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La fracture

Catégorie : Politique,Réflexions | Par pierre.moscovici | 25/03/2011 à 17:59

La campagne du deuxième tour s’achève. Elle a été, comme toujours, différente de celle du premier. Il s’agit, en effet, en peu de jours, de rassembler les camps dispersés, de convaincre les abstentionnistes, bref de mobiliser. Les argumentations politiques se simplifient, les campagnes se localisent, pendant que se déroule un débat national sur le sens du vote. De manière logique, j’ai moins bougé, me contentant d’aller soutenir, comme je l’avais promis, nos candidats à Pau, au coeur d’un des départements, les Pyrénées-Atlantiques, que nous pouvons conquérir, et mon ami Vincent Fuster à Besançon. Pour le reste, je me suis concentré sur mon territoire, le Pays de Montbéliard, dont les confrontations de second tour – 2 duels PS/FN, 1 duel FN/UMP, 1 triangulaire – résument les difficultés politiques de l’heure.

Pour être franc – mais je souhaite être démenti – je ne sens pas un retour massif vers les urnes

A 48 heures d’un second tour, on est toujours dans l’incertitude, et de nombreuses questions se posent. L’abstention baissera-t-elle ? Pour être franc – mais je souhaite être démenti – je ne sens pas un retour massif vers les urnes. La mobilisation sera sans doute supérieure dans les cantons à « enjeu », où se déroulent des affrontements serrés entre la droite et la gauche ou bien des triangulaires. Elle sera probablement plus faible, dans les duels atypiques – droite/FN, gauche/FN – où le camp éliminé choisira largement… de ne pas choisir. La gauche progressera-t-elle ? Je le pense. Bien sûr, l’unité n’a pas été parfaite entre les deux tours, et le comportement des écologistes, qui ont décidé le report sur les candidats de gauche les mieux placés au plan national, mais s’y dérobent parfois localement – c’est le cas dans le Doubs – quand ils ne se maintiennent pas dans des cantons où ils sont opposés à des candidats d’autres partis progressistes, aurait pu être plus clair. Mais je veux croire que les électeurs, eux, ne s’y tromperont pas, et ne confondront pas la droite et la gauche. J’espère donc – ce n’est pas une certitude – que nous pourrons, dimanche soir, constater quelques beaux sursauts, d’heureuses surprises et la prise de nouveaux départements.

Jean-François Copé et Nicolas Sarkozy ont défini ensemble une posture, le « ni-ni » – ni FN, ni PS – qui rompt avec toutes les traditions de la droite française

Mais l’évènement de ce second tour aura sans doute été l’émergence de fissures profondes à droite. Alors que la gauche a sans ambiguïté affirmé la nécessité d’un barrage républicain face au FN, Jean-François Copé et Nicolas Sarkozy ont défini ensemble une posture, le « ni-ni » – ni FN, ni PS – qui rompt avec toutes les traditions de la droite française. On se souvient, par exemple, de l’attitude de Jacques Chirac entre les deux tours des régionales de 1998, intervenant à la télévision pour condamner les alliances passées dans plusieurs régions entre la droite et le FN. Rien de tel cette fois. Nicolas Sarkozy a même osé dire, devant ses troupes, qu’il n’avait « rien de commun avec le PS », et qu’il fallait éviter de nourrir le sentiment qu’existait une « UMPS ». Je le confirme, je n’ai rien de commun avec la politique du Président de la République, que j’ai qualifié de « liquidateur » : je le combats sur tous les terrains, je réprouve sa politique économique, injuste et inefficace, je m’oppose à son offensive contre notre modèle social et nos services publics, je ne partage pas sa conception de la République, je n’adhère pas à sa politique étrangère et européenne.

Ils préfèrent, contrairement à ce qu’écrivait jadis Michel Noir, perdre leur âme plutôt que perdre les élections.

Mais je croyais, naïvement, qu’il restait à Nicolas Sarkozy et à son parti un minimum d’attachement aux valeurs qui fondent notre vivre ensemble. J’espérais qu’il nous restait au moins cela en commun. J’attendais du Président de la République qu’il sache faire le départ entre une formation démocratique, européenne, dotée d’une culture de gouvernement, et les thèses xénophobes de Jean-Marie et Marine Le Pen. Il est vrai que le début de ce quinquennat ne plaidait pas en ce sens. La fin est plus claire encore. Le Président de la République a, en réalité, dévoilé sa stratégie pour 2012 : pas d’ennemi à droite ! Il vise, de manière maintenant presque explicite, un deuxième tour face à la nouvelle Présidente du FN ou, à défaut, la constitution d’un bloc conservateur, à l’italienne, face à la gauche. Nous voilà, en tout cas, prévenus : ces cantonales auront marqué le début de la bataille présidentielle et installé le terrain de celle-ci. Nicolas Sarkozy et les siens sont prêts à tout pour garder le pouvoir, ils préfèrent, contrairement à ce qu’écrivait jadis Michel Noir, perdre leur âme plutôt que perdre les élections.

