Recomposition

Je reviens, avec un peu de recul, sur mon débat avec Jean-Louis Borloo lors de l’émission « à vous de juger », jeudi dernier. Notre échange fut bref – c’est toujours frustrant, j’aurais aimé pouvoir développer certains arguments, par exemple sur l’Europe, présenter mieux quelques propositions du Parti socialiste. J’ai choisi, face à une personnalité plutôt consensuelle, d’éviter toute agressivité – cela n’aurait pas été compris, et de fait aurait été artificiel, décalé – mais de bien marquer la contradiction essentielle du personnage : sa volonté d’opposition, sa posture d’indépendance ne sont guère crédibles, dès lors qu’il ne remet pas en cause les actes d’un gouvernement auquel il a appartenu pendant près de 4 ans, et qui piétine les valeurs qu’il prétend incarner. Cette vraie fausse candidature, et la recomposition politique qu’elle prétend entrainer mérite toutefois une analyse plus approfondie.

La politique de Nicolas Sarkozy est, bien sûr, insupportable pour les hommes et les femmes de gauche. Mais elle heurte aussi beaucoup de consciences, au centre et à droite

Pour de nombreux commentateurs, la rupture entre le centre droit et l’UMP est consommée – « Libération » a même titré sur l’avis de décès du parti majoritaire. Cette brisure entrainerait, de façon quasi-automatique, la défaite de Nicolas Sarkozy, voire interdirait sa candidature – les bruits se multiplient sur une alternative à droite, représentée par François Fillon ou Alain Juppé. Cette thèse n’est pas dépourvue de sens. Le Président de la République, je ne cesse de l’écrire depuis 2008 – sans obsession mais avec obstination – est un liquidateur du modèle français – économique, social, républicain – il ne cesse de porter des coups de boutoir aux valeurs qui font le ciment de notre vivre-ensemble – liberté, égalité, fraternité, laïcité. Sa politique est, bien sûr, insupportable pour les hommes et les femmes de gauche, qu’il méprise et agresse. Mais elle heurte aussi beaucoup de consciences, au centre et à droite. Les « modérés » – ça existe, et ce n’est pas un défaut – ne sont pas à l’aise avec sa brutalité, son impulsivité, ses provocations, avec le fond même de sa politique.

L’éloignement entre les différentes familles de la droite – René Rémond distinguait les légitimistes, les orléanistes et les bonapartistes – n’est donc pas feint. L’UMP, créée au forceps par Jacques Chirac et Alain Juppé après la présidentielle de 2002 visait à en réaliser la synthèse. Celle-ci, évidemment, n’était pas totalement sincère. Les post-gaullistes, en effet, avaient alors soumis de force les centristes, et dépouillé le patron de l’UDF d’alors, François Bayrou, qui en conçut plus que du ressentiment. Mais celui-ci, à trop s’enfermer dans une logique présidentielle et solitaire, ne parvient pas à fédérer ce mouvement : le MODEM, qui y prétendait, est aujourd’hui un micro-parti, incapable de présenter des candidats dans toute la France lors des élections cantonales, voué à la carrière et au destin de son chef plus qu’à la promotion des idées du centre. C’est cet espace là que l’initiative de Jean-Louis Borloo – accompagné de ses amis du Parti radical valoisien, du « Nouveau centre » d’Hervé Morin, timidement émancipé de son actionnaire UMP, de la « gauche moderne » de Jean-Marie Bockel, qui ne mérite pas son nom, et de quelques personnalités, comme Fadela Amara – veut reconquérir.

Les candidatures concurrentes à droite ne sont pas, pour celle-ci, un gage ou une promesse de succès

Il s’agit, en quelque sorte, de reconstituer l’UDF des années 70 et 80, lorsque celle-ci disputait au RPR – qui constitue aujourd’hui l’ossature du parti majoritaire et du gouvernement – la représentation parlementaire de la droite. Cette perspective n’est pas forcément réjouissante pour Nicolas Sarkozy. Les candidatures concurrentes à droite ne sont pas, pour celle-ci, un gage ou une promesse de succès. On se souvient que Jacques Chirac fut, en 1981, largement à l’origine de la défaite de Valéry Giscard d’Estaing – certes puissamment rejeté lui-même – face à François Mitterrand. La compétition entre Raymond Barre et le maire de Paris, également alors Premier ministre, fut fatale à ce dernier en 1988. Et l’affrontement entre le Président du RPR et son « ami de trente ans » en 1995 ne permit à la droite, pourtant fortement majoritaire au premier tour, qu’une courte victoire, suivie de l’avènement de la gauche plurielle en 1997. A contrario, la faible dispersion des voix dans le camp conservateur permit l’élection à l’arraché de Jacques Chirac en 2002, et le net succès de Nicolas Sarkozy en 2007. La perspective d’une candidature de Jean-Louis Borloo,surtout s’il trouve un ton humaniste, réaliste, et reçoit des soutiens, a donc de quoi inquiéter le Président sortant.

