L’Europe est un combat

L’Europe est un combat

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Quelques mots, après deux réunions importantes, que je n’hésite pas à qualifier d’historiques, des ministres de l’économie et des finances européens : dans la nuit d’hier, le Conseil Ecofin – qui regroupe les 27 ministres de l’Union européenne – a adopté un mécanisme de supervision bancaire intégré, première pierre vers une Union bancaire achevée, hier matin l’Eurogroupe – où siègent les 17 ministres de la zone euro – a décidé de débourser une aide de 52,3 milliards d’euros pour financer le programme en faveur de la Grèce. Ces résultats sont le fruit d’un long et délicat processus, dont je veux vous parler.

Je sais à quel point l’euro est une chance pour les pays qui l’ont en partage, mais aussi qu’il s’agit d’une construction inachevée.

Je connais bien l’Europe, ses arcanes, ses difficultés et ses mérites. Par conviction d’abord, par les hasards de l’existence aussi, j’y ai consacré l’essentiel de ma vie publique. J’ai été dans le passé, par deux fois député européen, vice-Président du Parlement européen, ministre des Affaires européennes de Lionel Jospin, membre de la Convention européenne qui a écrit le projet de constitution européenne bloqué par le peuple français en 2005. Dans toutes ces fonctions, j’ai pu vérifier à la fois à quel point l’union fait la force, la chance unique qu’a notre continent de disposer d’une forme d’intégration politique et économique qui lui assure la stabilité, le prix et la démocratie, et expérimenter l’extraordinaire complexité, la lenteur, la lourdeur de nos processus de décision. Je sais à quel point l’euro, qui nous conduit à rapprocher encore nos économies et nous protège, est une chance pour les pays qui l’ont en partage, mais aussi qu’il s’agit d’une construction inachevée. Après 10 ans dans l’opposition, j’ai retrouvé les instances européennes, en siégeant désormais parmi les « grands argentiers » européens, qui ont la lourde tâche, aux côtés des Chefs d’Etat et de Gouvernement, de tirer l’Europe et la zone euro de l’ornière dans laquelle elles se trouvent.

La situation s’est, évidemment, beaucoup dégradée en 10 ans. L’Europe, en s’élargissant – et chacun sait que je considère cette réunification, après l’effondrement du communisme et la chute du Mur de Berlin, à la fois comme un devoir et comme une chance historique – a encore accru l’illisibilité de ses mécanismes de décision, faute de s’être dotée d’une réforme institutionnelle d’une ambition suffisante. Surtout, elle connaît, et la zone euro en son cœur, une crise financière et économique d’une ampleur sans précédent depuis la seconde guerre mondiale, elle se trouve confrontée à la fois à la nécessité de faire face aux difficultés financières d’un certain nombre d’Etats membres – la Grèce, bien sûr, mais aussi l’Espagne, et maintenant Chypre – et au besoin d’inventer une nouvelle politique économique, qui lui permette de sortir du piège de l’austérité et de retrouver le chemin d’une croissance créatrice d’emploi. Force est de reconnaître que les dernières années n’ont pas permis de définir des solutions convaincantes. La crise grecque, faute d’avoir été traitée d’emblée avec la force et la solidarité nécessaires, s’est poursuivie et aggravée, les déséquilibres se sont étendus, liant crise bancaire et crise des dettes souveraines, la zone euro s’est enlisée dans des politiques toutes orientées vers la stabilisation financière, nourrissant une tendance déflationniste.

Notre volonté centrale est de tout faire pour remettre la zone euro sur la voie de la croissance, lui rendre confiance.

Il fallait, il faut changer le cours de cette orientation européenne, qui nous privait de perspectives progressistes : c’est le sens de la stratégie définie par la France depuis l’élection de François Hollande le 6 mai dernier. Nous avons défini nos choix dès la campagne présidentielle, nous les mettons aujourd’hui en œuvre, avec une volonté centrale : tout faire pour remettre la zone euro sur la voie de la croissance, lui rendre confiance. Pour cela, il fallait d’abord donner des signaux forts d’une nouvelle ambition. C’est pourquoi le Président de la République s’est battu, dès son arrivée aux responsabilités, pour un pacte de croissance, articulant un accroissement des moyens de la BEI, la mise en place de « project bonds », la mobilisation des fonds structurels non utilisés : celui-ci a été adopté par le Conseil européen, les 28 et 29 juin derniers. Il est significatif – il s’agit tout de même d’un plan de 120 milliards d’euros – mais pas encore décisif : il s’agit à mes yeux d’une première étape, qu’il faudra compléter. Cela nous a permis d’adopter le traité européen sur la stabilité, la croissance et la gouvernance, dès lors que celui-ci avait trouvé un nouveau cadre. Agissant ainsi, nous avons donné le signal d’un nouveau choix européen.