Cette attitude – et c’est le grand enseignement de cet entre deux tours – ne fait pas l’unanimité à droite, loin s’en faut. Les gaullistes, tout d’abord se rebiffent, à l’image d’un Michel Barnier, Commissaire européen nommé par Nicolas Sarkozy, qui votera « PS sans problème » à Albertville, ou de Frédéric Salat-Baroux, ancien secrétaire général de l’Elysée sous Jacques Chirac – et accessoirement son gendre – qui voit là une rupture avec ses convictions essentielles. Des membres du gouvernement – Alain Juppé, Nathalie Kosciusko-Morizet, Valérie Pécresse – ont clairement laissé entendre leur préférence pour le « Front républicain », avant de se rétracter après avoir été dûment chapitrés par le Chef de l’Etat. Enfin, une brisure s’est faite entre ce dernier et le Premier ministre, François Fillon, qui s’est nettement démarqué de la position de l’UMP. Lui aussi, sous la pression du Président et surtout du fait de la désapprobation d’une grande partie du groupe parlementaire UMP, sur lequel il compte pour l’avenir, a fait volte-face. Ne cachons pas non plus ce qui est passé sous silence : bien des députés UMP, sans oser le dire, voteront FN dimanche, ou laisseront faire.

Bref, la droite est fracturée par une stratégie aventureuse. Il ne faut pas la sous-estimer – la radicalisation de l’électorat et la déception des couches populaires sont profondes – mais elle peut aussi la faire à la fois perdre et exploser. Jean-Louis Borloo et Dominique de Villepin sont là, prêts à ramasser les morceaux, Marine Le Pen n’attend que ça pour transformer le FN en grande force de la droite ultra-conservatrice, construite sur les ruines fumantes de l’UMP. Nous voilà, en tout cas, prévenus. Nous savons ce que Nicolas Sarkozy fera, s’il est candidat. Nous savons aussi que la France est en crise morale et politique, qu’elle attend autre chose que l’anti-sarkozisme, qu’elle espère des solutions ambitieuses et crédibles à ses difficultés. Nous devons être à la hauteur de cette exigence légitime.

En attendant, votons et faisons voter pour le second tour de ces cantonales. Celui-ci en dira long sur le véritable rapport de forces, y compris sur l’appréciation des électeurs de l’UMP et du FN sur le pas de deux tenté par le Président de la République. La gauche et les socialistes, je l’espère, sortiront plus forts de cette dernière élection avant 2012. Après, l’essentiel reste à faire. Il reste encore un peu de temps pour convaincre. J’y retourne.

Photo : CC c-reel.com

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12 commentaires

  • Alceste dit :

    Le mot du jour : « porosité ».
    Euphémisme et trucage pour apaiser les uns (UMP)
    Métaphore du malaise des autres (gauche).
    « Porosité », c’est peu de le dire : Pire encore, il y a des trous partout (abstention).
    Pour s’en assurer, il n’y a plus qu’à charger la barque. Résultat : plus de la moitié des Français « sondés » estimeraient que le parti de Le Pen est un parti « comme les autres ».
    Reste à savoir ce que cela veut dire. On y reviendra sûrement.
    Une consolation : Le Radeau de la Méduse est un très beau tableau

  • Nicolas(Nantes) dit :

    Isabelle Balkany battue. Une petite jouissance dans tout ce foutoir brun !

    • M.A dit :

      He oui Nicolas de Nantes!! seule petite consolations la raclée d’I Balkany …dommage nous n’avons pas réussi a déloger P Devedjian, je suis déçue, très déçue

  • Alceste dit :