Je ne crois pourtant pas totalement à cette nouvelle donne, qui serait quasi- mécaniquement favorable à la gauche et au Parti socialiste. Le comportement de Jean-Louis Borloo m’a en effet, lors de notre débat, offert plusieurs motifs pour douter de sa résolution. J’ai tout d’abord été frappé de son insistance à répéter qu’il appartenait à un « camp », celui de la majorité présidentielle, à refuser toute confrontation réelle avec Nicolas Sarkozy : il paraissait beaucoup plus soucieux de marquer ses distances avec François Fillon, voire de manifester son hostilité au Premier ministre qui l’a supplanté, et planté, lors du remaniement de l’automne dernier. Il n’est certes pas dans une bonne posture pour le faire, lui qui fut sans discontinuer ministre des gouvernements de droite de 2002 à 2010, et même numéro deux du gouvernement depuis 2007, sans jamais avoir marqué sa différence ou exprimé de fortes réserves par rapport à la politique de Nicolas Sarkozy. Il doit aussi compter avec la prudence de ses troupes, qui ont besoin, pour leur élection ou leur réélection, de toutes les voix de droite. En vérité, Jean-Louis Borloo expérimente la difficulté du centre, qui n’a pas de perspective réelle avec la gauche, et qui demeure, même lorsqu’il souhaite sincèrement prendre son autonomie, aimanté par les conservateurs.

Je n’ai pas vu, jeudi dernier, un vrai candidat à la présidence de la République, mais un authentique aspirant à Matignon

Mais il y a, selon moi, plus que cela. Je n’ai pas vu, jeudi dernier, un vrai candidat à la présidence de la République, mais un authentique aspirant à Matignon. Jean-Louis Borloo ne veut pas « négocier », mais il souhaite peser. Il va chercher à faire grandir, grossir son influence, quitte à faire peur à Nicolas Sarkozy, pour finalement s’imposer comme un partenaire incontournable pour celui-ci. Je ne crois pas, je l’avoue, à une vraie scission des droites, mais à une nouvelle organisation de celles-ci, certes subie par le Président de la République, mais pas forcément conclue à son détriment, tant la manoeuvre peut affaiblir François Bayrou – qui l’a compris – voire menacer le Parti socialiste. Ajoutons à cela la candidature de Nicolas Hulot. Je ne le connais pas personnellement. A l’observer de loin, je comprends qu’il soit populaire, j’ai de l’estime pour ses combats environnementalistes. Mais j’aimerais être certain qu’il sera, à l’image d’Europe écologie – les Verts, dont il brigue l’investiture, engagé avec la gauche dans le combat pour l’alternance. Il commence à le dire, j’aimerais que ce soit plus clair encore.

Cette recomposition du paysage politique est donc à suivre. Elle peut être un coup mortel porté au sarkozisme. Elle peut aussi créer des difficultés à la gauche et au Parti socialiste. Ne nous contentons donc pas d’en être des spectateurs béats, satisfaits de la division de nos adversaires. N’oublions jamais que nous devons d’abord, autour de notre projet et notre candidat(e), créer une coalition majoritaire. Ne laissons pas Jean-Louis Borloo s’intaller benoitement, répondons aussi aux aspirations – républicaines, solidaires – qu’attendent certains de ses électeurs potentiels.

Photo : CC Toni Blay

23 réflexions au sujet de « Recomposition »

  1. Pierre, je me suis laissé dire que des échanges étaient prévus avec entre autres Vincent Peillon, Manuel Valls et Aurélie Filippetti.

    Si c’était le cas, je trouverai plutôt bien que l’on puisse dépasser les habituelles clivages internes pour discuter raisonnablement de l’avenir.

    J’espère que tu nous tiendras au courant.

  2. Benoît Hamon : voilà ce qui dessert le PS, des pseudo-penseurs englués dans leur imaginaire ridicule et simpliste, on est loin de la vraie politique, complètement hallucinant d’ethniciser la réflexion sommaire et grotesque, comme si les approches ethniques n’étaient pas suffisamment mises en avant par un autre abruti Claude Guéant, vraiment M.Hamon la seule réponse à faire sur votre dérapage verbal dont nous avions plutôt l’habitude à droite, me donne envie de vous livrer cette pensée chinoise « tourne sept fois la langue dans ta bouche avant de parler ». Bravo le niveau intellectuel!