Nous avons manifesté d’emblée notre attachement à l’intégrité de la zone euro.

Nous avons aussi la conviction que la stabilisation de la zone euro est indispensable au moteur de la croissance. L’incertitude est le pire ennemi de l’investissement, le doute le principal adversaire de la confiance. Jusqu’à l’été 2012, les marchés financiers démontraient, par leur instabilité, l’ampleur de la défiance à l’égard de la zone euro, et surtout l’inquiétude sur l’existence même de la monnaie unique européenne. Il fallait sortir de ce cercle vicieux. La Banque centrale, sous la présidence intelligente et habile de Mario Draghi, a donné les signaux nécessaires, en se déclarant prête à intervenir de manière illimitée, avec de nouveaux instruments potentiels, pour sauver la zone euro. Mais il fallait par ailleurs trouver une solution à la crise grecque et définir de nouvelles régulations pour l’avenir, afin de combattre à la racine les causes mêmes des déséquilibres dont souffre notre système financier. C’est ce à quoi nous nous sommes engagés. La Grèce est un pays ami, elle est le berceau de la démocratie, elle connaît une crise longue et profonde, qui fait souffrir son peuple. Nous avons manifesté d’emblée notre attachement à l’intégrité de la zone euro, dès lors que la Grèce ferait, à travers des élections, le choix de s’y investir durablement et de consentir les efforts, les réformes nécessaires pour y parvenir. Nous avons aussi plaidé pour la mise en place d’une véritable Union bancaire, qui permette de rompre le lien entre dettes bancaires et dettes souveraines, et de contrôler la solidité du secteur bancaire.

Je crois nécessaire de réformer les mécanismes de gouvernance de la zone euro, et c’est pourquoi j’ai proposé la création, à terme, d’un ministre de l’économie et des finances de la zone euro.

C’est ce à quoi nous nous sommes attelés au sein de l’Eurogroupe et du Conseil Ecofin, c’est ce à quoi nous sommes parvenus au cours des dernières 24 heures. Je vous mentirais en disant que ce fut simple. Il a fallu, pour y parvenir, 7 réunions et 3 nuits blanches en 4 semaines. Nos mécanismes de décision, qui requièrent en général l’unanimité, sont un véritable casse tête. Et pourtant il fallait, pour trouver des compromis, rapprocher des points de vue nationaux éloignés, définir un nouvel intérêt général, sur des sujets extraordinairement techniques, comportant pour les pays membres de l’Union et de la zone euro des enjeux financiers et de souveraineté considérables. Je ne suis pas un admirateur inconditionnel de cette étrange scénographie, peu compréhensible pour le grand public, qui conduit à remettre souvent à la semaine prochaine ce qui pourrait être décidé le jour même, ou qui aboutit à des accords systématiquement conclus à 4 ou 5 heures du matin, présentés par des ministres épuisés à des journalistes bruxellois harassés. Par souci d’efficacité, je préférerais des décisions plus rapides, mieux préparées, adoptées dans un esprit plus fluide. Je crois nécessaire de réformer les mécanismes de gouvernance de la zone euro, et c’est pourquoi j’ai proposé la création, à terme, d’un ministre de l’économie et des finances de la zone euro.

Nous avons posé, en mettant en place une supervision bancaire intégrée, efficace et pragmatique, sous l’égide de la BCE, la première pierre d’une Union bancaire

C’est ainsi, néanmoins, que va l’Europe, et ainsi qu’elle avance. On pourrait dire d’elle ce que Galilée disait jadis de la Terre : « et pourtant, elle tourne ». A notre manière, laborieuse, c’est vrai, opaque, trop lente, nous sommes en train de sortir de la crise de la zone euro. Pas à pas, Conseil après Conseil, nous mettons en euro notre feuille de route. Et nous avons beaucoup avancé ces derniers mois. Le pacte de croissance, je l’ai dit, offre une nouvelle perspective et se met en place. Nous avons adopté le principe d’une « coopération renforcée » entre 11 États, permettant la mise en place d’une taxe sur les transactions financières. La BCE a défini une doctrine robuste et sécurisante. Enfin, nous avons trouvé une solution viable et durable aux difficultés de la Grèce, nous sommes prêts à faire face, le cas échéant, à celles de l’Espagne. Et nous avons posé, en mettant en place une supervision bancaire intégrée, efficace et pragmatique, sous l’égide de la BCE, la première pierre d’une Union bancaire dont le projet était encore dans les limbes il y a quelques mois encore.

