Surtout qu’avec sur l’Islam ou « la laïcité, on se détourne des vrais problèmes et même des révolutions arabes au cas où elles donneraient des idées au peuple.
    Un os à ronger pour des gens en difficulté qui doivent absolument trouver des coupables pour apaiser leurs angoisses.
    Je ne suis pas contre un débat, bien au contraire, car il faut être accessible à toutes les opinions mais celui qui vient est anachronique http://www.come4news.com/le-debat-sur-lislam-anachronique-510040
    Le débat sur l’identité nationale a failli mal tourner et si le but est de détourner les gens de leurs problèmes, je pense que cela va finir en affrontements.
    Il aurait du faire ce débat en début de quinquennat lorsqu’il était encore en grâce. Il a raté le coche. C’est trop tard…
    Les révolutions arabes vont changer certains comportements au sein même de notre société.
    Comme pour tout, le gouvernement a toujours deux ans de retard, loin de la compétitivité prônée dans chaque discours.
    Les affaires étrangères montrent à quel point nous étions « en pointe » pour anticiper…

    • Jonas dit :

      La phrase du billet est :
      « Le « carré d’as » de la droite est en effet conflictuel et usé. Nicolas Sarkozy est, bien sûr, le perdant de cette manche »

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