La richesse de la diversité dans l’unité de la République

Intervention de Pierre Moscovici à la convention nationale de la LICRA
2 avril 2011

Tout le monde ici s’accordera pour reconnaître un droit à l’expression de « la diversité », dans un cadre unitaire de valeurs communes. Personne à cette table ne renierait la phrase de Fernand Braudel «La France se nomme diversité» (in L’Identité de la France). Mais une fois qu’on a posé en préalable cette pétition de principe, on a pas dit grand chose… et à dire vrai le sujet de la présente table ronde est assez périlleux si on regarde ce qui se cache derrière les bonne intentions et les grandes phrases, si on cherche à en tirer des conséquences politiques.

Périlleux par l’inconsistance effective de ce que signifie « la diversité » : ce n’est rien en soi, la diversité, le singulier du terme apparaît même comme une contradiction avec ce qu’il est censé incarner. Au mieux, la notion se décline comme qualificatif. Chacun d’entre nous a des appartenances diverses, des identités diverses, des conditions diverses. Chacun d’entre nous aussi est traversé d’attaches diverses, de sentiments parfois contradictoires, d’inscriptions sociales multiples. On est tout à la fois un père et un travailleur, une mère et la fille de ses parents. Je suis, moi, fils de parents nés Roumains, d’une communiste et d’un écologiste, je suis un Européen, socialiste, je suis député du Doubs bien qu’ayant grandi à Paris etc…

Bref, la diversité n’est rien parce qu’elle est tout, parce que personne ni aucune réalité n’est univoque, et c’est bien heureux ainsi. La diversité, avant d’être une chose qu’on devrait rechercher ou apprendre à tolérer est d’abord une réalité première, têtue, nécessaire, sur laquelle tout le reste se construit.

En face, l’unité de la République fait figure de concept performatif, celui qu’il faut rappeler sans cesse. L’unité est une construction politique, la construction d’un Etat, avec ses valeurs, offensives et/ou défensives. Un bref retour historique n’est ici pas inutile: la République française a dû s’imposer comme une et indivisible parce qu’elle a éclos dans une France divisée, morcelée en identité régionales voire locales. Elle a, de la même manière, dû s’imposer comme laïque parce qu’elle a éclos dans une France indéniablement catholique (même si en voie de laïcisation), la fille aînée de l’Eglise.

Si ces principes d’unité et de laïcité de la République ont été affirmés avec tant de vigueur et de solennité, c’est bien, à mon sens, parce qu’alors, il s’agissait de conquérir une France qui n’était absolument pas acquise à ces valeurs qui étaient alors des valeurs de gauche: l’égalité, l’unité, la laïcité, la République, la démocratie.

Aujourd’hui, la France dans laquelle le gouvernement souhaite imposer un débat sur la laïcité, après celui sur l’identité nationale, est toute autre.

Institutionnellement, elle n’est plus menacée par les pouvoirs locaux. Même culturellement, la République française a suffisamment dépassé sa crainte du régionalisme pour accepter l’éclosion d’écoles diwan, accepter comme épreuve de langue obligatoire au baccalauréat général le breton, le basque, la langue d’oc, le corse, et signer la charte européenne de l’autonomie locale.

Du point de vue de la laïcité, la religion n’apparaît plus comme l’ennemi numéro un de l’Etat.

Et le rapport du citoyen à son Etat nation, son identité politique, a, lui aussi, largement évolué. A l’école, on n’apprend plus le Tour du monde par deux enfants, mais les guerres de décolonisation. Les historiens ont pris leur indépendance, parce que la nation française a mûri et s’est affermie.

Et cependant, voilà que sonnent de nouvelles sirènes qui hurlent au péril qui menacerait la République française, une et indivisible, laïque et démocratique, assaillies par des marges et des ennemis infiltrés. Chaque mois un nouveau bouc-émissaire est brandi par le gouvernement : les «voyous» ou «racaille» des banlieues qu’il s’agirait de passer au karcher pour les rendre plus blancs que blancs, les Afghans à Sangatte, les roms, les musulmans désireux de prier dans des conditions dignes, les Tunisiens et les Egyptiens enfin libres qui seraient sur le point d’arriver massivement en France, les Libyens fuyant la guerre… Tous ces gens n’ayant, dans l’esprit des ennemis de l’altérité, comme seul objectif que de détruire une soit-disant identité française. Comme si l’identité, c’était être identique; comme si l’unité, c’était être pareil. C’est exactement le contraire: l’unité suppose la différence; l’identité se construit en permanence par apports successifs.