J’ai confiance. Confiance dans l’idée européenne. Confiance dans le ressort de nos économies. Confiance dans notre capacité à sortir plus forts, plus unis de cette crise.

Que de progrès accomplis, en si peu de temps ! J’ai la conviction, comme François Hollande, que si la crise de la zone euro n’est pas achevée, nous avons levé les doutes sur l’existence de notre monnaie, et que nous sommes en train de montrer aux marchés que l’Europe mérite la confiance des investisseurs, qu’elle a un avenir. Il faudra pour cela, après cette phase de stabilisation, aller plus loin dans ce que le Président de la République appelle l’intégration solidaire – à la fois financière, budgétaire, sociale et politique. Mais j’ai confiance. Confiance dans l’idée européenne. Confiance dans le ressort de nos économies. Confiance dans notre capacité à sortir plus forts, plus unis de cette crise. Il faut pour cela du temps, de la volonté, de l’imagination.

Nous avançons, nous construisons. C’est ce à quoi, avec ma passion d’Européen attaché aux valeurs défendues pour la France, je vais continuer à m’employer.

« Libération » traitait hier matin sur l’ « Europe congelée ». Je ne partage pas ce diagnostic. Bien au contraire, je pense que les Européens sont en train de sortir de la crise et d’inventer l’avenir. Ils le font à leur rythme, avec leur hétérogénéité, leurs contraintes. L’Europe à 27 ne peut plus construire le fédéralisme à l’image des conceptions des pères fondateurs. Elle est, elle sera toujours un combat. Désormais ce combat n’est plus un combat entre les Européens, mais contre la crise. Je reste, pour ma part, attaché à l’idée fédérale, mais je pense qu’elle émergera d’une démarche « fonctionnaliste » et gradualiste : continuons à trouver des remèdes à nos maux, améliorons la gouvernance de l’Europe, et construisons sur cette base l’Union politique. C’est ainsi que nous sortirons plus forts de cette période difficile. Je ne suis pas béat d’optimisme, il reste beaucoup de chemin à faire, au plan national comme en Europe. Mais nous avançons, nous construisons. C’est ce à quoi, avec ma passion d’Européen attaché aux valeurs défendues pour la France, je vais continuer à m’employer.

9 réflexions au sujet de « L’Europe est un combat »

  1. Que vous deveniez ce ministre de l’économie et des finances de la zone euro, ou président de l’eurogroupe, on a besoin de gens comme vous pour impulser une nouvelle dynamique en Europe, tout le monde s’accorde la-dessus.
    Car cet accord sur la supervision bancaire, si il était nécessaire, n’est pas suffisant. Il se borne à garantir les retraites par capitalisation allemandes et à prévenir tout risque d’inflation, donc toujours au bénéfice des allemands, et à notre détriment.
    Vous faites de votre mieux avec des moyens limités, mais la situation économique et sociale sera bientôt insoutenable si on laisse l’économie française déraper à ce point. Or ce que le gouvernement sait (du moins, je présume), c’est que les français n’accepteront pas le dixième des mesures d’austérité supportés par les espagnols.
    Et les allemands ne peuvent ignorer cela : la France entière dans la rue, c’est la pagaille assurée en Europe…

    Il est l’heure du bras de fer politique européen. Nous comptons sur vous.

    Et bonnes fêtes !

  2. bravo pour cette avancée vers une vraie gouvernance économique européenne,

    bravissimo wunderbar, great

  3. Ok sur le fait que l’Europe sort de la crise, je pense que cela est du essentiellement au fait que la BCE à fait quelques entorses à sa sacro sainte orthodoxie. Maintenant de là à dire que l’Europe invente l’avenir, si c’était vraiment le cas, les européens seraient aujourd’hui la tête dans les étoiles à rêver de leur avenir et leur destins comment, on en est très loin.

    On parle aujourd’hui de fédéralisme sur le prisme du budget et de la dette, c’est dingue quand même. Si on veut vraiment que l’Europe invente l’avenir, le meilleur moyen serait de demander aux européens quel avenir ils veulent. Il faut y mettre un peu de politique, que les partis européens jouent enfin le jeu non plus en s’adressant au parti affilié dans les pays mais directement aux européens.