    Sans avoir de goût particulier à passer pour un rabat-joie, on peut se demander quelle place réelle peut avoir le verbe « convaincre » dans le combat politique que nous avons à mener, du moins quand on essaye de prendre un peu de recul pour comprendre les événements. Si en effet nous avons bien obligation de résultat, c’est-à-dire si nous devons susciter l’adhésion du plus grand nombre pour sortir le pays du marasme où il se traîne, nous avons nécessairement à agir sur plusieurs registres. Le premier, certes, relève du classique affrontement opposant gauche et droite(s). On va donc tenter de démontrer par la raison (le projet) qu’il faut en finir avec toutes les errances, voire les ravages, de l’État UMP entièrement assujetti aux obsessions de son gourou. Ce ne sera pas difficile, tant nos concitoyens, dans leur majorité, ont désormais compris ce qu’il en était. Mais en même temps nous voyons bien chez certains l’effet pervers de la démonstration : soit le désengagement, soit le refuge bien connu vers le populisme consenti. Nous sommes dès lors bien loin de la raison, et malheureusement il se peut qu’il ne serve strictement à rien de le dire, car nous voyons bien le décalage qui s’est désormais installé entre le discours politique et la réalité sociologique. Il y a plus de 50 ans, on entendait quelqu’un comme Pierre Massé, cet éminent Commissaire du Plan, redouter « le risque de voir apparaître une contre-société formée de tous ceux qui ne voudront pas ou ne pourront pas suivre la cadence » (citation de mémoire). Nous y sommes, cette « contre-société » est bien là, et le problème va même bien au-delà des conséquences de la « cadence » si on la voit à la lumière de la mondialisation, laquelle rend obsolète toute théorie à peine formulée. Or il est bien clair qu’aux yeux de cette contre-société le jeu qui oppose les partis de gouvernement s’est vidé de toute substance, tant ils paraissent se complaire dans le métalangage, lequel fait exister gauche et droite au mieux comme un de ces « concepts-zombies » – il y en a d’autres – dont parle Emmanuel Todd dans un récent article, dont le titre provocateur ne manque pas d’attirer l’attention (http://www.marianne2.fr/E-Todd-Face-au-FN-il-faut-rompre-avec-deux-concepts-zombies-le-libre-echange-et-l-euro_a204202.html). Dès lors il s’agit de bien autre chose que de « convaincre », même si on doit regretter que l’usage de la raison ne suffise pas à donner des certitudes, il faut aussi et surtout « persuader », ce qui nous mène à un autre registre. Nos concitoyens, même les plus désabusés, à juste titre pour beaucoup d’entre eux, n’attendent qu’une chose : pouvoir faire confiance, sachant bien eux-mêmes par expérience la complexité du monde. A quoi s’ajoute une revendication : être utile, ne serait-ce que par un vote un jour d’élection. Les raisons de n’avoir pas confiance se multipliant (au regard de la droite et de ses méfaits, évidemment, mais aussi au regard de certains comportements irresponsables la gauche), elles prennent le pas sur celles qui pourraient motiver ou simplement séduire. Quant à l’utilité de l’expression démocratique, il est certain que d’aucuns ont de bonnes raisons d’en douter. D’où la tentation de l’abstention, l’expression parfaite de l’absurde. D’où aussi le vote pour des « idées » qui sont autant d’injures à l’Histoire de notre pays et à ses bâtisseurs, au prix de leur vie souvent. Cette dernière attitude, quoi qu’on prétende ici et là, on est en droit de refuser de la considérer avec complaisance, sauf à admettre qu’en toute circonstance la fin justifie les moyens, ce qui constituerait un pas de plus dans la régression. Alors comment persuader d’avoir confiance ? Sûrement pas par ces incantations et ces numéros d’exorcistes dont on raffole sur les tréteaux. Après tant d’années de déconvenues, le soupçon d’imposture l’emporterait, à juste titre. On persuadera d’avoir confiance quand ou saura montrer à nos concitoyens que la politique de la gauche c’est celle qui, seule, peut les prémunir contre le hasard, qui est de nos jours la première des hantises, notamment le hasard des licenciements au gré des intérêts du moment, le hasard des carrières dépendantes du marché ou des lubies de circonstance, le hasard de la réussite par l’école, le hasard des « accidents » nucléaires aussi… Il faudra évidemment revenir sur tout cela. Mais si la gauche ne parvient plus à être le contraire du hasard, elle n’aura plus de « sens », ce sera le cas de le dire. Et en tout état de cause la porte sera grande ouverte aux pires des aventures.

  • benarfa dit :

    Est-ce que vous avez consolé Eric Lancon pour sa défaite à Montbéliard-Est?

  • M.A dit :

    Je suis en campagne dans les Hauts de Seine fief de Sarko , je suis socialiste et fait campagne pour le candidat de la gauche unie au 2 eme tour (un élu de terrain) face a Devejan . aidez moi a croiser les doigts pour mon candidat , pour dimanche, circonscription a surveiller , il risque d’y avoir des surprises que je souhaite de tout mon coeur.

    • Nicolas(Nantes) dit :

      faut ptet malheureusement pas trop rêver :) Comme dans le Val-d’Oise, ça a l’air mal parti aussi.