Pour masquer cette peur de l’autre, qui irrigue aussi bien le discours que la politique menée depuis près de 10 ans tant en matière d’intégration que d’immigration, Sarkozy s’en est remis à un truc, une façade, qui ne trompe que ceux qui se cherchent des excuses morales pour valider ce discours: quelques opérations de communication prétendument pro-diversité ; des nominations (fugaces parfois) au gouvernement de personnes issues de l’immigration…

Mais c’est bien quand Nicolas Sarkozy vante la France chrétienne au Puy, confirme, au sein de son gouvernement, un ministre condamné pour injure raciale ou laisse dire son ex-Secrétaire général de l’Elysée que « les Français ont le sentiment de n’être plus chez eux », qu’il exprime sans vergogne ce que la droite française pense vraiment. C’est quand il multiplie les divisions, opposant les laïcs aux croyants (musulmans surtout en réalité), les Français aux étrangers, les travailleurs aux assistés.. qu’il met en danger l’unité de la République.

Du côté des faits, en revanche, la droite au pouvoir n’a rien fait pour l’intégration de ceux que l’on ne voit jamais aux postes de direction. Pire, elle a piétiné les outils qui permettaient de lutter contre les discriminations et d’améliorer l’intégration de tous ceux qui, venus d’ailleurs, constituent au premier chef la diversité française.

Elle a lâché l’école publique, creuset de l’échange social et culturel, en ne prenant pas les engagements nécessaires indispensables pour la redynamiser et en laissant croupir la politique des ZEP.

Elle a fondu la HALDE dans un défenseur unique sujet à caution.

Elle a renié les valeurs fondatrices de la République pour draguer l’électorat frontiste, sans réaliser qu’elle contribuait ainsi à son renforcement.

Elle a lancé un faux débat sur la laïcité, pervertissant cette belle valeur pour en faire un instrument rhétorique anti-islam. Quelle honte! Ainsi trahies, toutes nos valeurs deviendront bientôt des gros mots, et même le discours ne pourra plus nous unir.

Que les choses soient donc bien claires : il n’y a pas, à mon sens, de problème musulman en France. En revanche, il y a assurément l’émergence d’une nouvelle figure fantasmatique d’un étranger qui mettrait la France en danger, de l’intérieur. Les coups de semonce médiatiques, suivies de lois qui ne visent qu’un nombre réduit d’individus (interdiction de la dissimulation du visage dans l’espace public), en tordant les principes généraux du droit sont, ici encore, une manière d’instrumentaliser le malaise social qu’éprouvent les Français. Et de renverser la réalité en faisant croire que ceux qui viennent enrichir notre culture pourraient nous déculturer.

Il faut redire ici quelques évidences, car elles ont visiblement été perdues de vue: le quotidien des Français, quelle que soit leur origine, n’est pas mis à mal par l’expression d’identités diverses. Qui ne sait pas qu’il a toujours plus à apprendre de l’autre que du même? Ce n’est pas toujours facile, car cela suppose un peu de distance par rapport à soi-même. Mais c’est précisément l’apprentissage de cette distance critique qui distingue l’adulte de l’enfant. Il est donc indispensable non de se fermer mais au contraire de développer et multiplier les lieux où des citoyens d’origines géographiques, culturelles, sociales et générationnelles diverses peuvent se côtoyer, s’entrechoquer, se confronter. La République française doit pouvoir offrir ces lieux d’échanges, elle doit même les favoriser, c’est la rançon d’une société forte. Mais cette idée a pris du plomb dans l’aile, vite caricaturée comme l’expression d’un angélisme différentialiste. Je ne crois pas plus au « différentialisme » qu’à l’intérêt de porter aux nues – ou comme modèle politique – un quelconque multiculturalisme. Je ne crois pas non plus que la reconnaissance de la diversité serait une manière d’accélérer le communautarisme – ce que je ne souhaite pas car une communauté est un espace fermé, le contraire de la diversité. Au contraire, le communautarisme naît du rejet, il se nourrit de la peur. Il n’est pas de meilleur allié aux fondamentalistes que les thuriféraires d’une identité française éternelle et immuable.