  3. une coalition majoritaire : cette coalition doit fédérer les électeurs et pas seulement ajouter des partis à des partis, la droite n’a pas dit son dernier mot et reste un adversaire redoutable, la preuve depuis 20 ans la gauche n’est plus au pouvoir, et la droite n’a cessé de reprendre des idées qui auraient dûes être de gauche (discrimination, pouvoir d’achat…..), aussi même si sarko est actuellement le président de la Vè république le plus décrié, il peut refaire surface, rien n’est gagné d’avance, et l’appareil politique de droite est bien plus stable que celui de la gauche, la priorité est de consolider l’appareil politique du PS avant d’y intégrer une coalition majoritaire de gauche. Et si pour la gauche gagner sur les faiblesses de la droite est une victoire , c’est qu’elle n’a rien compris, la gauche doit gagner pour les idées et le projet porté, c’est cela la vraie victoire!

  4. Hey !
    Sympa la politique mais y’a plein d’autres moyens de se distraire !
    Allez donc faire un petit tour sur Unitis.fr,
    des surprises, des cadeaux, des rencontres, c’est cool aussi…
    Bye.

  5. L’analyse de Pierre Moscovici est lumineuse sur:
    -l’échec de Bayrou,
    -l’ambiguïté de Borloo, qui sert depuis des années des gouvernements en échec politique et économique, et qui menacent la république.
    – sur la nécessité de construire une coalition majoritaire ouverte.

    Personnellement, je crois que cette coalition doit rassembler clairement sur un programme une majorité de français des premiers tours des élections présidentielle et législatives de 2012, ainsi que les politiques et les partis qui ont incarné leur vote.

    C’est une condition pour que le peuple souverain se sente réellement représenté au gouvernement et qu’il soutienne les décisions et les réformes de ce gouvernement.

    Le président, plutôt que de se transformer en hyper Président -hyper impuissant à résoudre les problèmes de la société et l’économie française – de plus en plus hyper dangereux pour la démocratie française, doit avoir pour ambition de rassembler la plus large et cohérente équipe de gouvernement pour une France où liberté, égalité, fraternité, laïcité, réussite de la France et de son l’économie en Europe et dans le monde, soit un objectif partagé et concret.

  6. J’ai comme un très mauvais arrière gout que Villepin va nous dépasser par la Gauche.

    Son programme fait plus sociale avec le « revenue citoyen » défendus des milliers de fois ici.

    Le reste est présent dans notre programme avec des variantes plus prononcé.
    La TVA sociale est la mais reprend notre concept de TVA modulable pour l’écologie.
    La fusion CSG-IRPP est la avec direct des taux a 60%….

    Sa proposition de modulation de l’impôt sur les sociétés en fonction du taux de CDI est très bonne.

    Il propose aussi un pôle publique mais avec des filières industriel(inspiré du Japon).

    Assez inquiet pour ma part car je penses depuis le début que l’on y va pas a fonds….

    • Le moins qu’on puisse dire, en effet, est que ce « projet citoyen » n’y va pas avec le dos de la cuillère. C’est l’avantage de la position actuelle de l’auteur, qui n’a pour l’instant de comptes à rendre à personne, alors qu’au PS chacun est obligé de se garder à la fois sur sa gauche et sur sa droite, ce qui constitue en pratique un frein qui laisse sceptique… Et il n’est pas sûr que la primaire améliore les choses. On le voit bien, déjà, avec F.Hollande, qui pour sa part oscille toujours visiblement entre inhibition (par nécessité) et dogmatisme (par nature), comme entre Charybde et Scylla. Or ce sont bien ces deux écueils qu’il s’agit d’éviter, car le pays a l’expérience (malheureuse) et de l’un et de l’autre. On regrette aussi que l’hypothèse d’un « salaire citoyen » soit confinée dans quelques cercles d’initiés, non pas par indifférence aux problèmes qu’elle entraîne, notamment dans la mise en œuvre, mais parce qu’elle est d’abord porteuse de sens sur la société que nous voulons. En débattre, quelle que soit l’issue, c’est assurément un excellent moyen de réfléchir sur le sens de la politique, ce qui de nos jours ne serait pas un luxe. Bonjour, chère Denise !

      • Qu’est-ce que c’est ce revenu citoyen? C’est pas ce dont parle Christine Boutin quand même?!