  • jpb dit :

    « Nous savons aussi que la France est en crise morale et politique, qu’elle attend autre chose que l’anti-sarkozisme, qu’elle espère des solutions ambitieuses et crédibles à ses difficultés. »

    Il reste donc un espoir.

  • Amelle dit :

    Je voudrais d’abord parler de la Libye, du FN plus tard.

    Je voudrais seulement souligner que les opposants libyens ont assez mal pris le fait que la France et le Royaume Uni veulent imposer une politique post Kadhafi aux libyens, ils considèrent qu’on leur vole les acquis de leur récolution parce que pour eux c’est toujours la suite de la révolution. Ils pensent que les libyens avec leurs sacrifices méritent le droit de decider librement de leur avenir.

    Pour eux les français ne connaissent rien ni à l’histoire ni à la sociologie de leur pays. Le but des opposants c’est un pays démocratique basé sur la citoyenneté qui permettrait d’unir le pays avec toute ses regions et toutes ses tributs. Or les français fantasment sur le caractère tribal de la Libye dont ils ne connaissent pas les regles. La France n’a pas à demander d’élargir le CNT ni à dire qu’elle est la constitution qui leur faut.

    Sur les chaines arabes on entend la quasi majorité des libyens dire que les propositions politique de Sarko sont juste nulles et non avenues, ils ont peur qu’on ne leur impose un agenda qui n’est pas le leur. C’est je pense le sens de la lettre des membres du CNT au peuple français. Ils y reconnaissent à la France de les avoir aider qu’ils considèrent la coalition comme des libérateurs et ils les remercie éternellement de cette aide mais réaffirment qu’ils ne veulent pas de forces terrestres, qu’il faut s’en tenir à la résolution de l’ONU. C’est aussi ce qu’à dit Obama ces dernière heures en espérant qu’il gardera ce cap.

    J’aimerai bien que mardi, quand Sarko fera sa proposition, les socialistes affirment bien fort que la France n’a pas à décidé de la politique libyenne.Et que ce n’est pas parce que nous les avons aidé que nous avons droit d’ingérence politique. ça reviendra un jour ou l’autre comme un boomerang.C’est à eux de faire leurs propres apprentissage de la démocratie.

    Deux choses encore:
    – La conférence parisienne post résolution de l’ONU était une grosse connerie, tout le monde (surtout les pays de la coalition)aura compris que Sarko à fait cela pour tirer la couverture sur lui. Ok c’était à deux jours des cantonales, sauf que là il y a eux une centaine de mort avec ce « petit retard » sur la résolution de l’ONU. Parmi ces mort, le formidable blogueur « Mo » de Libya Houra qui était aussi le correspondant de CNN et qui est juste mort 4 heures avant l’intervention de la coalition.

    – Il faut dire à Sarko qu’il n’y a rien de honteux à dire que la coalition était sous commandement américain de l’Africom. De voire qu’il était interdit de dire cela en France est juste comique si la situation n’était pas aussi tragique.

  • stone dit :

    Il ne faut pas dramatiser à outrance l’élection éventuelle de qq conseillers généraux F.N. S’il y avait un vote proportionnel comme aux régionales, il seraient beaucoup + nombreux;d’ailleurs,ils sont représentés dans des conseils régionaux…C’est une occasion pour eux de montrer leur ignorance des problèmes locaux ou leur absentéisme!!!Toutefois,l’inconvénient majeur de leur présence serait d’empêcher la gauche (ou la droite)d’avoir la majorité absolue ds un conseil général…

    • Nicolas(Nantes) dit :

      apparemment, c’est le pari fait par Copé en Seine et Marne, gagner par une majorité relative juste devant le PS, avec qqes élus FN face au PS…

  • hamdoune fannia dit :

    UMP-PS : le président de la république a fait une grave faute politique et morale en n’appelant pas à un front républicain, il fait le jeu du front national, dont la thèse centrale depuis 30 ans est d’accuser la droite et la gauche d’être « pareils », et par son attitude Sarko accrédite cette thèse pourtant combattue depuis 30 par tous les républicains, c’est sans précédent et cela augure d’une campagne présidentielle déjà nauséabonde, où M.Guéant fait le job confié par son chef sarko, surfer sur la dialectique extrémiste, c’est un jeu dangereux et qui ne grandit pas la France, bien au contraire.
    Quant aux cantonales, malheureusement le front national gagnera pour la première fois des sièges , cela est plus que probable et affligeant pour les valeurs républicaines.
    Il reste à mener le combat politique sur le programme du front national point par point, c’est cela et seulement cela qui permettra de démontrer l’imposture de ce parti extrémiste dont le fonds de commerce est l’antisémitisme et le racisme.

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