Le meilleur ennemi du repli communautaire c’est la valorisation de la diversité. Et le rôle de l’Etat unitaire est précisément de protéger chacun, dans son identité, multiple et même contradictoire, de lui offrir un « pôle de stabilité » au sein duquel chaque citoyen peut se reconnaître, adhérer à un projet commun. Accessoirement, il ne faut pas oublier que les « résurgences » communautaires ou religieuses sont, en fait, le plus souvent, l’expression paradoxale, par les intéressés, de leur « laïcisation » rampante. On se braque, de façon sporadique, sur des pratiques religieuses parce que le mouvement général est celui de la perte de repères religieux. Ces mouvements peuvent prendre du temps, mais, pour reprendre les éléments d’analyse fort pertinents d’Emmanuel Todd, dans son ouvrage Le réveil des civilisations, co-écrit avec Youssef Courbage, dès lors qu’une société est majoritairement éduquée et a accompli sa transition démographique, que la scolarisation des femmes rattrape celle des hommes, elle se laïcise inéluctablement. Et le printemps arabe aura, de surcroît j’espère, bien remis les pendules à l’heure, quant à l’idée si courue de sociétés arabes islamisées et, par suite, non aptes à la démocratie.

Par conséquent, je voudrais redire que la République française à laquelle je crois n’a pas peur des identités diverses. Elle doit trouver des moyens de lutte contre les réflexes arriérés, qui consistent à se détourner de celui qui n’est pas comme soi, à ne pas lui offrir d’emploi, de logement, de place dans un parti. Elle doit bannir, et, dès que c’est nécessaire, condamner le dérapage verbal.

Comment concrètement avancer dans cette direction?

Il nous faut changer le discours d’abord : écouter; donner les moyens à cette diversité de s’exprimer, en permettant la construction de lieux de culte notamment; condamner fermement et sans ambiguïté tout mot ou acte raciste ou antisémite.

Il nous faut agir aussi, pour une nouvelle politique d’intégration et d’immigration, au niveau national comme au niveau européen. Il est temps de rompre avec l’idéologie présupposant que protéger c’est s’enfermer pour réaffirmer ce qui n’est pas seulement une pensée désirante mais une conviction profonde: l’Europe doit renouer avec l’ouverture à l’autre, doit redevenir une terre d’hospitalité, au risque de se perdre moralement et économiquement.

Enfin, la diversité doit être au coeur de toutes les politiques : l’intégration ne saurait être une politique à part. Le premier outil, c’est l’école publique, qui sera le pilier de notre programme pour 2012. Le deuxième outil, c’est la politique de la ville, des logements aux transports (désenclavement des territoires; mixité ; ZUS; ZEP…); Le troisième outil, c’est la politique tout court, qui suppose un renouveau démocratique (vote des étrangers non communautaires aux élections locales; ouverture de la classe politique aux citoyennes et citoyens issus des minorités visibles par une limitation des mandats en quantité comme en durée).

Pour tout cela nous aurons besoin des associations qui, en ces temps difficiles, sont le dernier garde-fou contre les dérives politiques actuelles. Nous devrons les entendre d’abord, car elles ont vu mieux que personne ce qui était en train d’être détruit. Nous devons aussi donner les moyens à celles qui, telle la LICRA, le GISTI ou la CIMADE (je ne les cite pas toutes, elles sont si nombreuses), mènent un combat quotidien contre les réflexes de fermeture et redonner à la France vocation de terre d’ouverture et de tolérance, vocation qui en a fait sa richesse comme sa grandeur.

Finissons-en avec les débats contestables, dangereux au pire, inutiles au mieux, pour revenir aux sources du malaise français, qui s’est exprimé dans les urnes des élections cantonales, à travers l’abstention ou la montée du Front national. Et entendons l’appel que nous lance la LICRA à travers son Président : toucher à la loi de 1905 serait un sacrilège.

La laïcité n’est pas menacée par la diversité. Elle ne se débat pas, elle s’applique, elle se vit.

11 réflexions au sujet de « La richesse de la diversité dans l’unité de la République »

  1. «Le PS est devenu un parti de vieux notables blancs»
    «La situation interne au PS est désastreuse sur la diversité»
    «Il est facile de se moquer de Rama Yade et de Rachida Dati. Mais il faut le reconnaître, explique l’un d’entre eux, aujourd’hui, c’est bel et bien la droite qui normalise les Français d’origine étrangère».