    • Reste que le climat en France reste préoccupant, aujourd’hui on parle de sécurisation de l’emploi dommage que ne sache rien de ses négociations, j’aimerai bien savoir si dans ces négociations on parle des stagiaires, de travail à domicile, de la création de crèche d’entreprise pour les femmes ou hommes aillant des enfants en bas age, de faciliter les procédures et la paperasse quand une personne est au chômage, pour le pôle emploi, en cas d’arrêt maladie, ….

      On parle aussi de la réforme de l’état, et la je voudrais seulement que le gouvernement s’engage à une chose c’est quelques soit la modernisation, l’abaissement des dépenses, on ne touchera pas c’est à dire on n’abaissera pas le montant des prestations sociales ou leurs bénéficiaires, tout le reste peut être discutable

  4. Merci de prendre sur le peu de temps libre que vous avez pour faire de la pédagogie. Bon courage et continuez.

    P.S : il me semble que le « et pourtant elle tourne » de Galilée est une légende, car il est hautement improbable qu’il ait pris un tel risque au sortir de son procès.

  5. Petit patron de pme, il me semble utile que vous organisiez une rencontre avec les petits patrons car ils ne sont pas représente par le medef ni par la cgpme

    Merci de votre réponse

  6. LA DÉMOCRATIE HUMANISTE DE PROGRÈS

    Au delà du clivage Gauche-Droite, il y a les nécessités du temps, il y a l’environnement économique et la gestion d’un État démocratique…

    La Démocratie Humaniste de Progrès, c’est avant tout un État responsable et un Peuple aussi responsabilise dans sa quête pour demain…

    Nous sommes en temps de crise, depuis plus de 30 ans, nous pensons que seules les restrictions, les économies, peuvent résoudre nos problèmes de compétitivité, nos problèmes de dettes, nos équilibres des comptes sociaux etc…

    Nous avons en partie raison, il est important d’apprendre a mieux gérer, a mieux investir, a ne pas dépenser outrageusement…Aujourd’hui nous savons qu’il faut d’autres actions pour sortir notre pays de la crise globale dans laquelle il est…

    Nous devons responsabiliser le pays devant la dette, devant la nécessité d’équilibre des comptes généraux et sociaux, dans la réactualisation des méthodes de financement de l’État, dans la politique industrielle et commerciale qui elle seule peut nous proposer des emplois…

    Nous ne sommes plus dans une dynamique de restriction, d’économie, de recroquevillement, mais dans la nécessite d’une dynamique de progrès (le progressisme)…

    Devant l’ampleur de la crise, nous devons nous tourner vers une TVA d’action, une TVA a 23% pour lancer les reformes de fond.

    Rassurer les marches en montrant qu’il y a un Etat qui gère…
    Réduire les charges pour les entreprises en les reportant partiellement sur la TVA…
    Relancer une grande politique industrielle (incluant notre savoir faire)
    Relancer les valeurs du dialogue social, la représentativité, le droit au chapitre…
    Reformer le financement de l’Etat pour que les ressources deviennent « pérennes »…
    Rééquilibrer les comptes sociaux, Retraites, Sécurité Sociale, minima sociaux…
    Mieux financer notre école et tout le système éducatif…
    Retrouver le sens commun, le sens des valeurs, le sens fraternel, dans notre pays en reconnaissant chacun dans son environnement de vie.

    Il n’y a pas de fatalité, il n’y a pas de crise pour celui qui veut entreprendre…
    Nous devons tous nous tourner vers l’horizon en nous donnant un nouvel objectif…

    L’objectif c’est de nous relever et de grandir ensemble dans une nouvelle Démocratie plus Humaniste, plus Progressiste…Une Démocratie au service de l’Homme et des Hommes…

    Bien cordialement,

    jany

  7. Tous les syndicats se sont entendus pour que les retraites du privé n’évoluent plus en fonction du coût de la vie.
    Il faut faire des économies.
    Mais pas de changement avec les retraites de l’administration ?.EDF,GDF,RATP,SNCF,etc,etc. Des retraites qui sont plus élevées que dans le privé.

    N’oubliez jamais que c’est le privé qui vous fait gagner aux élections.

    • Simplement deux remarques en guise de réponse :

      1) Les partenaires sociaux seraient, d’après la presse, sur le point de se mettre d’accord pour une évolution des retraites COMPLEMENTAIRES en deçà de l’évolution des prix, pour une période déterminée.

      2) Les agents d’EDF, de GDF, de la RATP, de la SNCF ne sont pas des fonctionnaires. Ils bénéficient en revanche d’un régime de retraite particulier: les régimes spéciaux (poids de l’histoire etc). Ces régimes ont été réformés en 2008 (avec une mise en œuvre échelonnée dans le temps).

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