    • « Sa proposition de modulation de l’impôt sur les sociétés en fonction du taux de CDI est très bonne. »
      Que le PS reprenne cette idée dans ce cas.

      • C’est ça! Modulons l’impôt en fonction du taux de CDI, du taux d’investissement des bénéfices, et puis pourquoi pas en fonction du respect de la parité, de l’embauche de personnels avec un handicap, de jeunes, de seniors… C’est pas assez compliqué comme ça^^

        • J’ai dit « dans ce cas ».
          Tout ce que je voulais dire, c’est que si quelqu’un en dehors du PS fait une bonne proposition, le PS peut la reprendre. Pour cette proposition, je ne suis pas compétent pour dire si elle est bonne ou mauvaise.

        • Il faut pas tout mélanger.

          Je penses que proposer un taux a 15% avec l’investissement et le taux de CDI est très bien.

          Mettre un taux a 50% pour celui qui fait tout a l’envers est aussi très bien.

  7. Pour mieux comprendre ces recompositions,il faut revenir en arrière: depuis 1958, la droite française est puissante,unifiée,dominatrice,arrogante et peu démocratique.Ce qu’on appelle la droite républicaine,en fait,c’est le centre; mais nous ne pouvons nous fier à lui, car il est inorganisé,mou et suffisamment hypocrite pour voter majoritairement pour la droite dans les 2èmes tours.On peut tout au + lui piquer qq électeurs!

  8. A bien considérer les choses, dût-on s’interroger sur leur sens, la vie publique (ou pourrait évoquer aussi la res publica, mais ce serait plonger dans la nuit des temps, révolus) est bel et bien à la portée de tous, qu’on y soit acteur ou spectateur. En effet, quand on regarde les grandes figures du passé, qui, prosaïquement, n’ont dû leur notoriété qu’à leur capacité à faire avancer l’Histoire, on se dit qu’elles se sont donné bien du mal alors que la célébrité (voire le pouvoir convoité) n’en demandait pas tant. En réalité, le secret tient en un banal tour de passe-passe, qui se définit en un mot opportunément fourni par nos angoisses écologiques : le recyclage. Ainsi voit-on, en vrac, le papier des journaux d’opinion bloguant démocratiquement à blog que veux-tu – recyclage ; l’autorité des élites en tout genre encensée selon les meilleures ventes promises par téléphone – recyclage ; Le Pen changeant de sexe – R.Dumas en est tout émoustillé- recyclage ; un ex-futur premier ministre de droite jonglant innocemment au centre, honni soit qui mal y pense – recyclage ; son copain, un acrobate de télévision, nouveau ravi de la crèche tombé ex machina (sua) qu’on le croirait venu des Fioretti de Saint-François – recyclage ; un autre François, pas saint du tout, redescendu, en gloire, de son Sinaï avec ses commandements – recyclage ; tout cela alors que certaines petites mains œuvrent encore laborieusement à des jours meilleurs au fond de leur boutique, qu’on appelait autrefois un parti. Il est vrai que les petites mains en question ne sont pas dupes. A moins qu’il ne faille penser le contraire. En tout cas, apparemment, elles n’échappent pas non plus à cette singulière religion nouvelle du recyclage, confiantes qu’elles voudraient être dans les vertus d’une « primaire » censée faire plaisir au plus grand nombre, enfer ou ciel, qu’importe, comme dit le poète, puisqu’au fond de l’inconnu il devrait y avoir du nouveau.
    Or donc approchez, approchez pour la parade des masques et bergamasques, braves gens ! Vous avez le programme. Mais sous le chapiteau, vous verrez, il y aura une surprise !
    P.S. Il ne faut pourtant pas ronchonner sur tout. Bil Gates devenu grand bienfaiteur de l’humanité devant l’Éternel, un recyclage réussi, non ? Et puis, au pays éclairé des vessies et lanternes, il y en a un qui ne change pas, notre P.Moscovici, l’inlassable Sisyphe… Pourvu que cela dure.

  9. Benoît Hamon se surpasse en profondeur de l’analyse politique : « J’ai un a priori favorable sur Hulot puisqu’il est breton. Mais j’en ai un aussi pour Eva Joly puisque j’aime les pays nordiques. » Tout cela est peu sérieux. http://www.lexpress.fr/actualite/politique/le-ps-connait-il-hulot_982108.html

    Est-ce qu’un jour on arrivera en France à juger les gens par rapport à leurs actes et leur idées au lieu de les cataloguer dans un catalogage ethnique ?

    • Jean-Marie Le Pen et sa fille ne sont-ils pas aussi bretons?
      Qu’en pense Benêt Hamon?

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