  2. Franchement, cet article enfonce des portes ouvertes et dit des choses inquiétantes. Affirmer qu’il faut que la France « redevienne une terre d’accueil » suppose d’abord qu’elle ne l’est plus, alors que 200.000 personnes acquièrent la nationalité française chaque année. C’est un peu fort… Surtout qu’avec le taux de chômage et la situation économico-sociale qui sont les nôtres, on peut pas dire qu’on est dans des conditions optimales pour accueillir de nouveaux citoyens en masse.
    Du reste, à tant mettre en avant la diversité, on en vient à oublier que la France est d’abord construite sur une base commune. De fait, notre pays a été bâti selon une méthode diamétralement opposée à ce que je retiens – peut-être à tort – du discours de Mosco, puisqu’elle consiste en un effacement des différences, en leur occultation. Je ne pense pas qu’il faille mettre en avant ou reconnaître les différences. Bien au contraire, je crois qu’il faut les ignorer. On n’additionne pas des poires et des bananes…

  3. la diversité française : j’adhère totalement à ce discours, basé sur des références historiques indéniables et pertinentes. Au 21ème siècle, considérer encore que la France serait uniforme en terme d’identités est une aberration historique. Aucun pays, aucune civilisation ne se construit de manière interne, elle est le fruit d’apports externes et internes, renier les apports externes c’est renier l’identité de la nation française qui évolue sans cesse. Une identité ne se fige pas , elle est mouvante et changeante, ne pas accepter ce principe fondateur de toute société et de toute culture c’est prendre le risque du sectarisme et de l’intolérance. Espérons que les actes suivront les propositions présentées ici, à savoir intégrer les minorités visibles au sein des partis politiques, mais cette intégration doit être comme l’égalité REELLE et non comme l’a fait la droite en nommant des citoyens issus de la société civile pour justifier une pseudo-ouverture démagogique.

  4. <"la republique française….doit trouver des moyens de lutte contre les..réflexes arriérés…" c'est assurément le plus urgent,et il n'est pas possible d'y parvenir,uniquement en écrivant des livres..

  5. « condamner fermement et sans ambiguïté tout mot ou acte raciste ou antisémite. »
    Bien évidemment je suis d’accord, mais une petite remarque :
    Pourquoi dire raciste OU antisémite. L’antisémitisme n’est qu’une forme de racisme, dire racisme suffit car l’antisémitisme est contenu dans le terme de racisme.

    • bah ça dépend, dans ton cas, c’est considérer qu’être juif c’est partie d’une race spécifique. Est-ce le cas ? Pas sûr.

      • ben l’antisémitisme est le racisme contre les juifs, il y à un racisme anti-arabe, anti-noir, anti-blanc aussi, etc…
        Tout ça c’est du racisme, non ?

        • bah le racisme au premier sens, c’est considérer qu’il existe une hiérarchie entre les différentes races. Etre juif, est-ce faire partie d’une race ? Non

          • Je ne vois pas les choses en termes de races puisque scientifiquement il n’y à pas de races. Le terme racisme vient de race car à l’origine c’est la doctrine raciste qui affirme, à tort, qu’il y à des races humaines. Enfin le terme de race est très controversé, dans la société comme dans le milieu scientifique. Je vois le racisme comme une hiérarchie, des préjugés… mais entre les types humains, les peuples, les ethnies. Mais il est vrai qu’historiquement le racisme colonial et le mouvement antisémite, autoproclamé ainsi, né tous les deux au XIXe siècle, et le second en Allemagne, il est vrai que ces mouvements étaient tout à fait distincts l’un de l’autre. Cependant, je pense que vu l’utilisation actuelle des termes on peut considérer l’antisémitisme comme une forme de racisme. Pas de quoi faire un débat sans fin non plus… donc j’arrête

  6. excellente mise au point;on sort ,enfin,des problèmes de hachis parmentier !ouf! »le pilier du programme socialiste pour 2012 ,c’est l’école publique  » il faut donc prévoir une refonte complète -tant ds l’esprit que le fonctionnement;et ne pas se contenter de modifier des programmes;c’est un chantier long ,et surtout un « work in progress »;le PS a donc un réservoir d’idées..non pas définitives mais modulables ..

  7. Tout à fait d’accord avec vous. J’irais même plus loin, je pense que notre identité nationale repose sur la diversité.

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